ARCHITECTURE
Byzance , connue dans f antiquité par sa situation remarquable , par ie passage des Gaulois et le long siège de Septime Sévère , fut appelée par Constantin le Grand à devenir la rivale de Rome, lorsqu'il y fonda lempirç oriental. A cette ère de renouvellement présida la croix : c'est dire que les temples païens naguère élevés dans son enceinte furent remplacés par des basiliques chrétiennes, et qu'un art nouveau , celui de la civilisation moderne, allait poindre dans cette partie du vieux monde. L'empereur, néanmoins, voulant que cette capitale de l'Orient fût la digne émule de l'ancienne ville des Césars , l'agrandit considérablement, y prodigua les portiques, les palais, les aqueducs, les thermes, les places publiques. A ce point de vue, elle ressemblait aux grandes cités romaines, et de nos jours encore on y voit des ruines qui peuvent servir & éclairer la science sur plus d'une disposition aùtique. Quant aux détails de l'art, c'est-à-dire aux proportions des monuments, à leurs profils décoratifs , au style de l'ornementation dont ils sont chargés, ici commence une révolution qu'il faut faire remonter jusqu'au fondateur, et qu'on suit non seulement dans les églises, si différentes des temples antiques, mais aussi dans les monuments qui, par leur destination et leurs formes, rappelaient encore la civilisation païenne.
Ainsi donc, avec Gonstantinople devenue capitale, s'ouvrait un cycle
[Ces instructions ont été rédigées par M. Albert Lenoir. ]
nouveau pour lart de TOrient. De cette ville, centre d*un vaste empire, foyer dune puissance remplaçant celle de Rome, puis héritière de Tart et de Tindustrie antiques, le christianisme fit le premier et le principal flambeau de la civilisation moderne. Là disparurent peu à peu les mœurs , les usages « les arts de lantiquité, pour faire place aux améliorations successives que réclamait le monde renouvelé. UÂsie, l'Afrique, l'Europe occidentale, éprouvèrent simultanément son influence, et de nos jours encore, Tart grec, ainsi que celui du nord de TEurope, marche sur ses traditions.
Avant Tarrivée de Constantin, Byzance n occupait que Tespacc où s*é* lève aujourd'hui le palais du Grand Seigneur; sa forme était triangulaire. La Corne d'or, devenue depuis le port de Constantinople , et le rivage de la Propontide, motivèrent cette forme. L'enceinte du nord commençait vers la porte actuelle des Jardins {Bagché-Kapoa) , autrefois la porte Navale: là était le port, aujourd'hui en partie comblé et devenu une station de calques; auprès s'élevaient Tarsenal, puis les thermes de Xeaxippe, établis l'un et l'autre par Septime Sévère.
La pointe du Sérail [Seraî-Boamoa) portait une citadelle triangulaire dite Acropole de Démétrius; le mur de ville, au sud-est, formait ici un angle aigu avec celui du nord, et se dirigeait sur le rivage de la Propontide jusqu'à Tchatlati-Kapou (la porte crevassée), autrefois la porte de Fer 'ou d*Arctas,
Le mur d'enceinte situé vers le continent, à l'ouest, s'étendait de ce point jusqu'à l'arsenal de Septime , sur la Corne d'or. Les édifices publics et privés de Byzance étaient protégés par ces trois murailles , réunies à leurs extrémités.
Constantin, agrandissant considérablement cette ville, pour réaliser ses projets, ne put le faire qu'en étendant sa forme triangulaire : il supprima ia muraille occidentale, qui limitait l'espace, prolongea celle du nord jusqu'aux Eaux douces, celle du sud-est, voisine de la Propontide, jusqu'au lieu occupé aujourd'hui par le château des Sept-Tours; l'enceinte de l'ouest, vers le continent, s'éleva sur une ligne parallèle au mur de Byzance supprimé. Cette vaste enceinte contenait des vallées, puis des collines au nombre de cinq; elles furent portées à sept lors des accroissements que firent Théodose le Grand, Théodose le Jeune, Héraclius et Léon. Ce développement nouveau supprima l'enceinte occidentale de Constantin, qu'avait terminée Constance.
Les Grecs font remonter rorigine de rassemblée chrétienne de Byzance à Tapôlre saint André; Cédrène n*en porte ie premier évêque quau règne de Caracalla. Quoi qu'il en soit, Constantin trouva une église dans cette ville; il Taugmenta pour en faire le lemplç principal du nouveau culte : Constance le réunit, so^isle nom de Saintr-Sophie , à une basilique allongée beaucoup plus vaste; ccst ce monument, délruit par un incendie, que Justinien rmeplaça par la grande église qui existe encore. De nombreux temples chrétiens s'élevèrent dans les nouveaux quartiers de Constâotinople depuis l'époque de la fondation de la ville jusqu'à la chute de l'empite. On trouvera plus loin une classification de quelques-uns de ces édifices et l'indication des caractères d'architecture qui les distinguent.
