Le 12 mai, une nouvelle dépêche vint contredire celle-ci
aux canons et provoquer des sorties. Il eût fallu dès le principe, — je ne saurais trop le répéter, — à la première demande de renforts, envoyer à Hanoï les troupes suffisantes ou bien abandonner provisoirement le Tonkin en rappelant Rivière à Paris ; car, du moment où l'incapacité plus que notoire chez' nos gouvernants était devenue criarde, il appartenait alors aux Chambres de laisser pendant quelques heures leurs rancunes de boutique pour voter d'urgence l'une ou l'autre de ces solutions, raisonnables à tous les points de vue. Mais la mauvaise fortune, qui s'est emparée de la France depuis quelques années, voulut que tout allât pour son malheur. Les députés restèrent inactifs en majorité. Ils reculèrent devant l'étude de cette grave question du Tonkin et n'osèrent point, dans leur ignorance, s'aventurer à la tribune en pays inconnu, redoutant, sans doute, de prononcer quelque sottise qui leur donnât un nouveau ridicule aux yeux du pays inquiet et peu porté, dans l'instant, à la bienveillance.
L'obscurité se fit encore une fois sur les affaires de l'Anuam. Une catastrophe devenait
nécessaire pour les remettre en lumière ; elle ne se fit, hélas ! pas attendre.
Le 28 avril, M. Charles Brun reçut la dépèche alarmante que voici :
Quatre mille Annamites et mercenaires, commandés par les gouverneurs de Song-Tay et de Bac-Ninh, ont attaqué Hanoï dans la nuit du 26 au 27 mars; ils ont été repoussés par le commandant Berthe de Villers ; nos troupes ont enlevé le 28 mars, après une vive résistance, deux villages de la rive gauche du fleuve, où l'ennemi était concentré.
Une reconnaissance a été faite le 29 sur la route de Song-Tay. Hanoï et ses environs sont entièrement dégagés.
Signé : Thomson.
l/EXPÉDITION DU TONK1N. 169
Ce télégramme ne fut point communiqué aux journaux; je n'ai même pas souvenance qu'on en entendît parler en dehors du conseil des ministres. Le silence était voulu. Puis, tout à coup M. Challemel-Lacour, de retour de Vichy où l'envoyait son foie malade, aussitôt qu'il se sentait menacé d'une interpellation à Paris, nous annonce que, pour mettre bon ordre aux affaires tonkinoises, il vient de nommer un commissaire général civil, M. Hannand. Je ne sais pas si les gens qui ont le foie tourmenté éprouvent quelque soulagement à dilater la rate de leurs concitoyens : toujours est-il que cette nouvelle fut accueillie, par un fou rire dans l'armée de terre et de mer, malgré la tristesse de notre situation là-bas.
M. le ministre des affaires étrangères, trouvant sans doute que nos soldats n'étaient pas suffisamment embarrassés des milliers d'Annamites qui les attaquaient de toutes parts, confiait la haute administration du Tonkin à M. Harmand, qui, du jour au lendemain, prenait le pas sur tous les chefs militaires. M. Harmand, chirurgien de 2 e classe de la marine (assimilé au
grade de lieutenant), consul de France à Bang- Kok, très honnête citoyen, c'est possible, mais officier subalterne, devenait, sous la baguette magique de M. Challemcl, le plus important fonctionnaire du pays où se faisait la guerre ; il allait bientôt avoir à contrôler et à discuter les ordres d'officiers généraux!
Dès que le rire se tut, cette étrange nomination causa partout une impression pénible. La République voulait donc l'anéantissement absolu du prestige militaire?
Je n'ai pas d'autres motifs pour attaquer ici le docteur Harmand, à qui du reste ses pouvoirs ont été retirés, — non pas en apparence, mais en réalité, — au bout de quelques mois; mais j'estime qu'il eût été préférable pour lui et plus honorable pour M. Challemel-Lacour de le laisser au consulat de Bang-Kok qu'il occupait avec intelligence et distinction.
Un excellent caporal passant brusquement au grade de capitaine a toujours chance de ne pas savoir mener une compagnie. C'était un peu le cas de ce commissaire général du gouvernement, quand bien même aurait-il acquis sur
l'expédition DU TONKIN. 471
le Tonkin des connaissances politiques et administratives d'une haute valeur, — ce qui n'a pas été démontré.
