‹ Le Comité des travaux historiques et scientifiques (histoire et documents) (volume 2)Chapitre 166 sur 196 · MONUMENTS 'iNTACTS ET COMPLETS · texte numérisé non relu

MONUMENTS 'iNTACTS ET COMPLETS

Puisqu'ils sont bien conservés et suffisants, qu'on ait soin de les garder et de les entretenir comme on entretient une statue et un tableau dans un musée. C'est à ce sujet que le Comité s'est élevé contre des progels de destruction qui s'attaquaient à des monuments historiques célèbres, robustes, bien bâtis, bien conservés, d'une belle architecture et qu'on voulait abattre, parce que celui-ci gênait l'alignement d'une route ou d'une rue, parce que celui-là entravait une nouvelle bâtisse, parce que cet autre appartenait à un propriétaire qui voulait l'accommoder à son usage.

La porte-forteresse de Moret appartient à la première dasse, l'hôtel de la Triniouille à la troisième.

Un jour, le Comité fut informé par une correspondance de M. Teste d'Ouest, transmise par M. Victor Hugo,* que la démolition d'une porte-forteresse qui défend le pont de Moret et qui date de Charies VII allait être exécutée. Cette porte était sous le poids d'une double condamnation. En effet, le Conseil municipal de Moret ayant voté la reconstruction du pont, ce projet entraînait de soi la destruction de la porte qui lui sert de tête. Si la porte échappait au Conseil municipal, elle tombait alors entre les mains de l'administration des ponts et chaussées, parce qu'elle contrariait l'alignement de la routé qui passe par là. Ne comprenant pas la valeur du mot rectdemmt au sujet d'un édifice historique 'dHme forte construction, d'une belle architecture, et auqudi Moret était redevable de ne pas avoir l'apparence d'un village, le C<mii^ fit des démarches 'pour sauver cette porte. Il déclara que les monuments sont les phis glorieuses reli*

qaes de rhittoire, et qu'on ne pouvait abattre aujourd'hui une porte pour la restauration de iaqueile le Ministère de Tintérieur avait donné, il y avait peu de temps, une forte allocation. Il fit observer que la porte Saint-Denis, monument de Louis XIV, que l'arc d'Orange, monument romain» étaient hors de l'alignement, tout aussi bien et plus encore que la porte de Moret, très beau monument du moyen ftge. Le monument de Paris et le monument d'Orange s'élèvent fièrement au beau milieu des boulevards et de la route où ils sont examinés, respectés, admirés; ce n'était donc pas une raison pour renverser une porte gothique à peu près dans le même cas. Il semble que les édifices ne devraient pas reculer devant les routes, mais que les routes pourraient bien se déranger pour laisser passer les édifices. D'ailleurs, cette porte de Moret pré-, sente un exemple intéressant, «t qui n'est pas très conmiun en France 4 de la conmiune au moyen âge; enfin, dans cette porte a été déposée cette fameuse cage où a été renfermé La Balue.

La porte n'est pas démolie encore, et le Comité est plein de confiance dans l'intérêt que M. le Ministre des travaux publics porte à nos monuments nationaux. La conservation de cet édifice serait d'un bon exemple pour toutes les communes de France qui sacrifient inutilement des portes anciennes et de vieilles fortifications, afin d'aplanir un chemin, de planter une promenade, de bâtir une maison, mais qui ne voient pas que ces portes et fortifications donnent aux villes et villages une physionomie qui attire les voyageurs et les artistes, ce qui est d'un revenu certain et quelquefois considérable pour une commune.

