LETTRE DE DOM BERTHEREAU AD GARDE DES SCEAUX
19 octobre 1769.
Monseigneur, je n*ai été interrogé que légèrement sur le résultat de Taudience dont Votre Grandeur m'a honoré. Ma réponse n a pas été plus longue, et je me suis maintenu dans les bornes que vous m avés prescrites. J'ai néanmoins eu occasion de converser avec nos Supérieurs de la collection des historiens de France ; ils parioient cy-devant d un inventaire des papiers ; je les ai mis à même, mais je leur ai fait sentir que ce nétoit pas Touvrage dun jour. Le P. Général m*a dit qu'il avoit autre chose à faire ; j'ai proposé, en conséquence et de sa part, à un de ses assistants de jetter un coup d'œil sur les portes-feuilles ; il m'a refusé , disant qu'il n'y entendoit rien ; mais il m'a témoigné avec quelle peine il voioit la forme de notre ouvrage soumise à la décision d'autres que ceux du dedans et à des conférences qui se tiennent en présence de Votre Grandeur. J'ai essaie de lui faire sentir combien ces conférences nous étoient honorables et utiles ; mais il y a longtemps que je sçai que nos Révérends Pères voient les choses d'un œil différent. Ils considèrent que cela donne occasion à des relligieux de se faire connoitre et protéger en cas de besoin , et qu'ils ne sont plus alors si fort les maîtres de les changer à
(>> Un jdacet semUaUe fut adressé à Gharies-Antome de la Roche-Aymon , archevêque de Reims, grand aumônier de France. {Ibid., fol; i4.) I)« son c6té, dom Poirier demandait au Garde des sceaux, par une lettre datée du a 5 décembre 1769, à continuer, avec dom Précieux, sinon toute la collection des historiens de France , au moins la partie qu'ils en avaient préparée ensemUe et qui embrassait les règnes de Philippe P', Louis VI et Louis VU. (Ibid, , fol. a3.]
leur gré. Cette observation est nécessaire. Monseigneur, avant que j'aie riionneur de rendre compte & Votre Grandeur de ce qui s*est passé depuis peu entre eux et moi. Jai risqué de leur dire, par manière de conversation, ce que j*ai toujours pensé sur la manière dont je pense qu*ils auroient dû s*y prendre pour la continuation du ReceaU des historiens de France. Je ne leur ai dit que ce que j*ai dit plus d une fois aux abbés Poirier et Prétieux et à M. de Foncemagne , qui tous sont de mon avis. Nos Supérieurs ont paru (aire attention à mes raisons; ik mont prié de les mettre par écrit, pour qu ils puissent en conférer ensemble plus à leur aise. Je Tai fait , et voici en substance, Monseigneur, ce que j*ai mis par écrit.
Les circonstances présentes peuvent être très-favorables ou très-dé&vorablcs à l'ouvrage; favorables, si les abbés Poirier et Prétieux donnent les trois règnes de Philippe I*, Louis VI et Louis VII , qui forment Tépoque arrestée en présence de Votre Grandeur, et si pendant ce temps dautres relligieux s'appliquent h faire des recherches sur le règne de Philippe-Auguste et les suivants; défavorables, si les abbés Poirier et Prétieux ou autres continuent seuls ; car, une fois prélevés les papiers relatifs aux trois règnes qui forment l'époque convenue, il ne reste que dix cartons, qui ne contiennent que des collections vagues, sans notes et sans variantes, depuis le règne de Philippe- Auguste jusque et au-delà de celui de François l^'.Doù il suit que, si on ne multiplie les travailleurs, louvrage languira. Les circonstances Aemblcnt propres à les multiplier ; les nouveaux continuateurs pou|Toient mémo faire imprimer le règne de Philippe-Auguste , lorsce que les abbés Poirier et Prétieux imprimeront le second ou troisième volume de leur époque; ce qui Joint à ce que je pourrai donner de croisade , avanceroit beaucoup cet ouvrage. J ai conclu à ce que nos Révérends Pères m'autorisassent à remettre incessamment à i*abbé Poirier les papiers qui regardent son travail, et à ce qu'ils eussent Thonneur de vous présenter un placet et de vous supplier d'agréer cet arrangement. Je n'ai eu garde , Monseigneur, de leur pix)mettre un heureux succès; j'ai seulement présumé que la chose paroissant tourner à l'avantage de l'ouvrage et à la satisfaction des parties, il pourroit plaire à Votre Grandeur. L*abbé Poirier doit avoir l'honneur de vous en écrire ^^); il pense que les deux ou trois volumes de l'époque choisie ne poiuront pa-
<') La \ti\tti de dom Poirier à laquelle il est fait idlusion ici se troave dans la Collection Moreau, n*5o7, fol. a 5.
roistre que dans 8 à i o ans , et qu après ce temps , ik seront d un certain âge» et qu'ils seront charmes d'être à eux, afin de pouvoir mettre au net toutes leurs idées sur Tbistoire de France. Le seul volume auquel ib ont travaillé leur a donné occasion de jetter sur le papier la matière d'un volume in-4*^ de dissertations. Il pense aussi comme moi que Touvrage restant dans la Congrégation, il sera beaucoup moins exposé à languir que si il passe successivement dans les mains de différents particuliers.
