‹ Le Comité des travaux historiques et scientifiques (histoire et documents) (volume 2)Chapitre 96 sur 196 · I II II · texte numérisé non relu

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POÉSIES POPULAIRES DE LA FRANCE w.

Un décret du 1 3 septembre 1 85a , rendu sur le rapport de M. le Ministre de Tinstniction publique , a prescrit la formatipn dun Recueil des poésies po^ palaires de la France^ et eo a conBé ]a publication au Comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France.

Dans presque tous les autres pays de l'Europe, de pareilles collections ont été formées.

Si la France est moins avancée h cet égard , ce n'est pas , comme on l'a cru quelquefois , ce n'est pas que la poésie populaire manque à notre pays.

Cette lacune a pour cause un dédain irréfléchi né des habitudes un peu mondaines que notre littérature avait peut-être trop empruntées à notre ancienne société , dont elle ofirait une si brillante image. Ce préjugé doit disparaître dans nos temps nouveaux; on peut dire qu'il s'est déjà considérablement a£Faibli. Des hommes éminents ont appelé sur la poésie populaire l'intérêt dont elle est digne. À leur tête, la reconnaissance fait un devoir de citer l'éditeur des Chants populaires de la Grèce moderne, M. Fauriel, dont le goût délicat appréciait si bien les franches beautés de cette simple poésie; du reste, même aux époques antérieures, quelques-uns des plus illustres représentants de notre littérature n'avaient pas été insensibles à ces beautés.

Montaigne avait admirablement compris, et a exprimé, avec son bonheur ordinaire de langage, le mérite d'une poésie naïve et vraie comme son propre génie.

«La poésie populaire ^^), » disait-il, et c'est peut-être la première fois que cette expression a été employée dans notre langue, ula poésie populaire et purement natiirelle a des naifVetez et grâces, par Qi$. elle se compare à la

<'> [Ces instracdons ont été rédigéet par M. Ampère, membre da Comité, et adressées aux correspondants/avec la circolaire du a 8 octobre i853.]

<*) EssaU de Mkhd de Montaigne, Uv. r, ck. ur, t. lU, p. 35-36 de Tédition de M. V. le Qeic.

principale beauté de la poésie parfaicte selon Fart, comme il se veoid ez viilanelles de Gascoigne et aux chansons qu'on nous rapporte des nations qui n'ont cognoissance d'aulcune science ni mesme d'escripture. La poésie médiocre, qui s'arreste entre deux, est desdaignée, sans honneur et sans prix. ))

Dans le siècle suivant, le grand peintre de l'homme, Molière, parlant par la bouche d'^ceste, mettait au-dessus de la poésie à la mode parmi les beaux esprits de son temps cette simple chanson populaire ^^) : ,

Si le roi m* avait doané Paris sa grand\ille.

Et qi»*il me fallût quitter L'amour de m*amie,

Je dirais au roi Hemi :

Reprenet votre Paris, J*aime mieux m*amie

Au gué, J*aime mieux m*amie.

Le Comité a dû s'occuper d'abord de déterminer ce qui devait être com- ' pris dans un recueil de poésies populaires. Fallait-il y faire entrer tous les ouvrages marqués du sceau de la popularité, composés pour un public populaire, qui se sont transmis par le chant ou par la récitation orale, tels que les chansons de geste du moyen âge ? Quelque tenté qu'il fôt d'admettre ces poèmes si intéressants à tant d'égards , et dont il serait heureux de voir publier un plus grand nombre, le Comité n'a pas cru devoir céder h ce désir; les dimensions de ces ouvrages eussent suflS^pour l'en détourner; ils auraient démesurément dargi le cadre de ses publications. Le Comité pense qu^il est à souhaiter que les chansons de geste les plus remarquables soient données au public, mais à part et formant un corps de poésie épique du moyen âge. Si cependant on découvrait de nouveaux poèmes de ce genre A l'état primitif, et pointant évidemment l'empreinte d'une origine vraiment populaire, le Comité inviterait les auteurs de ces découvertes à lui en com-

^' Le Henri de cette vUillg clurnson^ comme rappelait Molière, n*e9t point Henri iV, mais Henri II. Suivant M. de Pëtigny, membre non réaidant du Comité (Histoire archéotogûfue da Yendômois, p. 3^3 ) , elle aurait été composée par Antoine de Navarre, duc de Vendôme, qui réonissait de gais convives au château de la Bonnaventure, près le Gué-du-Loir, et se plaisait à y composer avec eux de joyeuses chansons. Le refrain , qui fait attusion à la position du manoir, doit donc être ortho* graphie au gué et non ô gué, comme cela a eu lieu dans la suite par corruption.

muniquer les fnûts, se réservant de prononcer sur l'emploi qui devrait en être- fait.