M. Harmand aurait bien mieux fait d'écouter les amis qui lui conseillaient de décliner un pareil avancement dans la carrière, car, si puissantes que soient les qualités, et si profond que soit le savoir, on ne s'improvise jamais grand diplomate ni grand administrateur du jour au lendemain; — et le très prompt rappel en France du commissaire général civil était déjà prévu là-bas, à l'heure de son étonnante nomination.
Ce sont des collaborateurs de M. Dupuis et plusieurs membres de la Société de géographie qui ont désigné M. Harmand à M. Challemel- Lacour, et quand j'aurai fait connaître que ce jeune docteur est le neveu de M. Humberl, ancien garde des sceaux, tout commentaire sera superflu, — tant il est vrai que le népotisme n'existe plus sous la République qu'à l'état de souvenir des gouvernements tombés !
172 LE COMMANDANT R1VIÈHK.
C'est le 8 mai, surtout, que l'ennemi se montre le plus téméraire : il arrive de tous les côtés. On entend leurs canons gronder dans l'ouest : ce sont des villages annamites qu'ils pillent. Puis, le soir venu, la rive gauche, peuplée de Pavillons-Noirs, ouvre le feu sur la Concession française. Quelques maisons s'enflamment dans Hanoï, et l'on peut voir des Chinois armés jusqu'aux dents passer dans les rues en jetant aux populations terrifiées des menaces de mort.
Le lendemain, 9 mai, le Léopard et la Carabine sont attaqués à Giay par des Drapeaux-Noirs postés derrière les digues. Gênés dans leurs manœuvres par le peu de profondeur du fleuve, ils reviennent à Hanoï.
En apprenant cette audacieuse attaque, le
l/EXPÉDITION DU TONKIN. 173
commandant Rivière se décide à écrire à l'amiral Meyer pour lui demander ses compagnies de débarquement, et le soir même, une petite troupe passait le fleuve et allait brûler les villages qui nous avaient tiré dessus la veille, — mais cette fois l'ennemi resta invisible.
Le 10 mai, les canons de la rive gauche reprirent la parole. Des boulets tombèrent sur la ville, et les Pavillons-Noirs, qui s'étaient réunis à la garnison de Son-Tay, descendirent en vue de la citadelle et se livrèrent à une démonstration menaçante.
Le 11 mai, nouveau bombardement, puis proclamation de Liu-Vinh-Phuoc, affichée comme un défi sur la porte de la citadelle de Hanoï, et dont voici la traduction fidèle.
Je m'empresse de déclarer que cette affiche ridicule fut pour le commandant et ses officiers plutôt un sujet de gaieté que de colère. En effet, on ne prend pas au sérieux de pareilles fanfaronnades, et celles-ci n'entrèrent pour rien dans la détermination qui, le 19 mai, devait pousser Rivière sur la route de Son-Tay.
Traduction d'un placard de L\u-Vink~Phuoc, envoyé au Consul de France par le Fong-Doc de Hanoï, qui prétend l'avoir trouvé affiché à la porte (Sud-Est) de la citadelle.
Le guerrier robuste Liu fait la déclaration suivante aux Français :
Vous n'êtes que des brigands hors la loi; les autres nations ne font pas le moindre cas de vous.
Partout où vous (chung bay) allez, vous dites venir enseigner la vraie religion. C'est un mensonge pour chercher à vous attirer les vrais habitants; vous mentez encore lorsque vous prétendez venir faire du commerce, car vous ne venez que pour voler des terres.
Vous avez le cœur d'un vil animal et votre conduite est celle des bêtes féroces.
Depuis votre arrivée dans le royaume d'Annam, vous ne faites que prendre des citadelles et assassiner des mandarins.
Vos crimes sont aussi nombreux que les cheveux de vos têtes.
Vous vous emparez des douanes et faites main basse sur leurs produits. Ce forfait mérite la mort.
Vous êtes la cause de la misère du peuple, et le pays est à la veille de sa ruine.
L'EXPÉDITION UU TONK1N. iV\
Toute la population est irritée et le ciel crie vengeance.
Aujourd'hui, moi (Tao), j'ai des ordres pour faire la guerre. J'ai conduit mes troupes à Phu- Hoaï-Duc; mes drapeaux et mes lances obscurcissent le ciel; mes fusils et mes sabres sont aussi nombreux que les arbres d'une forêt; tout cela dans lç but d'aller vous tuer, vous (chung bay), et saper votre infernal repaire (la Concession).
