Le Commandant Marchand et ses compagnons d'armes à travers l'Afrique
— Je ne m’occuperai pas, — dit-il, — des jeunes filles et des femmes esclaves, non.
« En énumérant celles avec lesquelles il a eu des relations criminelles, je ne citerai que les femmes de rois et de chefs influents.
« A moi, N’Kounoh, il a séduit sept femmes. »
Et le pauvre N’Kounoh cassa sept petits morceaux de bois qu’il mit parterre, à côté de lui :
— A mon fils que vous voyez ici, il a séduit cinq femmes.
Les riverains firent volte-face et se sauvèrent à toutes jambes.
Et le roi ajouta cinq petits morceaux de bois aux cinq premiers.
— A mon frère, onze !
Et onze petits morceaux de bois vinrent s’aligner à côté des douze premiers, pour constater l’étendue du désastre de la famille des N’Kounoh.
L’infortuné souverain énuméra encore plusieurs de ses proche trompés dans des proportions non moins fâcheuses.
Quand il eut fini, il ordonna à son fils de compter les petites branches indicatrices : il y en avait cinquante-sept.
— Il en manque, — dit gravement N’Kounoh, — mais ce que j’ai indiqué suffit !
— Tu parles ! — fit Prat, à part lui.
En effet cela suffisait, surtout si l’on considère que chaque délit de séduction se règle ordinairement dans ce pays en coupant les
oreilles du coupable qui est ensuite vendu comme esclave au prolit du mari.
Aussi le roi expliqua-t-il que, pour sauver ses oreilles, Mouassou, qui portait une très longue chevelure sous laquelle elles disparaissaient, prodiguait aux chefs outragés toute sorte de marchandises.
Ainsi, dernièrement, au moment de subir le dernier supplice des mains de son frère qui avait, du reste, onze fois le droit de se venger, il avait donné une barrique de rhum, plusieurs caisses de fusils et cent pièces d’étoffes de grande valeur.
N’Kounoh conclut en disant qu'il lui était impossible de supporter plus longtemps la présence de Mouassou dans le village, et en suppliant de nouveau Marchand de le remplacer par un autre résident.
Tout en ayant une impitoyable envie de rire des mésaventures de la famille N’Kounoh, le commandant et ses deux compagnons plaignirent vivement le roi.
Toutefois, ils lui répétèrent que Mouassou leur était totalement inconnu, et qu’à sa qualité de séducteur, il ajoutait celle d’imposteur fieffé en se prétendant le représentant des Français du Congo.
— Mais, — objecta le souverain, — parfois Mouassou s’absente pendant quinze jours, un mois, disant qu’il va à Brazzaville... Et toujours il revient avec des caravanes chargées de marchandises !
11 y avait évidemment là un mystère.
11 s’agissait de le percer.
— Est-il à Comba, en ce moment ? — demanda Marchand.
— Oui.
— Eh bien, envoie-le chercher, je l’interrogerai, et tu pourras le convaincre qu’il a menti en se disant résident français dans ton pays.
N’Kounoli ordonna aussitôt à son fils de sc rendre à la case de Mouassou avec une dizaine de guerriers, et de le lui amener sur le champ, de gré ou de force.
Mais, au bout d’une demi-heure, le prince noir revint tout décontenancé.
11 était seul.
Mouassou avait, parait-il, surveillé de loin la conférence du roi et des blancs et, devinant qu’il n'en sortirait rien de bon pour lui, s’était hâté de monter dans une pirogue et de sè soustraire par la fuite au châtiment qui l’attendait.
Il avait emporté plusieurs caisses que renfermait sa case.
Dans celle-ci, le fils du roi n’avait trouvé qu’un petit rouleau qu’il rapportait.
A TRAVERS L’AFRIQUE
Marchand l’ouvrit aussitôt.
Il contenait plusieurs listes de marchandises, datées de Léopoldville et écrites en anglais.
Il renfermait aussi un billet au crayon, ainsi libellé :
Attention! Un détachement sous les ordres du capitaine Marchand rient de partir pour Mabio et Comba. C’est le moment de gagner vos mille gainées.
Ce billet n’était pas signé, mais il était, comme le reste, écrit en anglais.
— Les lâches ! — rugirent ensemble le lieutenant Mangin, et l’adjudant de Prat, après en avoir pris connaissance.
— Rassurez-vous, mes amis! — fît Marchand, avec un tranquille . sourire. — Us ont beau faire, voyez-vous, ils ne nous empêcheront pas d’arriver au but... Si l’on nous soutient là-bas... dans notre chère France !
