‹ Le Commandant Marchand et ses compagnons d'armes à travers l'AfriqueChapitre 2 sur 4 · COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF · texte numérisé non relu

COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF

Une victime du Congo. — Retour navrant. — Funeste tentation. — Silhouette de Savorgnan de Brazza. — Deux rivaux. — Au camp de Stanley. — Qualités et défauts du grand explorateur. — Effets de la bière. — Grâce à Marchand !

Avant de quitter cette immense et opulente région du Congo, à la conquête de laquelle sont attachés les noms fameux de Savorgnan de Brazza et de Stanley, et que notre glorieux Marchand pacifia de si admirable façon, le lecteur nous saura gré de rappeler un incident assez curieux qui se rattache à l’époque des premières décou" vertes et des âpres compétitions anglo-franco-helges.

Nous en empruntons le récit à uu jeune explorateur qui fut l’un des plus vaillants lieutenants de M. de Brazza et qui mourut là-bas, comme tant d’autres, victime de son infatigable dévouement à la cause de l’expansion française. Saluons, en passant, ce noble et infortuné champion de la science et de la civilisation.

Léon Guiral était né à Espalion, en 1858.

En 1879, poussé par une irrésistible vocation, il s’engageait dans les équipages de la flotte.

Bientôt, dit M. d’Herculais, il fut choisi pour faire partie de l’expédition destinée à ravitailler les postes que M. de Brazza avait établis dans la région de l’Ogaoué.

Embarqué à bord du Loiret, à destination du Gabon, il fut, peu après son arrivée à Libreville, dirigé vers l’intérieur du Congo.

Mais, après deux ans et demi de séjour là-bas, les privations, les fièvres et la fatigue eurent raison de sa robuste constitution.

Le docteur Ballay, voyant le triste état de sa santé, prescrivit de le rapatrier au plus vite : un navire le ramena à Liverpool.

Dans cette ville, où les habitants sont cependant habitués à voir des gens de tous les pays, costumés de toutes les façons, ce fut un étonnement de voir l’accoutrement de notre pauvre matelot, qui semblait une épave humaine recueillie sur quelque îlot désert.

Sa tête, aux longs cheveux bouclés tombant jusqu’aux épaules, était coitlée d’un feutre à larges bords, garnie d’un ruban de couleur indécise, dont les bouts retombaient dans le dos.

Sa figure hâve, aux joues creuses, était à peine animée par ses yeux encavés et assombris par l’anémie.

Il était sans chemise; un mauvais tricot, une vareuse trouée, un pantalon effiloché couvraient ses membres amaigris.

Il marchait nu-pieds, ses souliers étant restés au fond du Congo.

Quel cri de douloureuse surprise, quelle impression de tristesse, lorsque parents et amis le virent arriver à Paris en un pareil état de délabrement matériel et de misère physiologique!

Il n’avait que vingt-cinq ans; il en paraissait plus de trente.

Le Méridional, au langage rapide et imagé, parlait à peine, et ses paroles étaient lentes et mesurées.

L’air natal et la jeunesse eurent bientôt rendu à la vie le courageux voyageur. Mais au fur et à mesure que sa santé se raffermissait, son esprit, subissant comme une sorte de fascination, se reportait toujours vers cette terre d’Afrique, qui pourtant s’était montrée bien dure pour lui. Il n’eut bientôt plus qu’une idée, celle de retourner aux régions tropicales. Funeste tentation!

Cette fois, il ne devait pas en revenir.

Le 25 novembre 1885, terrassé par les fièvres, le marin s’éteignit, ayant une dernière pensée pour son pays natal et pour sa mère.

Son nom mérite de prendre place dans l’histoire de la conquête du Congo, à côté de ceux des Paul du Chaillu, des Alfred Marche, des Ballay, ces intrépides précurseurs ou auxiliaires de Brazza.

