‹ Le Commandant Marchand et ses compagnons d'armes à travers l'Afrique (volume 2)Chapitre 1 sur 3 · Le Commandant Marchand et ses compagnons d'armes à travers l'Afrique · texte numérisé non relu

Le Commandant Marchand et ses compagnons d'armes à travers l'Afrique

Dix minutes plus tard, on arriva, en prenant les plus grandes précautions pour ne pas être e'ntendu, près de l’endroit désigné.

Les pachydermes étaient bien là, prenant leurs ébats dans l’eau.

Curieux de les voir de près se baigner, Marchand fît signe de ne pas les attaquer encore, et, accompagné du lieutenant Mangin et de l’un des Ballalis, il descendit vers l’eau.

Mais il n’avait pas fait vingt pas que quelques-uns des chiens rompirent leur attache et se précipitèrent sur le troupeau d’éléphants.

Leurs aboiements furieux furent d’abord suivis des gémissements des jeunes proboscidiens, puis des fanfares irritées des femelles, et enfin du fracas d’une charge à fond de train.

Pendant quelques secondes,

Marchand, Mangin et leurs compa- n allait le précipiter et le broyer sur le gnons, l’arme en arrêt, attendirent

avec l’espoir de faire feu quand les animaux sortiraient à découvert.

Mais les dogues, repoussés de leur attaque intempestive sur les jeunes, accouraient à eux dans toutes les directions, chacun poursuivi par une mère exaspérée.

Les buissons et les arbustes épineux, dont l’étang était entouré, n’offraient aucun obstacle aux éléphants, mais ils en étaient un bien

réel pour les chasseurs qu’ils empêchaient de voir à quelques pas devant eux.

Force leur fut donc de battre en retraite, jusqu'à qu’ils eussent trouvé des arbres assez forts pour se mettre derrière et, de là, tirer sur les bêtes qui approcheraient.

Mais tous ceux qu’ils rencontraient étaient moins gros que ceux qu’arrachent, en se jouant, les énormes pachydermes.

A chaque instant, arrivaient sur les chasseurs un nouveau chien, avant à ses trousses un gigantesque ennemi fracassant tout et sonnant sa fanfare, à moins de cinquante mètres de distance.

Successivement chassés de toutes leurs positions, ils gagnèrent enfin le bord du fourré où étaient restés les tirailleurs sous le commandement du brave de Prat, et les autres Ballalis.

Il n’était que temps.

Une trentaine d’éléphants débouchaient et longeaient la lisière du fourré, à peine à quarante mètres des chasseurs.

Dans quelque circonstance que ce soit, personne n’a honte, s’il n'est solidement abrité, de prendre la fuite devant l’éléphant.

Mais quand, au lieu d'un seul, c’est une troupe de femelles qui s’élancent chargeant en masse compacte, ayant leurs petits sous le ventre ou au centre de leur carré, il y a là une force irrésistible, devant laquelle disparaîtraient, pétris dans le sol, hommes et huttes, avant que le passage des animaux fût achevé.

Le premier mouvement des Ballalis fut donc de prendre la fuite.

Mais Marchand songea que ce torrent de chair brute allait dévaster tout le village vers lequel il se dirigeait.

Et puis le refus du combat lui répugnait.

Les tirailleurs étaient tous d’excellents tireurs, armés de fusils à répétition.

Il résolut de tenir bon.

— En ioue! — s’écria-t-il, — et visez bien!... au-dessus de l’œil!

Une première décharge crépita, aussitôt suivie de cris effrayants et de la lourde chute de trois proboscidiens.

Les autres s’étaient arrêtés, cherchant leurs agresseurs masqués derrière un énorme bosquet de seringas.

Tandis que, faisant retentir l’air de clameurs épouvantables et perdant leur sang par leurs blessures, ils hésitaient sur la direction à prendre, le commandant ordonna de continuer le feu.

Pendant une minute encore les fusils firent rage.

Quatre pachydermes mordirent encore la poussière.

Mais les autres avaient découvert l’endroit d’où venait le feu meurtrier.