Mais l'intérêt public est à considérer avant tout. Je ne veux pas me permettre de prendre pour lieu de combat le territoire de la ville de Hanoï, par crainte de causer du préjudice aux habitants.
C'est pourquoi je vous fais savoir que, si vous êtes assez forts, vous n'avez qu'à conduire vos troupes de bandits à Phu-Hoaï pour qu'elles se mesurent, avec moi (Tao). Si vous avez peur, si vous n'avez pas assez de courage pour y venir, eh bien! coupez et prenez les têtes du consul, du commandant en chef, du chef de bataillon et des capitaines et envoyez-les-moi à ma (tao) résidence. Rendez ensuite les citadelles, retournez en Europe, et j'aurai alors assez de pitié pour ne pas vous poursuivre et vous massacrer!
Si vous tardez trop à venir ou si vous ne venez pas, je ferai descendre mon armée et viendrai vous tuer tous jusqu'au dernier.
En conséquence, réfléchissez bien !
Le quatre du quatrième mois de la trentesixième année de Tu-Duc (10 mai 1883).
Cachet de Liu-Vinh-Phuoc.
Pour copie conforme de la traduction :
Le Gérant du Consulat, B. Crémieux.
. Ainsi que je l'ai dit plus haut, Rivière n'attacha point d'importance à cette hâblerie sauvage et continua de se tenir sur ses gardes dans les murs de Hanoï, que les Pavillons-Noirs cernaient d'une haie vivante tantôt se rétrécissant, tantôt prenant du large, rendant la garnison intolérable.
Enfin, le 12 mai, — c'est à n'y rien comprendre, — un courrier de France apporte une grande nouvelle au commandant Rivière :
Le gouvernement l'autorise à s'emparer de Son-Tay et de Bac-Ninh.
l'expédition DU TONKIN. 117
Dans quelle partie du Livre Jaune figure cette autorisation? Je n'y trouve aucune dépêche en faisant le moindrement mention. Or, comme, à cette époque, une pareille autorisation lancée par le ministère était faite pour le compromettre devant les Chambres et le renverser, j'estime que tout document révélateur aura été escamoté et rayé du Livre Jaune.
Je ne saurais trop insister sur l'importance de ce courrier du 12 mai. 11 montre, une fois de plus, en effet, combien étaient contradictoires les instructions ministérielles.
Dans sa dépêche du 6 avril, le ministre de la marine, au nom de tout le conseil des ministres, s'étonne de la prise de Nam-Dinh et se montre mécontent de ce fait d'armes. « Maintenez le statu quoy n'entreprenez plus rien, sauf nécessité absolue. » Tels sont les termes dans lesquels s'exprime M. Charles Brun. Un mois s'écoule, et Rivière reçoit l'autorisation de prendre possession de Son-Tay et de Bac-Ninh, les deux plus fortes villes du pays; en revanche, il n'est question de lui envoyer des renforts qu'à une époque indéterminée.
Cette fameuse dépêche se termine par ces mots :
Ne manquez pas non plus d'occuper Ninh-Binu, qui est une position stratégique importante.
En présence de ces mouvements, si divers et si rapprochés, dans l'esprit des hommes dits d'État qui nous gouvernaient alors, n'est-il point permis de se demander s'il n'y avait pas chez eux quelque désordre cérébral? La solution de continuité que nous constatons dans chacun de leurs projets semble démontrer suffisamment que le sort de nos soldats, au Tonkin, se trouvait à la merci de gens maladifs, inquiets et troublés, tantôt voulant aller imprudemment de l'avant malgré la Chine menaçante, ou tantôt voulant, sans dignité, revenir sur leurs pas, dans le but de donner satisfaction à quelque habile mandarin qui avait su s'emparer de l'imagination de M. Bouréel Tout cela fut pitoyable.
