MONUMENTS DONT LES RUINES SONT DISPERSÉES
Pour ces ruines égarées et qui finissaient par se perdre, le Comité des arts n'a cessé, depuis deux ans, de réclamer la création d'un musée spécialement destiné à recueillir nos antiquités nationales. Au mois d'avril de l'année dernière, sur une proposition de M. le baron Taylor, le Comité fit des démarches auprès de M. le Préfet de la Seine et fut assez heureux pour déterminer la ville de Paris à fonder dans un monument qui lui appartient, au pdais des Thermes, un musée vraiment national. .
Faute d'un local spécialement affecté à les recueillir, beaucoup d'objets d'art
se perdaient à Paris et dans les environs. Lorsqu'on procédait à la restauration ou à la démolition d*nn édifice ancien , lorsqu'une vieille église tombait en ruines , il fallait jeter aux gravois, vendre on ne sait pour quel usage, équarrir pour en faire des pierres neuves et les employer dans des constructions nouvelles , des fragments intéressants de sculpture et d'architecture, des bases, des fûts et des chapiteaux de colonnes « des dalles sépulcrales ciselées , des frises et des gargouilles sculptées; car les musées royaux, consacrés aux antiquités païennes, ne pou* vaient recevoir les antiquités chrétiennes ou gothiques. Ainsi ont disparu complètement des sculptures, des vitraux, des ciselures intéressantes, lors de la démolition des églises de Saint-Côme et de Cluny, lors de la transformation de Saint-Benoit en théâtre. Les chantiers de Saint-Denis regoi^nt d'objets qu'on ne sait où placer; les ateliers de Saint-Germain-rAuxerrois possèdent des sculptures qu'on n'a pas pu conserver dans la restauration de cet édifice, ou des plâtres de celles qu'on a gardées et qu'on a fait mouler; ces sculptures et ces plâtres demandaient un abri.
La destruction du musée des Petits-Augustins a été amèrement regrettée par tous les antiquaires et les historiens : aussi la nécessité d^un musée national devenait urgente de plus en plus et il faut applaudir vivement à l'administration qui a fondé un pareil établissement; cette idée était populaire. Husieurs villes de province possèdent déjà des musées nationaux; il ne fallait pas que Paris, qui les a devancées autrefois par la création du musée des Petits-Augustins, restât anjourdliui en arrière de Dijon, d'Oriéans, du Puy, de Toulouse, du Mans, de Rouen, de Narbonne ou même de Carcassonne, qui montrent fièrement leur musée à tous les voyageurs qui viennent les visiter. A la sous-préfecture de Mor« tain , M. de Caumont a fait déposer quelques fragments d'architecture et de sculp-. ture chrétienne, pour former le noyau d'un musée. Enfin, à l'étranger, la ville de Bruxelles vient de destiner la chapelle de Nassau à recevoir les antiquités nationales de la Bdgique.
Le Conseil municipal de la ville de Paris, qui prend avec tant de zèle les intérêts matériels et intellectuels de ses commettants, devait saisir avec empressement l'occasion de donner à ces intérêts un élan nouveau par la fondation d'un musée national au cœur de Paris. Celte fondation, on peut le dire, sera même une bonne opération financière; car, en peu d^années et sans frais, arriveront de tous cdtés des objets d'art dont on ne sait que faire, qui se perdraient sans profit, faute d'un local, ou qu*on donnera au nouveau musée, à la seule condition d'inscrire le nom du donateur sur l'objet donné. Si, depuis la suppression du musée des Petits-Augustins, un musée semblable avait existé, il renfermerait aujourd'hui des objets d'une valeur considérable et qui n'auraient rien coûté, comme le musée d'Oriéans en est la preuve.