Glorieuse cohorte qui a fait aimer et respecter, sur les lianes du continent noir, notre grande, chevaleresque et chère France!

Heureusement pour les sciences naturelles et l’histoire de nos conquêtes coloniales, Léon Quiral avait laissé une très intéressante relation de son premier voyage.

C’est à ce récit, intitulé le Congo français, que nous empruntons les pages suivantes qui trouvent tout naturellement leur place dans ce récit du merveilleux voyage du commandant Marchand.

Tout d’abord, une silhouette fort bien esquissée du célèbre conquérant et organisateur de notre colonie du Congo :

Un matin du mois de décembre, en interrogeant l’horizon, j’aperçus dans la direction du sud un vapeur qui venait sur nous.

Aidé d’une longue-vue, je reconnus le pavillon anglais et, la distance qui nous séparait diminuant rapidement, je pus distinguer ce qui se passait à bord.

Je voyais, debout sur la passerelle, un officier coiffé d'un shako, vêtu d’une tunique dont la manche portait deux galons; il paraissait grand et maigre, et le bas de son visage allongé était couvert d’une épaisse barbe noire.

A TRAVERS L’AERIQUE

À mesure que je discernais ces détails, je les décrivais à 1 officier de quart placé près de moi, et ma description lui suffit pour reconnaître le personnage : c’était M. de Brazza.

Quelques minutes après, je pouvais examiner, avec un intérêt facile à comprendre, le célèbre voyageur, et remarquer la singulière expression, mélange de douceur et de finesse, de sa physionomie sympathique.

11 quitta bientôt le Catinat, en compagnie du lieutenant, pour aller rendre visite au gouverneur de la colonie.

Mais deux jours après cette entrevue, dont je n’avais été qu’un obscur témoin, il me fit appeler et me tint à peu près ce discours :

— Vous êtes ici en attendant M. Mizon que vous devez accompagner dans son voyage. Comme je dois faire moi-même un voyage dans le Haut-Ogooué, je vousemmènerai avec moi; vous ferez ainsi connaissance avec le pays, et serez à même de mieux servir M. Mizon.

Cette proposition me plut beaucoup; je l’acceptai avec empressement, et le départ fut fixé au lendemain matin.

C’est ainsi que le hasard des circonstances me procura l’honneur d’être pendant plusieurs mois le compagnon de M. de Brazza.

Pendant ce voyage, souvent pénible, j’ai été à même d'apprécier les hautes qualités de l’explorateur.

Sobre et dur à la fatigue, partageant également avec ses hommes, dans les jours de disette, le peu de manioc et d’eau qui lui reste, donnant, dans les jours de souffrances, l’exemple du courage et de la résignation, M. de Brazza sait à merveille, par ses manières douces et les bonnes paroles qu’il prodigue, se faire de tous ceux que l’approchent des serviteurs fidèles ou des collaborateurs dévoués.

Mais ces qualités, bien qu’il les possède à un rare degré, ne lui auraient sans doute pas suffi pour accomplir l’œuvre grandiose qui faisait jour et nuit l’objet de ses méditations.

Inquiété à droite par un rival puissant, à gauche par de mesquines jalousies ayant en face de lui des populations prévenues contre les blancs et disposées à voir dans tout Européen un ennemi de leur monopole commercial, M. de Brazza,

Léon Guiral.

sachant prendre les noirs comme les Européens par leur côté faible, tantôt patient et persuasif, tantôt menaçant, mais n’exécutant ses menaces qu’à la dernière extrémité, a su conquérir partout une incontestable influence et un prodigieux ascendant.

Si je l’ai vu faire semblant de dormir pour écouter les réflexions de ses hommes, abandonner des objets bien en vue pour tenter et découvrir un voleur, et se tenir toujours sur ses gardes, tout en affectant la plus complète sécurité, je puis affirmeraussi que son intrépidité égale son énergie, et qu’il saurait mourir en homme.