Une autre émotion attendait à Comba nos intrépides compatriotes.
Le soir, comme ils étaient en train de faire honneur à un excellent plat de manioc, flanqué de quelques poules, que N'Kounoh leur avait envoyé, le fils du roi se présenta devant eux, disant que son père voulait couper le cou à l’une de ses femmes.
Il les priait d’intervenir et de se dépêcher, pour arriver à temps.
Les trois blancs ne se le firent pas dire deux fois.
— Encore un petit bout de bois, sans doute ! — observa Mangin.
Us quittèrent leur repas et se rendirent en toute hâte à la case des réceptions, dans laquelle était entassée une foule compacte qui semblait très émotionnée.
Elle s’ouvrit respectueusement sur leur passage et leur permit d’arriver jusqu’au roi.
N’Kounoh gesticulait d’un air furieux : à ses pieds était étendue une jeune femme, pieds et poings liés.
Debout, auprès de lui, se trouvait un chef nommé Roumtahi qui semblait fort humilié, contrit et suppliant.
Tous ses gestes indiquaient qu’il demandait grâce pour la victime.
Comme de juste, il s'agissait encore d’une mésaventure conjugale de l’infortuné N’Kounoh.
— Roumtahi, — vociférait le roi, les yeux hors de la tête, — tu as eu des relations criminelles avec Azemma !
Et comme l'interpellé faisait un geste de protestation :
— Ne le nie pas, — reprenait N’Kounoh, — j’en ai la preuve depuis longtemps.
a Comme je te croyais, mon ami, j’avais fermé les yeux.
« Mais tu n’es pas mon ami, je viens de m’en apercevoir.
« Il faut donc que la loi soit appliquée... Ici, à l’instant même, je vais donner à Azemma la mort qu elle mérite.
« Quant à toi, tu sais ce qui t’attend, ce n’est pas mon affaire!
Roumtahi savait, en effet, ce qui l’attendait :
Azemma exécutée, ses frères, selon l’usage, devaient assassiner l’amant de leur sœur, cause de son supplice.
De vrais Corses, ces nègres!
Peut-être aussi le séducteur aimait-il réellement sa malheureuse complice.
Toujours est-il qu’il se jeta en sanglotant aux pieds du roi. le suppliant d’épargner Azemma.
Mais NKounoh demeurait inflexible :
— Non, non. — tonnait-il, — il faut que la loi soit appliquée... Saisissez cette femme, attachez-la et apportez-moi le couteau qui sert aux exécutions !
Marchand jugea que le moment était venu de s’interposer.
Il s’approcha de N’Kounoh, suivi de ses deux compagnons, et, lui mettant la main sur l’épaule :
— Grand roi, — lui dit-il, — je te demande grâce pour elle... Tu ne refuseras pas cette faveur à tes amis les Fallas!
N’Kounoh , d’abord surpris et légèrement choqué de cette ingérence dans ses affaires de justice, regarda ses hôtes sans répondre.
Mais devant le regard clair et décidé du commandant, qui lui fit comprendre que sa prière voilait une injonction, il se troubla, promena sur l’assistance un regard confus et finit par dire :
— Eh bien, soit!... Je veux donner à nos amis blancs une preuve de mes bons sentiments à leur égard.
« Je n’exécuterai pas Azemma, mais elle subira demain matin l épreuve du m’boundou! »
Un murmure de satisfaction parcourut l’assemblée.
Cotte demi-mesure ne faisait pas entièrement l’affaire du commandant, mais, pour ne pas compromettre aux yeux de ses sujets le prestige du roi, il se garda d’insister, se promettant toutefois d’agir de j façon à sauver , coûte que coûte , la vie à la jeune négresse.
Nous avons déjà dit quelques mots de cette espèce de jugement de Dieu qu’est l’épreuve du poison, du m’boundou , en usage chez les noirs de l’Afrique tropicale.
Ajoutons - y quelques détails qui ne manquent pas d’intérêt.
Le m’boundou est un poison narcotique dangereux : il devient mortel, lorsqu'il est pris à des doses très élevées.
On l’obtient en râpant dans une grande tasse l’écorce d’un petit arbuste appelé m’boundou , comme le poison qu’il produit.
C’était un roi bien coiffé.
L’écorce ainsi râpée est additionnée d’une assez grande quantité d’eau.
Cette eau prend une teinte rougeâtre et entre en fermentation : le m’boundou est alors prêt à être administré à celui qui va subir l’épreuve.
