‹ Le Commandant Marchand et ses compagnons d'armes à travers l'Afrique (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · LES INFORTUNES DU ROI N’KOUNOH · texte numérisé non relu

LES INFORTUNES DU ROI N’KOUNOH

Retour par Comba — Chaude alerte. — A la cour de N’Kounoh. — Confidences royales — Tout un fagot! — Mouassou l'imposteur. — La perfide Albion. — Encore un petit bout de bois ! — Grande colère du roi. — L’épreuve de m'boundou. — Pauvre Azemma! — La vie sauve. — Le chagrin de Guégué.

Après avoir, dans un dernier palabre, vivement engagé Mabio à développer ses relations commerciales avec les Français de Brazzaville, Marchand prit congé du terrible chef noir, devenu son ami, son allié et... son beau-père.

Quant à Taboula, il comptait bien qu’avant la fin de son expédition, un événement quelconque le délivrerait des liens sacrés qui l’unissaient à elle.

Son expérience déjà longue de l’Afrique tropicale le rassurait à cet égard.

Il savait que ce n’était pas par excès de fidélité conjugale que péchait ordinairement la bonne négresse, surtout quand le mari restait longtemps absent.

D’ailleurs, en eût-il douté, que la scène à laquelle il lui fut donné d’assister quelques jours plus tard, à Comba, eût dissipé ses dernières illusions ou, pour mieux dire, ses dernières craintes.

Car, est-il besoin de le dire? son vœu le plus ardent, en dépit de la recommandation qu’il avait faite à Mabio, était que Taboula trahît au plus tôt, et même de la façon la plus scandaleuse possible, ses devoirs d’épouse.

De cette façon, non seulement Mabio n’aurait rien à lui reprocher, mais ce serait encore lui, Marchand, qui aurait barre, le cas échéant, sur son délicieux beau-papa.

Le calcul n’était peut-être pas des plus purs, mais... à la guerre comme à la guerre!

Et puis il faut rendre cette justice à Marchand qu’il n’avait pas demandé la main de Taboula...

Pour être tout à fait impartial, on doit même reconnaître que

cette main lui avait été plutôt imposée, et qu’il l’avait subie comme l’un des mille fléaux rencontrés au cours de sa mission.

Quoi qu’il en soit, la scène de la séparation n’eut rien qui ressemblât à celle de l’arrivée.

On s’étreignit longuement, on se fit de chaleureuses démonstrations d’amitié, on se promit de se revoir au plus vite.

Et le petit détachement se mit en marche vers le sud-ouest, pour atteindre le Kuilou.

L’idée de Marchand était de rentrer à Brazzaville en passant par Comba où il craignait qu’il ne subsistât quelques ferments d’hostilité et où il désirait établir la paix sur des bases durables.

Pour cela, il lui fallait descendre la partie supérieure du Kuilou par pirogue, ce qui lui procurerait l’occasion d’inspecter aussi cette région qu’il avait dû, peu de temps auparavant, soumettre par les armes.

Comme on le voit, le jeune commandant ne se bornait pas à se frayer un passage à travers les pays presque inaccessibles et ses tribus hostiles.

Il s'appliquait encore à pacifier complètement les régions traversées, soucieux de ne laisser derrière lui aucun germe de mécontentement et de révolte.

Dès que, chez lui, le soldat avait accompli sa tâche, le diplomate et le commerçant commençaient la leur.

Il avait à cœur de faire œuvre solide et définitive et tenait essentiellement à ce que, là où il avait passé, ceux qui viendraient après lui pussent passer à leur tour, sans avoir à subir ses épreuves, à recommencer ses luttes.

En un mot, il voulait que les territoires qu’il avait parcourus et conquis fussent à jamais ouverts à l’influence et à l’autorité françaises.

De l’endroit où le détachement monta en pirogue, il y avait, pour atteindre Comba, deux jours de pagayage.

Le premier jour se passa sans incident.

Tout était tranquille sur les bords du Kuilou : de toute part, les indigènes accouraient, apportant des provisions en abondance.

A tous, Marchand et Mangin faisaient entendre des paroles de concorde et d’union, les rassurant sur les intentions des Fallas et les engageant à porter leurs produits à Brazzaville, où ils recevaient en

A TRAVERS L’AFRIQUE

échange les plus riches étoffes, les plus attrayants bibelots, et des perles en quantité.