Tel est le portrait impartial et sincère de l'homme avec lequel j’ai fait mes premières armes comme voyageur, et dont je n’ai pas oublié les leçons.

On remarquera combien le caractère de Brazza, dépeint par un de ses auxiliaires, ressemble à celui du héros de Fachoda.

Fermes et bons, durs pour eux-mêmes et humains aux aulres, intrépides et tenaces, tels sont ces deux hommes dont la France peut à si bon droit s’enorgueillir.

Quelle différence avec le tempérament de ce Stanley, courageux et déterminé, certes, maisexigeant et hautain avec ses subordonnés, intraitable et même cruel avec les noirs !

Il est bon, — et ce nous est un sujet de légitime fierté, — de faire ressortir cette dissemblance tout à l’honneur de nos compatriotes.

Oui, nous devons être fiers de ce que, chez les hommes de notre pays et de notre race, l’endurance et la valeur n’excluent pas la douceur et la générosité.

Cela dit, passons la plume à M. Léon Guiral qui va nous mettre à même de bien connaître et apprécier, dans le récit d’une entrevue qu’il eut avec Stanley sur les bords du Congo, l’homme qui était alors l’ennemi le plus acharné de notre influence et de nos intérêts dans cette partie de l’Afrique :

Lorsque, le soir, la pirogue de Macoulis aborda le point de la rive où nous devions passer la nuit, je ressentis, avec une nouvelle vivacité, les regrets que m’avait causés le départ des Bakhourous.

Au campement, je reçus la visite de plusieurs Bafounegas.

Ces indigènes sont d’un caractère doux.

L’un d’eux m’offrit une poule.

Les femmes me considéraient avec curiosité ; mais, dès que je faisais le moindre mouvement, elles se dispersaient comme une volée de moineaux.

Quant à Macoulis, il donnait des signes d’inquiétude visibles.

Je lui demandai de me faire part de ses préoccupations, et je ne fus pas peu surpris d’apprendre qu’il redoutait un conflit entre Stanley et moi.

11 était sous l’impression des propos sur les Français qu’on prêtait à Stanley et qu’il venait de recueillir de la bouche des indigènes.

C'était la seconde fois depuis Stanley-Pool que je saisissais dans les conversations des naturels la preuve de la rivalité d’influence qui se disputait le Congo.

A TRAVERS L’AFRIQUE

Je n'allais pas tarder d’ailleurs à voir Stanley lui-même se répandre contre M. de Brazza en récriminations que le célèbre explorateur reproduisit plus tard en France, dans des circonstances que tout le monde connaît.

Pour le moment, je me contentai de rassurer Macoulis; mais je n’y réussis qu’à moitié. C’est probablement à cet incident que je dus de faire la connaissance du fétiche de Macoulis.

Macoulis avait un fétiche que je n’avais jamais aperçu, et je vis bien qu il convenait de reporter à la protection de celte divinité le succès de notre montée du Congo, que j’avais attribué, jusqu’à ce jour, au sang-froid et à 1 habileté de 1 excellent Aban-Ho. Ce fut donc une véritable révélation pour moi, lorsque Macoulis sortit d’un panier en osier un objet de forme cylindrique aplati aux deux extrémités, et qu’il serait difficile de comparer à quoi que ce soit.

Le fétiche était en terre. Macoulis le prit avec les plus grands ménagements, l’enduisit d’huile de palme et le replaça ensuite dans le panier.

Très certainement, tant d’attentions avaient pour but d’obtenir du fétiche qu il conjurât le danger que créait le voisinage de Stanley.

Le lendemain Macoulis tremblait encore, malgré les invocations de la veille.

Comme Stanley occupait le village de Ngoubela sur la rive gauche, Macoulis aurait voulu remonter le fleuve en suivant le bord opposé.

Mais cette fois, j’obligeai le patron du bord à se conformer à ma volonté.