Cependant les compagnies de débarquement de la Victorieuse, du Villars et de VHamelin, arrivées le 14 mai, permirent de dégager la citadelle on opérant une sortie sur la route de Bac- Ninh, de l'autre côté du fleuve, avec l'appui des bâtiments. L'expédition tua une centaine d'hommes à l'ennemi, mais la situation ne laissait point d'inquiéter le commandant Rivière, qui, le soir même, écrivait à M. Thomson la lettre suivante :
La situation n'est pas sans une certaine gravité. Nous sommes pris entre ces bandes nombreuses de Bac-Ninh et de Son-Tay et la saison, plus encore que le nombre restreint de nos forces, ne nous permet pas de recommencer fréquemment des opérations comme celles de ce matin, opérations
dont le résultat lui-môme n'est pas assez important. Il est probable que, dans les villages déjà réoccupés, le feu de la rive gauche recommencera la nuit prochaine. Il y a des Européens parmi les Annamites.
Je crois qu'il y aura lieu de sortir des difficultés où nous sommes par la prise de Bac-Ninh et de Son- Tay, ce qui sera possible quand les eaux auront monté, mais seulement aussi quand nous aurons des renforts. Ces renforts, selon moi, ne doivent pas être moindres d'un millier d'hommes. . .
La rive gauche a tiré sur nous par deux fois, la nuit dernière, une quarantaine de coups chaque fois. Nous n'avons pas répondu. Du côté de Hanoï, une bande de plusieurs centaines de Drapeaux- Noirs et d'Annamites a attaqué la Mission et brûlé l'église.
En présence de ces dangers toujours grandissants, que devait faire le commandant Rivière? Sa sécurité n'était-elle point menacée aussi absolument que possible? N'attendant plus de renforts en temps déterminé et connaissant par expérience la lenteur coupable et l'hésitation du gouvernement, devait-il persister
l'expédition DU ÎONKIN. 181
à vivre pour ainsi dire bloqué dans Hanoï, exposé aux surprises à main armée? Des espions annamites et chinois venant à toutes les heures annoncer que l'ennemi grossissait sur tel et tel point du territoire, ne devait-il point organiser des reconnaissances pour se préserver contre sa marche envahissante? Devaitil laisser couper les routes et fermer les communications qui lui permettaient de renouveler ses provisions? Victime de la mauvaise politique de nos ministres et de leur impuissance, il était abandonné à une mort certaine ; car, eût-il survécu à la sortie qu'il jugea nécessaire d'opérer, le gouvernement serait peut-être encore à lui envoyer des secours, malgré les ordres qu'il avait reçus le 12 de marcher en avant.
Le 20 mai 1883, M. Forestier, consul de France à Haïphong, adressait à M. Thomson un rapport ainsi conçu :
Un grand malheur vient de frapper le corps expéditionnaire du Tonkin. Le commandant Rivière a été tué hier matin, samedi 19, dans une sortie qu'il dirigeait contre les Drapeaux-Noirs de
Liu-Vinh-Phuoc , armés de fusils Remington et de revolvers et conduits, dit-on, par des Européen^ dont on ignore la nationalité. Le corps du commandant est resté entre les mains de l'ennemi, ainsi que celui du capitaine Jacquin, du lieutenant d'Héral de Brisis et de l'aspirant Moulun, de la Victorieuse. Le commandant, avec sa bravoure habituelle, marchait en tête des troupes ; il avait engagé l'artillerie à sa suite, au delà des limites normales; assailli de trois côtés, il vit qu'une pièce privée de ses canonniers allait rester en la possession de l'ennemi. Il aida M. Pissère, lieuter nant de vaisseau, M. Moulun, aspirant, à l'arracher aux Drapeaux-Noirs; c'est en effectuant ce travail que le commandant et l'aspirant ont été blessés mortellement. La pièce a été sauvée, mais il n'a pas élé possible de relever le corps du commandant; c'eût été exposer nos troupes à une boucherie inutile.
Il fallait que cette terrible nouvelle parvînt à Paris pour tirer le ministère de son indifférence.
Le public aussi voulut savoir. Les journaux s'informèrent, et c'est ainsi qu'on put apprendre que, si l'amiral Meyer, envoyé au Tonkin pour
l/EXPÉDITION DU TONKIN. 183
seconder Rivière, avait fourni toutes ses troupes disponibles, au lieu de ne fournir que les compagnies de débarquement, nous n'aurions peut-être point à enregistrer dans nos annales une si cruelle défaite. J'ai ouï dire que cet officier général opérait là-bas avec une secrète mauvaise humeur, dans la perspective de se trouver, d'un moment à l'autre, sous les ordres d'un capitaine de vaisseau. Il n'était plus dans ses fonctions d'amiral, ses navires de guerre ayant été transformés, par une nouvelle maladresse du département de la marine, en magasins d'hommes destinés aux besoins d'un inférieur.