Mais le lendemain matin, comme les deux pirdgues montées par le détachement passaient en vue d’un village, les habitants accoururent sur la rive et appelèrent à grands cris.

Les embarcations approchèrent, mais, au moment d’aborder, les indigènes se répandirent contre les voyageurs en insultes et en menaces véhémentes.

Et même plusieurs d’entre eux, la ligure peinte, ornés d’une sorte de baudrier en peau de tigre, en un mot revêtus de leur attirail de guerre, mirent nos compatriotes en joue avec leurs fusils à pierre.

Indifférent tout d’abord au tumulte et aux injures, Marchand allait donner l’ordre de continuer la route sans s’arrêter, quand les noirs firent mine de vouloir tirer.

— Debout!... apprêtez armes! — commanda-t-il alors.

Comme un seul homme, les tirailleurs se dressèrent et, à leur tour, couchèrent en joue les indigènes, attendant l'ordre de faire feu.

Ce que voyant, les riverains, mettant de côté toute fausse honte, firent vivement volte-face et se sauvèrent à toutes jambes dans les bois.

Mais l’affaire ne pouvait se terminer ainsi, à moins de compromettre, de façon peut-être irréparable, le prestige du nom et du pavillon français.

Il était de toute nécessité d’infliger un châtiment à ces noirs.

On mit donc pied à terre, et le commandant envoya chercher le chef du village qui arriva bientôt, escorté de ses femmes et d’une cinquantaine de guerriers.

Après les préliminaires d’usage, Marchand lui demanda pourquoi ses sujets avaient insulté et menacé son détachement.

— Parce que, — répondit le chef, la tête haute, — les blancs n’ont pas de parole.

« Quand les tiens sont venus, il y a six mois, ils nous ont donné des pièces jaunes, des fusils et du rhum pour attaquer les porteurs de Loango et enlever leurs colis.

« Ils nous ont promis de nous en donner beaucoup plus, si nous faisions ce qu’ils nous demandaient.

« Eh bien, nous nous sommes soulevés pour eux, nous avons dispersé les porteurs, nous nous sommes battus ensuite contre les

Fallas, beaucoup des nôtres ont été tués, et jamais tes frères ne nous ont envoyé la récompense promise.

« Voilà pourquoi nous vous avons traités en ennemis!

Marchand et ses compagnons n'étaient pas fâchés d'entendre ce langage. *

C’était pour eux une nouvelle preuve des perfides et criminelles manoeuvres dirigées contre la mission.

■ — D’où venaient-ils, ces blancs? — demanda-t-il.

— De Léopoldvilie ! — répondit le chef.

— Eh bien, mon ami, — reprit Marchand, — tu as commis une erreur... Ces blancs-là ne sont pas nos frères. .. Ils sont nos ennemis, et c est contre nous, les Fallas, qu’ils vous ont fait combattre!

— Vous, des Fallas? — articula le noir, abasourdi, — mais vos casques sont pareils à ceux des blancs de Léopoldvilie!

La méprise était trop évidente pour que notre compatriote pût songer à punir le chef indigène.

Il y renonça d’autant plus volontiers que celui-ci donna aussitôt les signes du repentir le plus profond.

Il se frappa la poitrine, poussa de grands cris et donna l’ordre à ses guerriers de déposer leurs armes et leurs boucliers aux pieds du commandant.

Ce dernier se déclara satisfait de cette marque de regret et de soumission, et fit remettre au chef noir plusieurs ballots d’étoffes, des fils de cuivre et divers menus objets qui l’enchantèrent et redoublèrent sa confusion.

Bref, l’accord le plus complet et le plus cordial fut bientôt scellé, et le détachement remonta en pirogue et s’éloigna frénétiquement salué par ses nouveaux amis.

Le soir on arriva à Comba, dont le roi N’Kounoh, en apprenant l’arrivée des blancs, leur envoya comme présent de bienvenue des bananes et du poisson fumé, et leur lit dire qu’il serait heureux de leur donner l'hospitalité.

C’était bon signe : le souverain de Comba n’avait gardé aucune rancune de la verte leçon qui lui avait été infligée.

Mais comme Marchand et ses compagnons étaient assez fatigués de leur voyage en pirogue, ils renoncèrent à faire la visite officielle ce jour-là et remirent l’entrevue au lendemain.