Avec une forte branche, je fis un mât, à l’extrémité duquel je hissai le pavillon français, et j’ordonnai à Macoulis de se diriger vers le village de Ngoubela.

Il était plus mort que vif, mais il dut obéir.

Au bout d’une heure, j’aperçus un blanc près d’un village situé sur la rive du fleuve. Je descendis à terre et j’allai saluer l’étranger.

C’était un jeune officier belge.

Je le priai de me faire connaître si Stanley se trouvait chez Ngoubela.

Il me répondit affimativement et me donna son homme pour m’accompagner jusqu’au village. Dès que les Zanzibarites et les Ivroumans m’aperçurent, ils se portèrent en courant à ma rencontre et me saluèrent.

Au seuil du village se tenaient deux Européens.

Après leur avoir serré la main, je traversai le village, à l’extrémité duquel s’élevait une grande case dont la porte était masquée par un rideau.

C’était l’habitation de Stanley. Autour de la case, il y avait foule ; hommes, femmes et enfants étaient assis pêle-mêle sur des nattes. J’entrai et je saluai Stanley en français. , Stanley se leva, me serra la main et m’offrit un siège.

Dans la case, on remarquait des noirs de différents types, parmi lesquels le chef Ngoubela et quelques blancs. La conversation s’engagea.

Stanley parlait le français avec assez de pureté pour que je puisse le comprendre.

Je lui annonçai que je venais du Pool. Quand il apprit que j’avais remonté le fleuve sur une pirogue d’Aban-IIo, il parut étonné :

— Mossieu Cuirai, — s’écria-t-il, — vous êtes véniou dans l’Afrique centrale avec dous hommes ?

Et se tournant vers un officier belge, il lui dit en anglais des paroles que je ne compris pas.

Ngoubela se montrait fort bruyant ; à tout instant, il se mêlait à la conversation ; il poussa même le sans-gêne jusqu’à venir s’asseoir entre Stanley et moi.

Un Zanzibarite, interprète de Stanley, circulait dans l’assemblée, versant libéralement de la bière de mais. Ngoubela en buvait beaucoup.

Le chef Aban-Ho, court et gros, avait conscience de son importance, et Stanley le ménageait. Ngoubela, s’enhardissant de plus en plus, appela deux de ses enfants. Stanley donna à chacun d’eux un journal.

Placés l'un devant, l’autre derrière leur père, ils l’éventaient avec le journal, et, de temps en temps, Ngoubela, pour les récompenser sans doute, rejetait dans leur bouche une partie de la bière qu’il absorbait.

Stanley assistait, sans sourciller, à ce spectacle répugnant.

Il m’offrit de la bière dans un verre. Je me levai et je bus à sa santé et à la santé de MM. les Européens.

— Vous voyez ici, me dit Stanley, tous les gens du pays. Le sont mes amis. Il y a parmi eux des Babouendis et des indigènes de l’intérieur. Mon premier voyage dans cette région s’est effectué sans incident. Je n’ai éprouvé de difficultés que plus bas, à Nlcouna.

Et Stanley me parla avec animation de mes démêlés avec les Batékés de Stanleypool. Le nom de M. de Brazza fut prononcé plusieurs fois.

Stanley s'exprima sur le compte de l’éminent voyageur avec une âpreté de langage qui dénotait une vive irritation.

Ma position était difficile, et, ce qui ajoutait à mon embarras, c'est que Stanley semblait me prendre comme juge de ses griefs contre M. de Brazza.

Pour ne pas prolonger un entretien dont le sujet m’était désagréable, je feignis d’ignorer la plupart des événements auxquels mon interloculeur faisait allusion. Je me présentai à Stanley comme un membre très effacé de la mission française.

