‹ Le Commandant Marchand et ses compagnons d'armes à travers l'Afrique (volume 3)Chapitre 2 sur 3 · UN INSOUMIS · texte numérisé non relu

UN INSOUMIS

De Courbevoie au Congo. — Doléances d’artiste. — Sous le joug: — La coupe déborde. — Pour l’indépendance! — Fuite et capture. —Les noirs de M. Pila. — Chez les Pères de la mission — Jeûne, fièvre, insomnie, découragement. — Capitulation. — Marchand pardonne.

Pendant que le vaillant chef de l’expédition Congo-Nil, après avoir vigoureusement réprimé la rébellion et rétabli l’ordre dans la colonie, complétait son œuvre de pacification par des visites aux rois de l’intérieur, un digne homme, membre accessoire de la mission, se morfondait et pestait à Brazzaville.

C’était l’excellent peintre Castellani qui, venu, on le sait, pour prendre des croquis et des notes sur le grand voyage transafricain, ne parvenait pas à se mettre dans la tète que Marchand ne lui permît pas d’agir entièrement à sa guise.

— Au diable les militaires ! Gueuse de discipline !... — s’écriait-il chaque fois qu’il lui était interdit de se livrer à quelqu’une de ses excentricités d’artiste.

Comment! à Courbevoie, il pouvait aller et venir, parler et agir comme bon lui semblait : il était son propre maître !

Et là, dans l’immense et libre Afrique, ses faits et gestes étaient contrôlés ! Il lui fallait subir une tutelle, une autorité!

Ecoutons-le gémir sur son malheureux sort :

Mon Dieu, comme je m'ennuie à Brazzaville avec ses quatre habitants et son Pool désert, ses tornades, ses moustiques, ses fièvres et hématuries en permanence !

Remarquez que cet état cl'âme ( pour employer l’agaçante expression à la mode) ne m’est pas particulier.

Tout le monde ici pense comme moi ; tout le monde bâille et somnole: je suis peut-être le plus gai et le plus vivantdela bande; il est vrai que je suis soutenu par l’idée que je vais bientôt filer.

L 'Antoinette, petit vapeur de la factorerie Greshoff, est arrivée hier et doit repartir pour Bangui le 45 courant, à sept heures du malin.

Je vais tâcher d’y prendre passage.

J’attends l’arrivée de Marchand qui doit mettre fin à mon angoisse; mais, comme sœur Anne, je ne vois rien venir.

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J’attends le bon génie qui me délivrera, comme dans certains contes de fées mais rien de neuf ne se produit dans mon monde à la fois fantastique et banal.

Quand ce cauchemar prendra-t-il lin ?

Je suis peut-être le jouet d’un enchanteur à l’instar du pauvre don Quichotte.

Je ne sache rien de plus cruel pour un vagabond, pour un curieux, pour un ami de la vie et du mouvement comme moi, que d’être condamné à l’immobilité.

La patience est une vertu, dit-on, mais c'est une vertu négative; je ne la possède pas.

Enfin, on m’annonce que Marchand est arrivé. Je vais à sa rencontre.

Quoique bien changé, il me parait alerte et dispos, plein de conliance et d'espoir ; je le trouve aimable et plutôt gai.

Mais hélas! il nous annonce qu'il va retourner en arrière sous deux ou trois jours ; il ne veut sous aucun prétexte me laisser filer sans lui sur l’Oubangui, prétendant qu’il n’entend pas que je risque ma peau, dont il répond : ajoutant que, s'il m’arrivait malheur, on ne manquerait pas de lui mettre l’affaire sur le dos.

Sur mon insistance, il me déclare quej étais l'homme le plus imprudent qu'il connaisse et que je ne manquerais pas de me faire dévorer là-haut, si je n’étais escorté, etc., etc.

Je trouve que, pour un homme qui entre pour la première fois en relation avec moi, puisque je ne l’ai pas vu depuis six mois, il me juge bien vite ; et cette tutelle tardive, après m'avoir laissé la bride cinq mois sur le cou dans l’expédition du Niari, m’agace un brin.

Je ne me savais pas devenu tout à coup si précieux; je suis à la fois flatté et profondément embêté.

C’en est fait : me voilà encagé à Brazzaville pour un bon mois au moins, peut-être deux ou trois. A quoi les employer?

Le brave M. Castellani trouvait que les choses n’allaient pas assez vite..

Ah! si on lui eût confié le commandement de la mission! Tout eût marché plus rondement.

Si du moins Marchand l’avait laissé libre de parcourir le pays à sa guise et de traiter les nègres comme il l’entendait, la marche de l’expédition en eût été facilitée.

Mais non, cet obstiné soldat, qui ne comprenait rien aux choses d’art africaines, n’en voulait faire qu’à sa tête.

Sous prétexte qu’il portait sur ses épaules tout le poids des responsabilités, il prétendait accaparer toute la direction et entendait être obéi.

C’était insupportable.

Ainsi figurez-vous que le commandant ne permettait même pas

Et, en fin de compte :

« Ma patience est à bout! »

Cette fois, c’est l’éclat, c’est la rupture, c’est la fuite.

Marchand a refusé à Castellani la permission de partir sans lui pour l'Oubanghi : Castellani se passera de la permission de Marchanda

Il partira quand même. Et tant pis s’il coupe l’herbe de la con-

M. Castellani caché à bord du Faidherbe.

Yoici d’ailleurs comment l’insurgé raconte son équipée ; nous nous en voudrions de la raconter nous-mème :

Mon Dieu, — écrit-il, — je me garderai bien d’accuser le capitaine; mais je constate que je ne sais plus sur quelle jambe sauter.

Et comme, suivant le dicton arabe, « quand la montagne ne veut pas aller à vous, c’est à vous de marcher vers elle », j'ai résolu, pas plus tard qu avanthier, d’aller à la montagne.

Je m’explique : je vous ai dit que la vedette Le Faidherbe était en partance; ce vapeur minuscule devait lever l'ancre le 9 décembre, à neuf ou dix heures du

lie Commandant

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