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Le Commandant Marchand et ses compagnons d'armes à travers l'Afrique

A ses pieds se déroulait un affluent du Kilou, d’où la vue pouvait suivre le cours tortueux pendant plus d’une lieue.

La rivière était d’abord étroite et resserrée, mais elle s'élargis¬

sait tout à coup et formait une assez large nappe d’eau où les hippopotames prenaient leurs ébats.

Par devant, l’horizon était borné par des montagnes, tandis que par derrière le regard s’étendait à perle de vue. sur des forêts immenses.

Le roi fut ravi de voir ses hôtes blancs admirer cet extraordinaire •panorama.

— Aussi loin, — disait-il en se cabrant, — que vos yeux peu vent voir, c’est mon royaume.

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Il mentait impudemment, mais nos compatriotes étaient trop polis pour le contredire.

Ils lui offrirent leur cadeau de bienvenue.

Il consistait en un veston de velours, qui avait vu des jours meilleurs, un petit baril de poudre, des étoffes, des perles et du mauvais tabac.

Akabilou se déclara enchanté et reconduisit ses botes à leur case où, pendant leur absence, il avait fait conduire ses plus jolies femmes. Il les considérait sans doute comme un mobilier indispensable pour les blancs. Mais ceux-ci en jugèrent autrement !

- — C’est drôle, — observa Mangin, — la rage qu’ont tous ces rois noirs, de vouloir vous coller leurs femmes !

— Si encore elles étaient jolies ! — remarqua de Prat.

Celles dont il s’agissait pour l’instant n’avaient rien d'attrayant.

Aussi, après les avoir convenablement rafraîchies, pour adoucir l'amertume d’un refus, nos compatriotes leur donuèrent-ils l’ordre de rejoindre le domicile conjugal.

Le roi fit la grimace, mais il se décida à offrir, à la place, quelque chose de plus acceptable : une chèvre, des poules et des bananes.

Cela faisait bien mieux l’affaire des trois Français qui avaient une faim à dévorer Akabilou lui-même.

En revanche, ce dernier avait une soif dont se ressentit la provision de rhum du détachement. Il s’en fourra jusque-là, tout en faisant mille pasquinades, et en répétant sans cesse :

— Moi, grand roi ! Je suis le grand roi Akabilou.

C’était le cas de crier : Le roi boit !

Il but même si royalement qu’à la fin, ne tenant plus sur ses jambes, il ôtait son chapeau et s’inclinait profondément devant le rhum, en le proclamant le vrai grand roi, le seul roi de la terre et du firmament... Sa propre royauté ne comptait plus. Il ne connaissait que celle de S. M. le Rhum...

A propos de cette coutume bizarre qui consiste à mettre une ou plusieurs de ses femmes à la disposition des étrangers, disons qu’elle est très répandue dans toutle bassin du Congo.

C’est une grande marque d’estime et d’amitié que vous donne ainsi le complaisant mari, une faveur insigne qu’il croit vous faire.

Nous avons .déjà dit, croyons-nous, que MM. les naturels du Congo considéraient généralement la femme comme une valeur, une marchandise dont ils trafiquaient sans scrupule.

Ainsi, dans bien des villages, quand des étrangers, des commer-

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çants d’une tribu voisine se présentent, les femmes cherchent à les circonvenir de toutes les manières et à les attirer dans leurs filets.

Et la plupart du temps, ces sirènes d’un étrange modèle arrivent à leurs fins. . . Dans ce cas, elles courent prévenir leurs maris que le. . . complot a réussi, et, dès lors, il ne s’agit plus que de faire payer le « séducteur ». Un palabre se tient séance tenante, et le délinquant ou son village est condamné à donner un esclave, quelquefois deux, au mari... outragé.

Si le paiement n’est pas effectué immédiatement, les gens du village en prennent occasion pour piller toutes les caravanes ou toutes les embarcations appartenant à la tribu coupable. Le plus joli de l’affaire, c’est que coupables et victimes savent à quoi s’en tenir.

Et cependant il ne se passe pas de semaine sans que pareille aventure se produise au moins une fois dans chaque village.

D'ailleurs, la coquetterie de la plupart de ces «dames» pour leur toilette ne le cède en rien à celle de la Parisienne la plus enragée.

Elles vendraient père et mère pour un pagne fin, un flacon de patchouli ou un beau collier de perles.

Dans le village d’Akabilou, c’était surtout dans l’ornement de leur tête qu’elles mettaient le plus de recherche.

Nos compatriotes purent voir là des coiffures de toutes variétés, à une corne, à deux cornes, avec la moitié de la tète rasée, avec le casque à la gabonaise.

Qui le croirait? Il y en avait même qui portaient de faux cheveux!...

Le lendemain, on arriva d’assez bonne heure au village où l’on devait passer la nuit.

Comme les provisions manquaient, Marchand demanda quelques tirailleurs de bonne volonté pour aller tuer un peu de gibier.

La chasse fut assez abondante, et le détachement eût pu festoyer joyeusement si le malheur n’avait voulu que l’un des Sénégalais prît un vieil esclave, qui coupait de l’herbe, pour un sanglier, et ne lui envoyât une balle entre les deux épaules.