Quant à ses difficultés avec les Batékés de Nkouna,je lui fis remarquer qu'au lieu d’être l’œuvre de M. de Brazza, elles pouvaient provenir uniquement de la susceptibilité des Batékés, menacés dans leur monopole par l’arrivée des blancs sur le haut fleuve. Il eut un geste de dénégation et me répondit en souriant : « Vous êtes un politique. »

A ce moment, Ngoubela se mit à dire que, si le commandant revenait chez lui, il lui tirerait des coups de fusil. La bière, comme le vin, a sa sincérité.

Stanley gronda doucement Ngoubela, et il me parut qu’il lui disait que le commandant était un homme bon.

Je ne pus m’empêcher de sourire. Le langage de Ngoubela était d’autant plus étrange que ce chef avait commencé par être l’ami de M. de Brazza.

11 n’était pas probable qu’il eût changé tout seul de sentiments à l’égard du commandant. Quelqu’un l’avait donc retourné?

Je n’eus pas de peine à m’apercevoir que Stanley, qui avait été constamment informé de mon arrivée, avait pris des dispositions en vue de ma visite.

L’affluence des gens autour de sa case et, dans la case elle-même, ces types divers d’indigènes, la présence de Ngoubela, tout indiquait une réception ollicielle, réglée jusque dans les moindres détails et destinée à mettre en relief l’influence de Stanley.

Je fis semblant de croire que le hasard seul m’avait permis de rencontrer à la station une affluence d’indigènes aussi considérable.

Midi approchait. Un officier belge me pria d’accepter à déjeuner avec ses camarades; je m’empressai de me rendre à son invitation, et je pris congé de

Stanley. Ces messieurs se montrèrent très aimables. Après le déjeuner, je fis appeler Macoulis: j’avais l’intention de continuer mon voyage.

Mais le chef de mon embarcation était allé, lui aussi, saluer Stanley, et la bière de mais avait fait son office. Tout ce que je parvins à saisir au milieu de ses explications embrouillées, c’est qu’il voulait coucher dans le village de son compatriote Ngoubela. Il n’y avait pas à insister.

Vers deux heures, Stanley me pria de me rendre dans sa case avec MM. les officiers. Je lui fis part du contretemps qui venait de se produire; il s’empressa de m’offrir l’hospitalité à la station. Stanley causa longuement. Il m’adressa avec habileté plusieurs questions, auxquelles je ne répondis pas; je persistai dans mon système d’ignorance voulue.

Mais Stanley, avec une ténacité qu’aucun échec ne lassait, revinL maintes fois sur le même sujet : tantôt me présentant sous forme d’affirmation l’interrogation de tout à l’heure ; tantôt essayant, par une brusque allusion, de provoquer un geste ou une parole dont il se fût hâté de dégager la conséquence.

Je restai impénétrable. J’étais gai et j’exagérai encore ma gaieté, afin de lui persuader que l’insouciance formait véritablement le fond de mon caractère.

Stanley voulut bien me complimenter à propos de mon voyage.

— Je n’ai aucun mérite en cela, lui dis-je ; où vous avez passé, la roule est si bien tracée et si sure, qu’un enfant pourrait y passer.

L’entretien se termina sur cet échange de compliments.

Il était trois heures et demie. Stanley avait des palabres à régler, et il s’excusa d’ètre obligé de nous quitter.

La case de Stanley ressemble à un arsenal. Un lit, composé d’une paillasse, d’un matelas et d’une couverture, occupe le fond de la case.

Sous l’oreiller, brille l’acier d’une crosse de fusil. Au-dessus du lit et accrochés au mur, se trouvent un martini, un snider, deux winchester et un fusil de chasse.

La case est remplie de ballots, de pacotilles et de caisses à porteurs.

Stanley est un homme de taille moyenne, aux épaules étroites, au cou assez fort, aux cheveux presque blancs, contrastant avec la moustache d’un noir irréprochable, taillée en brosse.

Deux yeux grands et saillants lancent des regards pénétrants, qu’il promène constamment sur son interlocuteur et qu’il arrête sur lui avec une fixité particulière, quand il le questionne. Le teint, ordinairement pâle, se colore d’une vive rougeur au moindre mouvement de vivacité.