Les études historiques et le goût de Tarchéologie, si remarquablement en faveur aujourd'hui f seront avivés, soutenus, agrandis, contrôlés par l'établissement d*un musée national, où Ton viendra étudier les diverses transformations que Tart de Tarchiteclure, de la sculpture, de la peinture sur bois, sur verre ou sur laine, a subies k toutes les époques du moyen âge. Aujourd'hui que les arts industriels, ceux du tapissier, de Tébéniste, du bronzier, du porcelainier, abandonnent, ou, du moins, négligent les formes grecques et romaines, parce que ces formes sont épuisées par les copies qu'on en a faites, parce qu'elles ont fourni en imitation à peu près tout ce qu'elles pouvaient donner, on a recours aux formes gothiques; car l'industrie ne peut rester stationnaire; mais, faute de modèles, on reproduit ces formes infidèlement et disgracieusement. C'est au musée nouveau de fournir des types de choix. Là encore l'industrie trouvera un ample profit.
Parmi les emplacements très propres à recevoir un musée de cette nature, le palais des Thermes était le plus convenable. En effet, le prieuré de Saint-Martindes-Ghamps et la Sainte-Chapelle, auxquels on avait pensé d'abord, sont occupés et insuffisants; les Thermes sont libres, sans destination, spacieux, susceptibles d'agrandissement, de facile appropriation au but désiré. Déjà même le Conseil .municipal avait songé à en faire un musée national, puisqu'il y avait fait déposer dos chapiteaux et des bases provenant de la démolition de Sainte-Geneviève et de la restauration de Saint-Germain-des-Prés; il s'agit tout simplement de continuer et de compléter une idée émanée de la ville de Paris.
Les Thermes sont de construction romaine ; mais ils avoisinent des constructions du moyen âge. On pourra, par une transition qu'il sera facile d'établir plus tard et lorsque le musée prendra de Taccroissement, communiquer des unes aux autres. Ainsi, sous les voûtes romaines, on placerait les objets de l'art romain; sous les arceaux gothiques, les objets de l'art du moyen âge. On suivrait alors, par ordre chronologique, le développement de notre art à toutes ses périodes . Le monument et les objets qui le meubleraient seraient en harmonie parfaite; et toute civilisation, païenne ou chrétienne, trouverait sa place dans ce musée national français.
Les Thermes étaient depuis longtemps l'objet de la sollicitude de M. le Préfet et du Conseil municipal, qui ont ordonné d'y faire quelques travaux, de les protéger d'une grille sur la rue de la Harpe , et d'y pratiquer des fouilles.
On placera dans ce musée non seulement les objets d'art en nature qui seront recueillis ou donnés, mais encore des estampages des plus belles ou des plus curieuses sculptures qui se détériorent aux portails de nos monuments religieux.
Qu'on accroisse petit à petit ce noyau, et, en peu d'années, à très peu de frais, rc musée municipal, fondé par la ville qui en gardera la tutelle, ce musée natio-
nal, à plusieurs litres, rivalisera en importance avec les admirables musées royaux que fait administrer la liste civile. Aujourd'hui, il n*y a encore que le gernte d*an musée; mais, lorsque les objets d*art.y abonderont, ce qui ne saurait tarder, on sentira la nécessité de les ranger en galerie, dans un ordre où ces objets disposés chronologiquement s'élèveront à un grand degré d'intérêt. Déjà^ on y a déposé seize statues qui servaient de bornes dans la rue de la Santé et qui paraissent venir de Noire-Dame de Paris; .des chaînés provenaùt des aur dennes barricades, des chapiteaux romans qui ornaient une vieille église de Corbeil ont été promis à oe- musée par M. le vicomte Héricart de Thury et M. le barQU Taylor. On pourra y recueillir les quinze statues chrétiennes, peintes et dorées, trouvées ces jours-ci dans la rue<6aint*Denis. •
L'établissement de ce musée obtenu par lés soins du Comité est donc un des plus heureux résultats dont on^doîvese féliciter. Cet exemple d'un musée municipal, donné sur une aussi grande échelle, devra exciter l'émulation des départements qui n'ont pas encore d'établissement analogue. On peut être assuré math* tenant que des musées nationaux seront fondés prochainement dans tous les chefs-lieux de département. Le Comité désire miéme, et il peut espérer qu'il s'en établira jusque dans les villes d'arrondissement et de canton, parce que les objets d'art ne sont bien que ches eux et doivent rester dans la localité à laquelle ils appartiennent; c'est là, en effet, que se font valoir réellement toutes leurs qualités et tout leur intérêt.