Si donc 'l'amiral Meyer, pour une question d'amour-propre et de hiérarchie, s'est écarté d'une ligne de conduite ordonnée par les circonstances, le gouvernement en est encore la principale cause. — On pourra nous répondre que la Victorieuse, le Villars et YHamelin ont conservé la totalité de leurs équipages pour la garde du fleuve et dans le but de mieux soutenir sur les rives la campagne entreprise contre les pirates chinois. Les excuses sont
toujours prêtes, mais leur valeur est souvent contestable.
Les Pavillons-Noirs.
Les Pavillons-Noirs, qui depuis longtemps poussaient les Annamites à la révolte, ne sont réellement entrés que le 19 mai en guerre ouverte avec nos troupes. A Nam-Dinh, comme à Hanoï, les Annamites seuls avaient donné.
Les Pavillons -Noirs tirent leur origine des débris de l'ancienne insurrection des Taïpings. Chassés du Yunnan et du Kouang-Si, ils ont passé la frontière du Tonkin, s'y sont établis dans la région montagneuse du Nord et se sont mis à vivre sur le pays. Les Annamites, qui les redoutaient, furent toujours impuissants à les chasser de leur territoire.
Quand survinrent les événements de la conquête entreprise par Francis Garnier, en 1873, les Annamites firent alliance avec les Pavillons- Noirs et les appelèrent pour nous combattre. Ce
sont eux qui, en tuant Garnier et Balny, firent avorter l'exjfédition.
En retour de ce service, les Annamites les laissèrent, malgré nos réclamations, s'étendre dans le nord du pays, avec Lao-Kay pour centre, entravant le commerce par l'établissement de leurs douanes, arrêtant nos voyageurs, etc. Les Annamites se disaient toujours impuissants contre eux; mais peut-être, en réalité, les ménageaient-ils pour nous combattre encore le jour où nous recommencerions la conquête du Tonkin.
Les Pavillons-Noirs sont habillés comme les Chinois que l'on rencontre dans les rues de Hanoï, c'est-à-dire d'un vêtement de la couleur du cachou, auquel ils ajoutent des jambières bleues ou brunes, et portent le grand chapeau pointu à larges bords. C'est un très bon costume de combat parce qu'il ne tranche pas violemment sur le fond du pays. Dans les bambous, on n'apercevait que les chapeaux quand on voyait quelque chose.
Ces hommes sont braves et connaissent les choses de la guerre; beaucoup sont bien armés,
et tous vivent dans le mépris absolu de la mort, — ce qui ôte de leur esprit la préoccupation du danger. De grande taille et très vigoureux, ils marchent à l'ennemi avec une intrépidité redoutable, et, s'ils battent en retraite, mettent rapidement une longue distance entre eux et le terrain du combat.
Le pays environnant Phu-Hoaï, qui fut le théâtre de la désastreuse bataille dans laquelle est tombé le commandant Rivière, est une vaste et plate rizière. A peine aperçoit-on dans le lointain les dentelures des montagnes qui bordent le Day et le mont superbe qui surgit derrière Son-Tay.
Cette plaine est tachetée de villages nombreux, très rapprochés les uns des autres, mais Ton n'aperçoit guère les maisons, — toutes en paillottes, — parce que chaque village est entouré d'une épaisse ceinture de bambous vivants qui barre la vue. Cette ceinture, d'un vert sombre, qui s'enroule autour des nœuds serrés des gros arbres, est elle-même entourée d'un fossé profond et vaseux, ce qui forme ainsi, pour chacun des villages, une véritable petite fortifica-
tion, dans laquelle il est bien difficile de pénétrer autrement que par la porte.
Le 19 mai, il y avait très peu d'eau dans les rizières, et les hommes les parcouraient facilement, tandis qu'en octobre, lorsque l'on connut l'endroit où gisait le corps du malheureux commandant Rivière et qu'il s'agit de le déterrer, les rizières étaient inondées et il fallut alors circonscrire, dans un talus, le morceau de terrain bosselé par le cadavre, afin que l'eau n'envahît point pendant la funèbre exhumation.