Stanley porte un costume très simple : il a une chemise en toile à raies bleues et blanches, un veston gris et un pantalon qui s’arrête à mi-jambes; des bas couvrent le mollet; les pieds sont chaussés de brodequins noirs soigneusement cirés. Il est coiffé d’une casquette évasée par le haut et ornée d’un large galon de velours noir. Stanley se tient continuellement sur ses gardes. Il habite seul une case isolée, il mange seul.

Il maintient entre ses auxiliaires et lui une distance infranchissable.

C’est un véritable chef militaire qui a ses lieutenants, ses soldats, ses heures de rapport, après lesquelles on n’arrive à lui que pour des motifs graves.

Il est sévère , devant lui, les noirs tremblent.

Je ne sais pas s’il est sympathique à son personnel, — je parle surtout des Européens, — mais ce qu il y a de certain, c’est qu’il exerce sur tous les membres

de la mission, depuis l'officier belge jusqu’au dernier Krouman, une grande influence. Il a la confiance la plus absolue de tous.

Dans ses premiers voyages au Congo, Stanley avait eu maille à partir avec les riverains. 11 avait répondu aux agressions des noirs avec une vigueur redoutable-

11 s’agissait alors pour lui de traverser, coûte que coûte, une région inexplorée. 11 brisait les obstacles, parce qu'il n’avait pas le temps de les tourner.

Celte tactique lui avait permis de descendre l’immense fleuve du Congo jusqu'à Stanley-Pool, mais elle lui avait suscité des inimitiés ardentes.

En 1882, la situation s’était modifiée. A la période d’exploration, de pénétration, avait succédé la période d’organisation, et Stanley (j’en juge par ce que j’ai vu de mes propres yeux) sait aussi bien organiser qu’il a su vaillamment explorer.

Cet homme, que certains représentent comme un être tout d’une pièce, sans habileté et sans souplesse, emploie aujourd’hui une politique insinuante et caressante. 11 est tout miel avec ceux qu'il a malmenés autrefois.

Après leur avoir envoyé des balles, il leur envoie des cadeaux, et il est en train de gagner à sa cause la plupart des chefs du Congo.

Je n’enlends pas prendre parti, dans la querelle qui a surgi, entre Stanley et M. de Brazza. Je n’ai que de la sympathie pour M. de Brazza.

Mais je ne suis le complaisant de personne, et je ne me préoccupe que de la vérité. C’est au nom de la vérité que j’obéis quand je rends ici aux éminentes qualités de Stanley un modeste hommage.

A cinq heures, je dinai avec le personnel européen de la station; le jeune officier belge était au nombre des convives. Il me fournit sur les entreprises de l’association tous les renseignements que je lui demandai.

Avec lui, la conversation était plus facile qu’avec Stanley, parce qu’il parlait très couramment le français, et plus libre, parce que son âge et sa position mettaient entre nous moins de distance. A six heures. Stanley nous invita à passer la soirée dans sa case; c’était la troisième entrevue que j’avais avec lui.

Ce soir-là, il fut d'une gaieté intarissable. Il nous mit tout de suite à notre aise, et j’en profilai pour fumer une longue pipe du pays.

Il se laissa aller à des souvenirs que De vint pas traverser cette fois le nom d’un adversaire ou d’un rival, car ils se rattachaient à une œuvre qui lui appartenait en propre.

Je veux dire sa traversée de l’Afrique à la recherche de Livingstone.

11 nous raconta les péripéties de son voyage dans le Tanganika et dans le Congo. Il voulut bien ensuite me donner des conseils pour la route qui me restait à parcourir.

— Si vous montez chez les Bayanzi, me dit-il, entourez-vous de précautions. Ce sont des gens cruels et de mauvaise foi, qui passent leur temps à naviguer et à pêcher, qui occupent les îles du fleuve, d’où ils peuvent vous envoyer des coups de fusil. Je vous préviens aussi que vous trouverez sur les rives 'du Congo beam coup de boue.