Le breuvage ainsi préparé, voici comment les choses se passent généralement:
Le féticheur trace une raie sur le sable, à dix pas devant le patient, auquel il tend ensuite la coupe remplie de m’boundou.
Celui-ci doit l’avaler d’un trait, puis, à un signe du féticheur, se mettre en marche.
Déjà, le poison commence à produire son effet: ses yeux s’injec tent de sang et semblent prêts à sortir de leur orbite.
Sa figure se contracte, et une torpeur invincible s’empare de lui...
Et cependant il rassemble toute son énergie dans un suprême effort et cherche à marcher en avant.
Car malheur à lui, s’il tombeavantd'avoir franchi celte raie tracée sur le sable par le grand féticheur!
Sa culpabilité sera prouvée aux yeux des spectateurs, et une foule altérée de sang l’égorgera, arrachera ses entrailles et les coupera en petits morceaux.
Si, au contraire, ses forces ne l’ont pas trahi tout de suite, s’il passe la ligne fatale, il est déclaré innocent, et la colère du peuple tombera alors sur l’accusateur, si toutefois cet accusateur n’est pas le roi ou le féticheur.
Le féticheur, lui, a toujours quelque chose pour justifier une accusation faite à faux.
Au reste, comme il est, dans la plupart des cas, chargé de la préparation du poison, s’il s’est porté accusateur, il le prépare à telle dose que sa victime tombera presque toujours foudroyée du premier coup.
Les féticheurs acquièrent une grande influence sur l’esprit crédule des noirs, en buvant impunément le m’boundou.
Naturellement, on peut s’habituer à ce poison comme à presque tous les autres, en en prenant quotidiennement et par doses progressives.
Il y a, si l’on croit certains indigènes, un contre-poison au m’boundou.
Ce contre-poison se composerait de cannes à sucre pilées, de fèves bouillies et, — nous demandons pardon a nos lecteurs de ce détail que la vérité seule nous oblige à leur faire connaître, — d'excréments humains.
Le lieutenant Mangin confirmait cette allégation.
Il avait eu, au Soudan, l’occasion de constater de visu le sûr etfet de cet antidote.
Uq jour, une femme but le m’boundou en sa présence.
Elle eut aussitôt de violentes convulsions et se mit à agiter avec une extrême rapidité tantôt un bras, tantôt une jambe.
Néanmoins, elle arriva à la ligne tracée devant elle sur le sable, et on la croyait hors d’affaire, lorsque tout à coup elle tomba inanimée sans l’avoir franchie.
Il se jeta en sanglotant aux pieds du roi, le suppliant d’épargner Azemnia.
On allait l’égorger, lorsqu’un négrier qui se trouva là demanda sa grâce et offrit de l’acheter.
La cupidité l’emporta chez les sauvages sur le désir de la vengeance.
Ils se mirent aussitôt à préparer le contre-poison dont nous venons de parler.
Puis deux hommes, s’armant de manches de pagaies, ouvrirent la bouche serrée de la patiente et lui ingurgitèrent de force
une assez grande quantité de cette médecine repoussante.
Au bout de quelques instants, la victime fut prise de vomissements épouvantables.
La vie lui revient petit à petit, et elle guérit, à la grande joie du négrier qui, vu son état précaire, l’avait acquise à prix très réduit.
Mais Marchand qui, toujours humain, s’était mis en tète de sauver les jours de la malheureuse, quoique coupable Azemma, préféra se servir, pour arriver à ses fins, d'un moyen moins radical.
11 pria le fils de N’Kounoh de le conduire, le plus mystérieusement possible, à la case du féticheur qui devait, le lendemain, administrer à la jeune femme le fatal breuvage.
Le prince héritier y consentit sans se faire prier, et bientôt, la nuit étant venue, Marchand et Mangin furent introduits dans une eahane où tout semblait calculé pour inspirer au prochain une terreur salutaire.
De tous côtés, des crânes, des ossements humains, méthodiquement classés et étiquetés, des filtres, des creusets, des ustensiles bizarres, jetaient, à la lueur d’une torche fumeuse, une note qui s’harmonisait à merveille avec l’aspect du locataire de la case.
Ce sombre personnage, un nabot à face émaciée et encadrée d’une abondante barbe grise, se tenait accroupi dans un coin, absorbé dans une occupation quelque peu macabre.
Il était en train de racler et de polir, à l’aide d’un tesson, un superbe tibia qui avait dû appartenir à quelque géant de la contrée.