Le Comité ne considère comme tout à fait populaires que des poésies nées spontanément au sein des masses et anonymes, ou bien celles qui ont un auteur connu, mais que le peuple a faites siennes en les adoptant. Ces dernières seront admises à titre exceptionnel , et quand il sera bien constaté que non seulement elles ont eu une certaine vogue, mais qu'elles ont passé dans la circulation générale et sont devenues la propriété du peuple. Ceci exclut toutes les compositions populaires d'intention , non de fait , toutes les poésies destinées au peuple, mais qui ne sont pas arrivées à leur adresse.

Les limites de la France actuelle sont les seules limites que reconnaisse le Comité. Tout ce qui s'est produit sur notre territoire, tel qu'il est aujourd'hui constitué, nous appartient. Cependant si quelques poésies populaires existaient dans certaines provinces avant leur réunion à la France, nous les considérons comme faisant partie de la conquête ou acquises par l'annexion, et nous n'hésitons pas à nous en emparer.

De là résulte la nécessité d'ouvrir le recueil aux poésies populaires composées dans tous les langages qui sont aujourd'hui parlés en France , savoir : les dialectes néo-latins; l'allemand, pour les provinces de l'Est; le flamand, pour celles du Nord; le bas breton, pour la Bretagne; l'italien, pour la Corse; le catalan, pour le RoussiJlon; le basque même, pour une partie de nos Pyrénées. Des traductions littérales seront mises en regard du texte original des poésies composées dans ces difi<érents idiomes, poésies qu'on admettra sans doute avec sobriété, puisqu'elles n'appartiennent qu*à des localités , mais qu'on n€ saurait exclure sans mutiler notre poésie populaire , et sans faire injure aux populations françaises au sein desquelles se sont produites ces compositions, nationales par l'inspiration, dont le vocabulaire peut se retrouver à retraiter, mais n'en est pas moins le vocabulaire indigène d'une portion de nos compatriotes.

On pourra s'adresser même à des populations françaises qui n'appartiennent plus à la France, quand elles auront conservé des chants populaires qui remontent à une époque antérieure à leur séparation de la mère patrie. Ainsi, des chants savoyards devront faire partie du recueil; dans le bas Canada, vivent encore d'anciennes chansons françaises, héritage fidèlement gardé sous la domination étrangère, et que nous avons le droit de revendiquer. Un membre du Comité a entendu chanter, par des Canadiens firan-

çais, la romance de la Claire fontaine, que M. Marmier a publiée {Lettres sur F Amérique), dans laquelle il a retrouvé un chant populaire de la Franché- Comtë, et qui appartient aussi à la Bretagne ^^^.

Il y a plus, les Indiens coureurs de bois savent encore de vieux refrains français, qui, égarés bien loin de leur berceau, retentissent aujourd'hui dans les forêts et les déserts immenses situés entre le Canada et TOrégon. M. de Tocque ville a entendu, dans TÂmérique du Nord, un bois brûlé ^^ chanter, sur un air très mélancolique, une chanson française qui commençait ainsi :

Entre Paris et Saint-Dénb

n était une ûiie

De même le Chant de la ValUère ^^\ qui n*e$t quun refirain des montagnards du Quercy, a été retrouvé, sous la Restauration , parunPérigourdin, sur les rives du Mississipi.

À plus forte raison les chants créoles, qui ont cours dans les colonies que nous possédons encore, devront entrer dans la collection.

En ce qui concerne les chants populaires bas bretons, le recueil de M. de la Villemarqué, membre du Comité, a montré ce que ce dialecte celtique offrait de richesses en ce genre.

Quant au basque, dans lequel on s accorde à reconnaître un débris de la langue des Ibères, M. Guill. de Humboldt cite le Chant de Lélo, où il est parlé des Romains. M. Garay de Monglave a fait connaître un autre chant basque dont la physionomie populaire est frappante, au moins dans certaines parties. Il s*agit probablement de larmée de Charlemagne, dont, comme on sait, Tarrière-garde fut mise en déroute, par les populations gasconnes, dans la vallée de Roncevaux.

Voici quelques fragments de ce chant :

Un cri s*est élevé au milieu des montagnes des Escualdunacs.

Ils viennent, ils viennent

Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dfac, oiue, Doutent treize, ipiatoize, quidie, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt,

t») [Voyex p. 382.]

^*) On nomme ainsi un métis né d*ane Indienne et d*un Européen.

(*) Transmis an Comité de la part de U. l.ecomle, par M. Vincent, membre dn Comité.

Vingt et des milliers encore.

On perdrait son temps à les compter.

Unissons nos bras nerveux, déracinons les rochers,

Lançons-les du haut des montagnes

Jusque sur leurs têtes,

Ecrasons^les , tuons-les.

Le sang jaillit, les chairs palpitent,

Oh combien d*os broyés, quelle mer de sang!

lis fuient, ils fuient.

Combien sont-ils ? Enfant, compte-les bien. Vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, treize, douze, onze. Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un.

Un ! il n*y en a môme plus un.

La nuit les aigles viendront manger ces chairs écrasées. Et tous ces os blanchiront durant Téternité.

Nous citerons, comme exemple plus récent des chants populaires du pays basque, une chanson dont la traduction a été dictée à M. de Quatrefages par une vieille femme de Biarritz.

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