11 m’offrit une chèvre (il n’avait pas eu de peine à s’apercevoir de la pénurie de mes ressources), mais je le remerciai.

— Prenez-la, me dit-il, je vous l’offre de bon cœur, et vous en aurez besoin. Puisque vous remontez le fleuve, vous rencontrerez Nganchou; vous serez obligé d’accepter de lui un maigre cadeau qu’il vous faudra lui rendre au centuple. Et comme il est très exigeant, cela vous ruinera.

A TRAVERS L’AFRIQUE

Je persistai dans mon refus.

J'avais dû me présenter pieds nus devant Stanley.

Lui, qui avait de magnifiques brodequins, ne comprenait pas qu’on put s'en passer, et il voulut presque me contraindre à accepter une paire de bottes.

Mais je refusai les bottes comme j’avais refusé le cabri.

— Mais, reprit-il vivement, pourrez-vous marcher sans chaussures, lorsque la pirogue de Macoulis vous déposera à terre ?

— Je l'espère, répondis-je.

— Alors, vous êtes comme M. de Brazza, qui marche pieds nus. 11 faut avoir du courage !

La soirée se prolongea jusqu’à dix heures. Je passai la nuit sur un lit de camp que le jeune officier belge avait fait dresser sous sa tente.

Quand j’ouvris les yeux le lendemain, il était sept heures; je me levai tout de suite et je fis appeler Macoulis.

Il était revenu de son émotion de la veille, et sa pirogue était prête.

Stanley sortit de sa case et vint à moi. 11 avait fait allumer les feux du vapeur En avant ; sa petite embarcation manœuvra devant nous.

C’était une forte chaloupe en fer, avec mâture pour la voile. Elle se comportait bien à l’eau; elle traversa le Congo, dont elle remonta ensuite le courant.

J'offris mes félicitations à Stanley, et, après l’avoir remercié une dernière fois de sa bienveillante hospitalité, j’entrai dans ma modeste pirogue...

Il n’était pas sans intérêt pour nos lecteurs, qui sont un peu familiarisés maintenant avec les êtres et les choses du Congo, de leur présenter, sous un jour vrai, l’homme qui fut, avec Brazza, le pénétrateur de cette contrée si riche et si pleine de promesses.

Il convient de rendre hommage aux qualités d’initiative et d’énergie, même de nos adversaires.

N’est-ce pas nous grandir nous-mêmes que de le faire?

Plus Stanley fit preuve d’intelligence et de virilité, plus il fut entreprenant et redoutable, et plus nous avons eu de mérite à déjouer ses efforts. 11 sacrifia plusieurs années de sa vie, il remua ciel et terre, pour nous empêcher de nous installer au Congo.

Et, en dépit de son acharnement à y combattre notre influence, nous nous y sommes établis maintenant d’une façon durable et même définitive. L’honneur en revient, pour la plus grande part, à de Brazza en qui Stanley trouva un rival plus digne que lui.

Mais il ne faut pas oublier que, si de Brazza sut conquérir à la mère patrie dévastés et merveilleux territoires, ceux-ci ne nous appartiendraient peut-être plus à l’heure qu’il eçt, sans la vigueur et la décision dont Marchand fit preuve pour y écraser dans l’œuf la révolte suscitée par nos éternels ennemis. Il s’en fallut de peu qu'au moment du passage de la'mission Congo-Nil, Stanley n’eut sa revanche.

Ses compatriotes firent tout pour la lui assurer.

Mais ils avaient compté sans l’extraordinaire et déconcertante audace du jeune officier français qui allait, deux ans plus tard, les

Mais la bière de maïs avait lait sou office.

estomaquer bleu plus encore, en arborant les trois couleurs sur la vieille citadelle de Fachoda.

üe Commandant

Page 1