Nos Révérends Pères se sont assemblés. J'ai demandé à dom Gilot^^^ l'un des assistants, et huit jours après, si ils avoient été contents de mon écrit. Ils ont trouvé que j avois bien exposé l'état de la question, mais il m'a ajouté que le secrétaire n'avoit pas rédigé le résultat de leur conférence, et que, quand il le seroit, il m'en feroit part. Je ne compte pas là-dessus du tout. La réponse m'aiant paru mistérieuse , j'ai lâché quelque propos vague pour
en sçayoir davantage. J'ai paru désirer que l'ouvrage fût continué dans la Congrégation. Dom Gilot m'a répondu que Ton ne manquoit pas d'autres ouvrages également intéressants, que de mon aveu il n'y avoit presque rien dans les cartons , et que , par conséquent, on ne perdroit rien. J'ai ajouté qu'il me paroltroit gratieux pour eux de faire agréer à Votre Grandeur un plan qu'ib proposeroient d'eux-mêmes ; il m'a répondu qu'il y avoit des occasions où des ordres supérieurs avoient leur avantage. J'ai conclu de tout cela, MoQseigneur, que dom Gilot, dont je connois d'ailleurs les idées, a persuadé aux autres que le Receuil des historiens de France étoit dangereux, en ce qu'il donnoit occasion à quelques relligieux d'être moins sujets à leurs fantaisies ; ils ont probablement pris le parti de traîner en longueur, ou de proposer quelque arrangement ridicule pour avoir des ordres, et afin qu'ils puissent dire à ceux qui pourroient regretter l'ouvrage, que ce n'est pas leur faute. Ib ont pensé à proposer de faire faire cet ouvrage gratis, dans l'espérance d'être plus les maîtres des auteurs. Quelque vaine que soit leur espérance, je serois fort de leur avis pour le gratis, mais une expérience de quarante ans nous a appris que les taxes imposées pour les frais littéraires ont été en grande partie converties â d'autres usages, et fort souvent au profit des Supérieurs. Le Conseil littéraire que nous avions fait établir étoit fait pour remédier en partie à cet abus, mais les Supérieurs ont trouvé le moien de
(') Doin Jacqaes-Loaîs Gilot, né à Suranné, proies à Saint-Faron de Meaux, à TAge de \ingt<inq ans, le 18 mai 1744*
l'anéantir : îl oQensoit trop leur esprit de domination. Les foibles r^ements que nous avons obtenus , dans ces deiiiiers temps , n'ont fait qu'irrita le despotisme et ne l'ont point abbatu : nos Supérieurs seront plus en garde que jamais contre les gens de lettres.
J'ai l'honneur, etc.
Fr. G.-F. Bbrthbrbad.
[CoUectioD HorcM, n' 307. M. lo.)
LETTRE DE DOH BOtJOIER AD GARDE DES 5GEADX. li décembre 176g.
Monseigneur, j'obéis aux ordres que m'a donnes Votre Grandeur, de luy désigner les religieux que je crois les plus en état de travailler avec succez A la continuation de la collection des bistoriens de France. Celuy qui me paroit le plus capable d'être mis k la tête d'une entreprise aussi importante, de la diriger, et de former des sujets qui puissent un jour le remplacer, se nomme dom François Clément, âgé de cinquante-cinq ou sii ans, homme trez-laborieux et des plus verseï que nous ayons dans la connoissance de l'histoire, avec cela très-exact à ses devoirs, et plein de l'esprit de son état. n a autrefois travaillé à l'Histoire littéraire de France'''^; il donne actuellement VArt de vérifier le» dattes^^\ qu'achève d'imprimer M. Despres et qui doit paroltre dans le mois prochain. L'associé que j'ai l'honneur de vous présenter. Monseigneur, pour être admis au même travail et l'aider dans les recherches à faire pour le porter à sa perfection , s'appelle dom Monniotte ^^\ homme
'i> Dont il acheva les oDiième et douiifnue volamei et prépara le treùième, '*) Noavelleéditioa.conMilëribleDwnt corrigée et augmentée, de i'oavngededomClëmeiicet, qui ■■ait paru ta 1750.
'*' Dom Pierre-François Honmotte, néï Beiançon en 1733, mort h Tigery, prêt de Corbeil, le 1 g avril 1797, ancien proresieur de philoiopliie el de aialliémati[{Dei k SgintGermaÏQ-devPré*. Foncemagne. é(Tivsnt, 1« i5 (iécembrei7G9, au Garde du sceaux, émettait l'avis que dom Monuiotte DB pouvait gntre aervir que de «^tekdom Cléioent et que dom Jacquea-Claude Vincsal, tJors à SaiDt-Hemi de'Reimi, devait lui éti« prérérë. L'observation de Foncemagne était rondé«, car, dom Vinceat s'était particidièreinent occupé des origines de notre histoire nationale. Ses travaux formant les numéros 10437-10139 du foodi français des manuacrits de la BiUiolhéque nationale. La lettre de Foncemagne est dans la Collection Moreau, n° 307. M, 7.
desprit, qui aime Fétude et a trez-bien enseigné, trez-religieux et appliqué, capable conséquemment de réussir. Voilà , Monseigneur, les deux religieux que j'ai l'honneur de proposer à Votre Grandeur, pour s'occuper d un ouvrage auquel elle daigne accorder une protection particulière, que je la supplie de vouloir bien luy continuer. Il a été commencé sous les auspices d'un de vos plus illustres prédécesseurs; je souhaitte qu'il finisse sous les vôtres , Monseigneur, et à votre plus grande satisfaction.
J'ai l'honneur, etc.
Fr. P.-F. BouDiER,
Supérieur général de la congrégation de Saint-Maur. ( CoUeetion Moretu , b° 307, Ibl. 6. )