Constantin fit construire deux habitations impériales : l'une, située h ïorient, nommée le palais de Poq)hyre, s'élevait sur YAugasteam, place ca'rrée entourée de portiques à deux rangs de colonnes, sur laquelle, devant le palais, était la façade de l'église principale, depuis Sainte^SopIiie; cette place contenait la statue d'Hélène sur une colonne et le milliaire d'or, otx venaient aboutir toutes les grandes voies de l'empire. Le second palais, nommé la Magnaare, s'élevait à Toccident de la ville; on en voit aujourd'hui les ruines. La place de Constantin occupait le centre de la ville nouvelle: elle était circulaire; des portiques à deux étages de colonnes portant des statues en faisaient le tour, deux grands arcs en marbre de Procooèse la décoraient , ainsi qu'une fontaine ornce d'un groupe etd'imc statue en bronze; l'empereur y avait fait élever aussi la grande colonne de porphyre enlevée à Rome , connue aujourd'hui sous le nom de colonne Brûlée et menaçant ruine; elle portait sa statue. Entre ces deux places s'éleva plus tard le forum de Théodose, orné, comme ceux de Trajan et d'Antonin à Rome, d'une colonne triomphale chargée de bas-reliefs militaires; une partie de ce monument existe. Les palais de l'Aigle , de Buccoléon , des Blachernes , succédèrent à ceux de Constantin restaurés par Justinien. Le Sirongyle, depub le château des Sepl-Tours, forma la citadelle maritime, comme les Blachernes constituaient celle de la partie septentrionale.
Un capitole, des palais destinés aux assemblées du sénat , des édifices pour contenir le trésor public et celui de l'empereur, s'élevèrent aussi dans la ville; l'arsenal fut placé au fond de la Corne d'or, au moyen âge un autre occupa tes rives de la Propontide. Les thermes de Xéuxippe, établis par Septime auprès de l'ancien port de Byzance, s agrandirent et devinrent le plus ni. 3o
tSPmiBKBH lATIOlâlil.
bel édifice de ce genre quil y eût au inonde; Ârcadius en éleva un autre sur la mer de Marmara. Les édifices consacrés aux jeux publics furent TAmphilhéâtre et le Cirque; le premier était situé au nord de la ville, vers les Eaux douces : on en trouve le souvenir dans le nom d une porte dite aux Bêtes féroces , située de ce côté; rAmphithéâtre fut abandonné de bonne heure, comme contraire aux idées chrétiennes.
Le Cirque, construit sur des dimensions considérables, occupa iorient de la cité; une grande partie de ce monument existe encore. LaSpina porte un obélisque dressé sur un piédestal couvert de bas-reliefs : à côté, une colonne torse en bronze, formée de serpents enlacés, était jadis le support du trépied de Delphes; une pyramide occupe Tautre extrémité de la Spina. L'empereur avait fait élever un édifice, le Sigma, auprès du Cirque; on en trouve aujourd'hui quelques traces.
De nombreuses et immenses citernes furent creusées dans le sol de Constantinople pour recevoir les eaux des aqueducs : ces réservoirs existent, les uns dans leur entier, les autres ruinés ; Faqueduc de Valens traverse f une des plus profondes vallées de la ville; ceux de Pyrgos et de Baktché-Keuî sont encore en usage.
Cet aperçu des richesses monumentales que renfermait originairement Constantinople , et dont on voit plus d'une ruine, suffit pour indiquer d'abord l'analogie qu'elle ofiErait avec les grandes cités antiques par ses dispositions générales, puis tout ce qu'on peut y trouver de précieux fragments de tous genres propres à éclairer la science sur la marche de l'art, sur la transition qui s'opéra entre les formes classiques, adoiises eacore au siècle de Constantin, et celles qui s'y développèrent plus tard, enfin sur l'art nouveau qui dut son origine et ^on nom & la capitale de l'empire.
Les nombreux monuments de tous les genres exécutés en Orient par les civilisations diverses qui s'y sont succédé ou s'y trouvèrent en présence depuis le commencement de l'ère chrétienne peuvent, comme ceux de nos contrées, se diviser en cinq classes : i° édifices religieux; a*" édifices monastiques; 3"" constructions militaires; tC" édifices civils; 5"* constructions hydrauliques.
L'Orient vit les premiers temples chrétiens, puisque là s'organisa l'Église; l'art antique, dans toute sa vigueur alors, se refléta sur les premiers édifices du culte nouveau , et durant quatre siècles il y conserva son influence : les maisons religieuses, les constructions militaires et civiles, ne
furent établies, durant cette première période, que sur des imitations plus ou moins imparfaites de ce que i*art grec et romain avait laissé comme exemple.
L'art bysantin parut ensuite, prenant une direction qui lui fut propre; il produisit, pour toutes les branches de Tarchitecture, des compositions ingénieuses , dans lesquelles régnent une teinte locale et une physionomie particulière qui forment une école bien distincte. La variété dans la distribution des plans, dans la décoration des façades et les dispositions intérieures, en forme le principal caractère.
Lorsque ce style se développait dans cette voie , Tart arabe naissait dans des r^ons plus méridionales et s étendait rapidement sur l'Asie; il eut à créer aussi pour une civilisation particulière et puissante. Les Turcs ont grandement puisé à cette source féconde, et en ont souvent allié les produits à ceux de l'art néo-grec pour former le leur, qui n'est qu'une fusion.
Enfin, pendant que ces mouvements divers s'opéraient sur le soldes civilisations antiques , l'Europe occidentale et moyenne grandissait dans le christianisme; elle y puisait la sève qui devait lui donner un art particulier, le style roman, et son dérivé, le style gothique. Ce fut alors que les saints lieux appelèrent d'Occident les pèlerins et les croisés; l'architecture de nos contrées vint se mêler aux styles orientaux, les modifiant d'abord par des alliances, les remplaçant bientôt dans tout le midi de l'empire.
Ce sont les diverses phases de ces révolutions variées, que l'architecture orientale subit depuis l'ère chrétienne , qu'on propose ici d'étudier dans leurs détails nombreux et variés. Nous n'avons à leur égard que des données vagues encore, et la science attend le jour où des publications étendues pourront la fixer d'une manière certaine.