Comme s’ils eussent obéi à un commandement, tous ensemble s’élancèrent, hors d’eux et soufflant terriblement, du côté des chasseurs.

Il n’y en avait plus que cinq gros ; tous les autres étaient des petits.

Ils n’étaient plus qu’à dix mètres de la petite troupe.

— Attention, les enfants! — fit Marchand. — Me manquons pas les gros, ou nous sommes aplatis !

De nouveaux coups de feu retentirent.

Trois des monstres tombèrent.

11 n’en restait plus que deux, deux femelles colossales qui, seulement blessées, arrivaient, la trompe haute, sur le bosquet.

Au moment de l alteindre, l une d’elles s’effondra à son tour, avec un râle formidable.

Mais l’autre, tournant son large front vers l’un des Sénégalais (jui la couchait en joue, et battant l’air de ses immenses oreilles, enroula son appendice nasal autour du corps du malheureux et, le brandissant au-dessus de sa tète comme s’il se fût agi d’un lapin, allait le précipiter et le broyer sur le sol, quand Marchand, voyant le danger, appuya le canon de son fusil au-dessus de l’arcade sourcilière de l’animal et fit feu.

Un rugissement de douleur retentit, la trompe de la bête se desserra, le Sénégalais glissa sans se faire trop de mal aux pieds de Marchand.

Puis l’éléphant, décrivant en chancelant un quart de cercle, s’affaissa dans les seringas qui craquèrent désespérément sous le poids de ses 2,000 kilos.

Le commandant et ses compagnons n’avaient eu que le temps, pour ne pas être écrasés, de se rejeter vivement en arrière.

Il ne restait plus du troupeau qu’une quinzaine de jeunes probos-

cidiens qui, déconcertés, effrayés, clamaient d’une façon déchirante autour des corps de leurs mères.

Les Sénégalais et les Hallalis eussent voulu les tuer à leur tour, mais tout danger ayant disparu. Marchand se dit qu’un pareil massacre serait une lâcheté et il ordonna de cesser le feu.

Pour éloigner les petits, il suffisait de s’approcher d’eux avec des torches enflammées.

C’est ce qu’on fit sur-le-champ.

Une demi-heure après, il avaient tous disparu.

Le résultat de la chasse était merveilleux; les sujets de Mabio avaient de la chair fraîche pour plusieurs jours, et de l’ivoire pour une somme considérable.

Mabio se montra enchanté et témoigna sa reconnaissance aux Français avec une effusion sans pareille.

Il leur promit une amitié éternelle et renouvela de toute façon ses regrets de l’accueil qu’il leur avait fait tout d’abord.

Il annonça môme à Marchand qu’il voulait faire, le jour même, le plus grand honneur qu’un chef kabio pût faire à un étranger.

En attendant la réalisation de cette dernière promesse qui ne laissait pas de piquer sa curiosité, le commandant voulut parcourir le champ du carnage du matin.

Le chemin ouvert dans le fourré par la charge des éléphants avait une largeur de dix mètres, suffisante pour cinq animaux de front.

Mais la manière dont le sol était foulé et ravagé montrait que ceux qui avaient conduit la charge avaient été suivis d’au moins quatre fois ce nombre sans compter les petits.

De plus, il y avait de tous côtés des traces séparées : les unes indiquaient la poursuite faite aux chiens qui cherchaient un refuge sous le fourré.

D’autres, s’élançant par-dessus une fourmilière, avaient brisé l’arbre qui la surmontait.

D’autres montraient que les petits avaient été défendus contre l'attaque des chiens.

Il y en avait qui prouvaient, au contraire, une fuite précipitée, durant laquelle un des plus grands arbres du bois avait été déraciné.

Bref, tout indiquait le passage, d’une force prodigieuse, inouïe.

Et les Ballalis ne tarissaient pas d’admiration pour ces Fallas qui avaient sauvé leur village d’une destruction certaine.

Aussi tous se réunirent-ils, le soir, empressés et enthousiastes, autour de la case royale, quand le tam-tam leur eut annoncé que leur maître allait conférer au chef blanc la plus haute distinction, le suprême honneur des Ballalis.