A TRAVERS L’AFRIQUE

Le lendemain matin, le détachement tout entier se rendit chez le roi.

N’Kounoh attendait, en grande cérémonie, sous une sorte de hangar spécialement réservé aux réceptions.

Il était assis dans un fauteuil, ayant à ses côtés ses six femmes favorites, littéralement chargées de colliers de perles.

Près de lui était son fils aîné, garçon intelligent, et qui lui servait d'interprète.

Tous les sujets étaient debout, par respect pour leur chef.

Le roi était revêtu d’une sorte de soutane en laine blanche, serrée à la taille par une ceinture écarlate à laquelle pendaient une corne d’antilope et une énorme sonnette.

Par-dessus cette soutane, il portait une capote d’artilleur.

Son cou était orné d’un énorme collier de perles bleues, et sur sa tête se prélassait une sorte de bonnet phrygien surmonté d’un petit chapeau noir en velours.

C’était un roi bien coiffé.

Malgré cet attirail ridicule, sa taille élevée, sa longue barbe blanche et un grand air de dignité prévenaient en sa faveur et inspiraient un certain respect.

Ce n’est pas au fond un méchant homme que ce N’Kounoh.

Roi d’un peuple assez turbulent et guerrier, qui a du mal à se faire à l’intluence européenne, frère d’un homme qui fut longtemps l ame de tous les complots ourdis contre les négociants, il faisait plutôt servir son autorité à calmer les esprits exaltés.

Seulement son caractère est plutôt vif; quand, par exemple, dans son ménage, il prend le bâton, toutes ses femmes s’enfuient dans les palétuviers et ne reparaissent que trois ou quatre jours après.

Il reçut Marchand, Mangin et de Prat avec de grandes démonstrations d’amitié et leur exprima le regret de n’avoir pas à leur offrir une boisson digne de chefs blancs, telle que du vermout ou de l’absinthe.

Il leur fit prendre place sur des sièges, à côté de son fauteuil.

La conversation fut d’abord languissante : le roi paraissait gêné par le souvenir, encore cuisant sans doute, de la récente répression. Mais au bout d’un quart d’heure, la glace était rompue.

On causa de choses et d’autres, puis N’Kounoh, entrant dans la

voie des confidences, en vint à faire de discrètes allusions à ses tribulations intimes.

Puis, tout à coup, n’y tenant plus, il fit dire à ses hôtes par son fils qu’il avait à leur parler de choses qui ne devaient être entendues que d’eux.

Son peuple était très curieux et les maisons elles-mêmes avaient des oreilles. En conséquence, il les priait de se rendre avec lui dans un endroit situé en plein air, éloigné de tout arbre et à l’abri de toute tentative d’espionnage.

Les trois blancs le suivirent à l’endroit qu’il leur désignait.

Là, il les fit asseoir auprès de lui, sur le sol.

Aucun noir n’avait été admis, à l'exception de son fils :

— Fallas! — dit-il après une minute de recueillement, — j’ai un poids sur le cœur et ma langue parlera.

« Mouassou est votre ami, mais il n’est pas le mien.

« Je vous supplie de le retirer d’ici, et de le remplacer par un résident plus convenable ! »

Nos trois compatriotes se regardèrent ébahis.

— Mouassou? — fit Marchand, les yeux écarquillés — Qui est-ce?. . . Nous ne le connaissons pas !

— Comment ? — s’écria-t-il — vous ne connaissez pas Mouassou, votre résident à Comba?... le représentant des Fallas de Loango et de Brazzaville ?

— Mais non!... C’est la première fois que nous entendons parler de lui!

N’Kounoh considéra un instant ses hôtes, comme s’il cherchait à lire la vérité dans leurs regards, puis esquissant une moue d’incrédulité, il continua :

— Eh bien, ce Mouassou est un malhonnête homme... Il est très riche, il a beaucoup de marchandises, mais il donne tout ce qu’il a pour payer ses palabres de femmes.

« Et savez-vous combien il en a de palabres de femme?... Je vais vous le dire ! »

N’Kounoh dit alors à voix basse quelques paroles à son fils qui se leva et alla chercher de petites branches d’arbres morts, qu’il vint déposer aux pieds de son père.

Le vieillard en prit une dans ses mains et continua d’un ton solennel :

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