Comme il paraissait ne pas s’apercevoir de l’arrivée des visiteurs, le fils de N’Kounoh lui adressa la parole :
— Guégué! — appela-t-il. — Voici les chefs hlancs qui veulent te parler !
Le sinistre Guégué releva vivement la tête.
Un instant interdit, il se dressa bientôt d’un bond et, brandissant le tibia sur lequel il s’escrimait, il fit entendre un ricanement d’un lugubre si voulu, si exagéré, que Marchand et Mangin, peu impressionnés, en haussèrent les épaules.
— Regardez, — s’écria-t-il ensuite, avec des gestes d’halluciné, — voici la jambe de Malraké, mon grand ennemi... Ah! ah!... Je
A TRAVERS L’AFRIQUE
lui avais bien prédit que j’accrocherais un jour ses os dans ma case!
Mais nos compatriotes avaient autre chose à faire qu’à écouter ce sépulcral fantaisiste.
Marchand l’arrêta d’un geste énergique :
Ce sombre personnage se tenait accroupi...
— Écoute, — lui dit-il, — demain, tu dois verser le m’boundou à Azemma.
— Oui, oui! — interrompit Guégué, l’œil flambant et la lèvre grimaçante. — Oh ! elle périra, car elle est coupable!
— Eh bien! — interrompit le commandant, — je ne veux pas qu’elle meure... Je veux qu’elle survive à l’épreuve, tu entends!
— Mais, — balbutia le féticheur, devenu tout à coup sérieux, — si elle est coupable...
— Coupable ou non, — répliqua Marchand, impatienté, — je veux qu’elle vive !... Si le m’boundou la tue, je m’en prendrai à toi. .. Tu vois ceci ?
Et le commandant, sortant son revolver de sa gaine, en appliqua le canon sur la tempe de Guégué :
— Malheur à toi, — ajouta-t-il d’un ton terrible, — si elle succombe!... A mon tour, j’aurai tes os, et j’enverrai ta maudite carcasse dans mon pays!
Guégué fut si épouvanté par cette menace que le tibia de Malraké lui tomba des mains, et qu’à son tour il s’écroula sur sa natte, la tète entre ses jambes.
Marchand jugea qu’il en avait assez dit et, laissant le féticheur à ses sages méditations, il se retira, non sans lui lancer celte dernière recommandation :
— Et surtout garde-toi bien de souffler mot de ce que je viens de le dire !
Le lendemain, de très bonne heure, devant un grand concours de peuple, eut lieu l’épreuve du m’boundou.
Comme si elle eût été avertie qu’elle ne courait aucun danger, Azemma ne semblait nullement inquiète.
Peut-être, après tout, était-elle innocente, la naïve négresse!
Devant elle, était étendu un gros tronc d’arbre qu’elle devait, sous peine d'être déclarée coupable, suivre trois fois dans toute sa longueur sans tomber.
Elle prit d’une main ferme la coupe que lui présentait Guégué, qui était certes plus pâle et plus tremblant qu’elle, et, d’un trait, jusqu'à la dernière goutte, elle en but le contenu.
Elle monta ensuite sur le tronc d’arbre, le suivit dans toute sa longueur sans hésiter et revint sur ses pas avec autant de succès.
Une fois encore le même chemin, et elle était sauvée!
Elle se remit en marche.
Tous les yeux, agrandis par l'angoisse, convergeaient vers elle; toutes les respirations étaient suspendues.
Chacun s’attendait à la voir tomber foudroyée.
Mais, ô miracle! pour la troisième fois, elle atteignit l’extrémité du tronc d’arbre sans défaillance.
A TRAVERS L’AFRIQUE
Et maintenant, la poitrine gonflée de bonheur, le regard triomphant, elle considérait la foule qui, muette, consternée, attendait que le roi prononçât le verdict.
Ce ne fut pas long.
Fou de joie, N’Kounoh se leva et s’élança vers sa femme.
Des larmes d’allégresse et de repentir coulaient le long de ses joues.
• Elle monta ensuite sur le tronc d’arbre.
— Pardon, Azemma! — bégayait-il, à demi suffoqué par l’émotion. — Quel monstre je suis!... Tu n’étais pas coupable!... Et toi, Roumtahi, mon ami, mon frère, viens m’embrasser!...
Alors, des acclamations et des applaudissements enthousiastes éclatèrent de tous côtés.
Il n’y eut qu’un homme qui ne manifesta aucune joie.
Ce fut l'infortuné Guégué à qui échappait, par la faute du chef blanc, le squelette de la belle Azemma!
XXXYI