La fantasia de Hilam-Ranou.

A l’heure dite, les guerriers s'accroupirent par terre, en cercle, formant un corps compact de deux cents à deux cent cinquante hommes, chacun tenant devant lui son bouclier de cuir de bœuf à fond blanc, moucheté de grandes taches noires ou brun foncé.

En face, se tenait Mabio entouré de ses femmes et de ses enfants.

Il était habillé, — presque à l’européenne, — d’un pantalon de drap noir et d’un vêtement fait d’un plaid écossais, avec un chapeau de feutre noir surmonté d’une plume blanche.

Il était assis sur un pliant et tenait son bouclier qui lui montait jusqu’à la tète, tandis que deux de ses guerriers le couvraient entièrement.

La cérémonie commença parun chant lent, mais qui ne manque pas de charme, appelé la Chanson du Buffle.

Entonné par tous les guerriers, ce chant s’élève et s’abaisse harmonieusement à des intervalles réguliers.

La fête se continue par des exercices d’un caractère belliqueux.

Une troupe d’hommes, sous les ordres d’un chef secondaire, s’élance avec les gestes les plus étranges, rampantpresque au niveau du sol en sè couvrant du bouclier jusqu’au moment de frapper.

Alors ils chargent en sautant commedes chevauxqui se cabrent, décrivant de larges paraboles avec la pointe de leurs lances, s’escrimant avec leurs haches de guerre aux formes fantastiques, ou tenant en équilibre leurs mousquets, et revenant triomphalement se joindre au gros de leurs camarades.

On applaudissait ces gens en proportion de l’exlravagance de leurs gesticulations.

Les femmes surtout, assises à l’entour, battaient frénétiquement des mains et poussaient de perçants cris d'admiration.

Mais les applaudissements éclatèrent surtout à la vue de Hilam- Ranou, le vieux chef respecté, l'oncle de Nabio.

Vêtu d’une couverture ilottante neuve et de l’écarlate le plus éclatant, coiffé d’un chapeau de cavalier à larges bords complètement noir, il bonditen avant avec une agilité extraordinaire pour sa corpulence et, après avoir dépêché un ennemi imaginaire, il se retira couvert de poussière et de gloire au milieu de la phalange de ses amis.

Cependant, Marchand et ses compagnons, quoique très intéressés, se demandaient avec anxiété quel était l’honneur si haut prisé qu’avait annoncé Nabio.

A TRAVERS L’AFRIQUE

Ils ne le voyaient pas venir et commençaient par désespérer, quand, les exercices guerriers terminés, le chef du village se leva et fit signe à une jeune négresse assise à ses côtés de l’imiter.

C’était une forte fille de quatorze ans environ, laide à faire peur, mais d’une robustesse à faire envie à nos lutteurs forains;

— Falla, — prononça solennellement Mabio, en s’adressant au commandant, — voici ma fille Taboula... Je te la donne pour femme comme marque de ma haute estime et comme gage de mon alliance avec toi et avec les tiens.

« Tu peux compter sur elle...

« Elle te sera fidèle et dévouée jusqu'à la mort, car le sorcier que voici va retirer de son corps le malin esprit qui habite chez chaque fille de l’homme!

On juge de la folle envie de rire dont furent pris Marchand, Mangin et de Prat, et de l’elfort qu’ils durent faire pour ne pas éclater à la barbe du brave beau-père Mabio.

C’était donc là la suprême faveur promise?

— Grand merci ! — fit modestement le commandant.

Il fallait néanmoins, pour ne pas gâter les choses, paraître enchanté de l’honneur grand, et en passer par la cérémonie nuptiale.

Marchand s’inclina, avec un sourire ravi.

Alors toutes les femmes se levèrent et commencèrent un chant agréable, mais monotone, qu’elles accompagnèrent en frappant les mains en cadence.

Puis elles prirent l’idéale fiancée par la main et la conduisirent vers un vieux macaque qui, assis sur un escabeau sculpté, commençait à donner des signes de singulière agitation.