La mort avait été instantanée.

De là, naturellement, grand palabre!

Les parents et les collègues en esclavage du défunt allèrent se plaindre au roi qui, heureusement, était un grand ami des Fallas, et qui, en cette qualité, et aussi parce qu’il escomptait une bonne récompense, se chargea d’arranger les choses.

Il se fit apporter le cadavre.

Le défunt arriva, porté par deux hommes, sur une perche à laquelle il était attaché, comme un animal égorgé, par les pieds et les mains.

Le roi, qui cumulait les fonctions de monarque et de grand féticheur, s’arma d’un grand couteau, et, en présence de toutes ses femmes et de tous ses sujets rassemblés, déclara qu’il allait ouvrir le corps, pour voir s’il y avait en lui un fétiche ou un mauvais esprit.

— S’il y en a un, — ajouta-t-il, la voix tremblante, — c’est lui le coupable, et non le soldat du blanc !

Devant la force de cet argument, tous s’inclinèrent.

Alors, tout en aiguisant sa lame, le roi se mit à faire des plaisanteries aux dépens du défunt, lui frappant sur l’estomac, disant qu’il était trop gras et que ses esclaves mangeaient trop de bananes.

Il ouvrit ensuite le cadavre d’une manière dont les détails, répétés ici, soulèveraient le cœur du lecteur; puis, saisissant les entrailles à deux mains, il fit semblant de les tirer à lui de toutes ses forces... Comme, en réalité, il ne tirait pas du tout, les entrailles ne vinrent pas.

— C’est le fétiche qui les retient! — s’écria le roi.

Et, se tournant vers la foule :

— Vous le voyez, — dit-il, — cet homme était un mauvais homme... Il avait un fétiche contre moi! Il voulait me tuer!... Mais il a été pris à son propre piège... Le fétiche est resté en lui et a causé sa mort!

Un euh! euh! (oui! oui!) approbatif fut poussé par l’assistance.

Ces hommes, ces femmes, qui étaient, quelques minutes avant, tout feu et tout flammes pour venger le mort, se mirent à injurier son corps et à lui reprocher d’avoir fait un fétiche pour tuer leur roi chéri... Ce fut au milieu des huées et des imprécations les plus furibondes que le cadavre fut emporté, pour être enfoui dans un tronc d’arbre creux.

Inutile d’ajouter qu’après cette scène peu appétissante, qui eût fait se pâmer d’aise le sinistre Guégué, Marchand, Mangin et de Pral ne firent pas grand honneur au produit de la chasse...

La troisième journée du voyage de retour se passa sans incidents particulièrement dignes d’être notés.

Ce ne fut cependant pas la moins pénible pour le détachement.

Non qu’il souffrit outre mesure de la fatigue ou de la chaleur.

Il en avait bien enduré d’autres, et ni les interminables enfilades

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de kilomètres ni les torréfiantes ardeurs du soleil ne lui faisaient peur. Non. ce qui cassait bras et jambes à ces hommes de fer, ce qui

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Il sp mit tailler dans le vit des chairs décomposées...

leur mettait l’alarme et la tristesse au cœur, c'était l’état, qui com mençait à devenir inquiétant, de leur compagnon blessé.

Le malheureux, qui avait reçu un coup de lance à la jambe droite, un peu au-dessus de la cheville, semblait souffrir terriblement.

Il ne se plaignait pas, mais l’affreuse contraction de ses traits, son refus de toute nourriture, ses insomnies en disaient long sur ce qu’il endurait.

Sa blessure, bien nettoyée et bien pansée, avait d’abord paru en bonne voie de guérison; mais, depuis la veille, l’acide phénique manquant, elle s’était envenimée sous l’influence de la chaleur.

De petite qu’elle était au début, elle était devenue large comme la main, et les chairs mises à nu avaient pris une teinte violacée et se couvraient d’imperceptibles granules.

C’était un commencement de gangrène...

Dès qu’il s’aperçut de cette grave complication, le brave tirailleur comprit qu’il était en danger de mort.

Il pria le commandant de faire balte pendant quelques instants, le temps d’essayer une opération sur son membre malade.

Une fois arrêté et déposé, à l’ombre, sur une couverture, il aiguisa sur une pierre un mauvais scalpel que lui prêta un camarade, puis, avec un courage surhumain, il se mit à tailler daus le vif des chairs décomposées.

De temps en temps, couvert de sueur et près de perdre connaissance, il poussait un grand soupir et s’étendait un moment sur son lit...

Cette terrible opération dura plus d’une heure.

Saisi d’admiration devant cette extraordinaire force d’âme, ému au point de ne pouvoir prononcer une parole, Marchand coupa sur la poitrine d’un sergent la moitié du ruban qui attachait sa médaille militaire, puis il épingla ce morceau de soie sur la vareuse du vaillant blessé.

— Merci, oh! merci, commandant! — s’écria celui-ci, en essayant de se soulever.

Et sur son visage de bronze stoïquement impassible jusque-là, deux grosses larmes coulèrent...

Quelques jours après, le nouveau médaillé élail hors de danger.

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