Quant à l'hôtel de la Trimouille qui est situé à Paris, dans la rue des Bourdonnais, il n'appartient pas à l'Etat, mais à un particulier. Or, la ville de Paris manquait d'une mairie pour le IV* arrondissement; la maison actuelle qui en sert est insuffisante, ineommode, peu convenable. Pas de plus beau b&timent, au contraire, pour cet usage, que cet hôtel de la Trimouille, un glorieux témoin de notre histoire, presque un chef-d'œuvre de notre art, et qui, par surcroit, est situé au centre du IV* arrondissement. Sur un rapport rédigé par le secrétaire du Comité et adressé à votre .prédécesseur, Monsieur le Ministre, M. le Préfet de la Seine a fait des efforts ponr acquérir ce monument et y placer la mairie. Le Conseil municipal, qui a; déjà sauvée en la rachetant, la tour de Saint-Jacques^la-Boucherie, devait accueillir l'idée de consei-ver l'hôtel de la Trimouille, qui est plus précieux encore. En effet, des négociations furent entamées; mais le propriétaire exagéra ses prétentions pour céder l'hôtel à la ville de Paris, et la ville n'a pu les accepter. Â cette occasion, le Couiiti: s'est demandé si le Gouvernement, qui a le droit de chasser un propriétaire de chez lui pour cause d'utilité'» publique et qui porte ainsi une atteinte grave, mais

approuvée de toas, à la propriété, ne devrait pas se faire conférer le droit d'exproprier pour cause d'intérêt historique et de conservation monumentale.

Non seulement rintérét historique, mais rotilité publique réclament une pareille loi, car les monuments rapportent aux communea qui les possèdent tont ce que les voyageurs dépensent pour venir les visiter. Quiconque est possesseur d'un monument historique ne devrait pouvoir Tabattre on ie modiier qu'après en avoir demandé l'autorisation au Gouvernement.

L'amour des édifices historiques est trop peu répandu encore, l'intérêt pécuniaire est trop impérieux pour que les monuments possédés par des particuliers ne soient pas, aujourd'hui ou demain, rasés on dénaturés. Le mal est sérieux; il est imminent; le remède eflScace ne se trouvera que dans une loi spéciale*

En l'absence de cette loi, le Comité a cherché du- moins à faire lomber dans les mains de l'État ou dans celles de particuliers intéressés à les conserver, des monuments dignes d'intérêt. Le département de la Dordogne a acheté le ctottre de Cadouin; le département de l'Oise, généreusement aidé par le Ministère de l'intérieur, va se rendre acquéreur de la Basse -Œuvre de Beauvais; l'église de Binson, sous Chàtillon-sur-Marne, a été achetée par un riche propriétaire qui aime passionnément nos antiquités nationales.

Déjà M. de Caumont, membre non résident du Comité, avait acheté pour lui-même les restes de l'abbaye de Savigny, en Normandie, afin d'en sauver au moins ce que l'abandon et les désastres politiques avaient encore laissé debout

Il faut donc conserver reb'gieu$ement et entretenir avec soin les monuments historiques. Mais l'entretien archéologique, l'entretien bien entendu est ennemi de ces badigeonnages, de ces prétendus embellissements qui gâtent les édifices, enterrent ou engorgent les sculptures, cachent les peintures ou les détruisent pour toujours. Heureusement que les bonnes doctrines, à cet égard, se répandent partout en France et que les honmies de goût, les antiquaires des départements protestent énergiquement contre un pareil entretien qui est une d^adation. Plu* sieurs correspondants du Comité ont signalé des actes nuisibles de badigeon, des actes inutiles de mutilation; la publicité donnée à ces faits ou des démarches effectuées par le Comité n'ont pas toujours été sans succès.

MM. de Montalembert et V. Hugo désireraient qu'une loi empêchât les fabriques et les conseils municipaux de restaurer, de badigeonner et d'entretenir sans contrôle; ils voudraient que des règles fussent posées par le Gouvernement pour garantir des restaurations savantes et utiles. Le Comité se propose de faire tons ses efforts pour provoquer une loi relative non seulement à la conservation, mais encore à la restauration de nos monuments nationaux, de nos cathédrales, de nos châteaux féodaux, de nos hôtels de ville, de nos maisons historiques.

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