Branlant la tète et remuant bras et jambes, il paraissait s’exciter pour atteindre un certain degré d’exaltation.

Au bout d’un instant, toute sa chair fut prise de tremblements, comme celle d’une personne qui subit un accès de fièvre.

On se mit alors à oindre de graisse les jointures de tous ses membres, sa poitrine et son front.

Bientôt vinrent des gestes spasmodiques, accompagnés de sifflements aigus.

Pendant ce temps, la jeune fille était étendue sur une natte, la poitrine découverte.

Le vieux sorcier se calma enfin.

Il s’approcha de la fiancée et, une queue de bœuf dans sa main, un petit scalpel dans l’autre, il se mit à faire, en les agitant au-dessus de la patiente, des invocations désordonnées.

Angoissés, retenant leur respiration, Marchand et ses compagnons ne riaient plus maintenant.

Ils se demandaient avec terreur à quelle pratique sauvage, à quelle opération barbare ils allaient assister.

Ils eussent voulu se précipiter et arracher à ce vieux fou l’être humain qu’il s’apprêtait peut-être à égorger, sous prétexte de la purifier.

Mais un geste, un mot pouvait remettre en question une alliance si péniblement conquise.

D’ailleurs, la jeune fille et ses compagnes ne donnaient aucun signe d’effroi.

Au contraire, l’allégresse générale grandissait de minute en minute; les chants et les battements de mains redoublaient de vigueur.

Tout à coup, le sorcier se précipita sur la patiente et lui fit entre les deux seins une incision d’où le sang jaillit.

Alors il appliqua ses lèvres repoussantes sur la blessure et la suça longuement.

Puis, se rejetant brusquement en arrière, il fut saisi de convulsions, et, comme il était très robuste, celui qui le retenait y employait toute sa force.

Enfin, les yeux hors delà tête, la face suffoquée, il s’empara d’un couteau, l’enfonça dans sa bouche et en retira un grand lambeau qui avait l'air d’être de la chair... ou du cuir!

C’était le malin esprit, le germe de toute infidélité conjugale, qu’il avait retiré du corps de lai pauvre négresse.

Des acclamations et des applaudissements délirants saluèrent ce triomphe.

Marchand pouvait être sûr maintenant qu’il ne serait jamais trompé par sa chaste épousée.

A vrai dire, il n’en était pas beaucoup plus fier pour ça.

A TRAVERS L’AFRIQUE

La cérémonie terminée, le commandant dut prendre la main de sa charmante moitié et la conduire à sa case, suivi par la foule des guerriers et des femmes qui traduisaient leur joie par un tintamarre infernal.

Mais la situation était devenue fort embarrassante, et Marchand se demandait, non sans inquiétude, comment il allait pouvoir se débarrasser du précieux, mais très encombrant cadeau que lui avait fait Mabio.

Quand la foule se fût dispersée, il fit demander un palabre à l'heureux père qui se transporta immédiatement auprès de lui.

— Je suis très touché, — lui dit-il, — et profondément recon-

naissant de l’honneur que tu m’as fait en me donnant comme épouse ta noble fille.

« Mais la joie que j’en ressens ne m’aveugle pas sur mes mérites.

« Je ne suis pas encore digne d’être le parent d'un chef tel que toi.

« Souffre donc que je poursuive l’expédition que j’ai entreprise.

« Lorsque je l’aurai achevée et que je me serai couvert de gloire, en battant tous les ennemis de mon pays et du tien, alors seulement je me sentirai digne de cueillir la superbe Heur à laquelle tu as donné le jour.

« Jusque-là, je te confie Taboula... Garde-la, sage et fidèle, pour le jour où, grand par la victoire, je viendrai te la réclamer... à moins que dans ta haute pensée, il n’en doive être autrement.

Ce discours eut le don d’émouvoir Mabio jusqu’aux larmes.

11 admira la grandeur des sentiments de son gendre, et ce fut après un échange d’attendrissements des plus émouvants qu’il remmena sa fille dans sa case.

C’est tout ce que demandait Marchand... qui rêvait à d’autres conquêtes !

A TRAVERS L’AFRIQUE

Page 1