M. CHARLES BAUDE DE MAURGELEY
Monsieur,
Je viens de lire avec le plus vif intérêt et la plus grande émotion les épreuves que vous avez bien voulu me communiquer de votre livre : le Commandant Rivière et V Expédition du Tonkin.
Vous me faites l'honneur de me demander quelques mots d'introduction en souvenir de
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notre ami commun, ami de trente ans pour moi. Mais que puis-je ajouter à votre livre si sincère, si chaud, si touchant. Vous avez dit de Rivière dans une forme rapide et nette, la forme des hommes de guerre, tout ce qu'il y avait à dire de lui : l'écrivain de talent, le chef paternel et ferme, l'homme de bien, le philosophe spiritualiste soumis à une Providence dont il ne doutait pas, qu'il appelait quelquefois la Fatalité dans le sens que les anciens prêtaient à ce mot, et lorsque sa raison ne lui suffisait pas pour s'expliquer certaines catastrophes et certaines injustices, l'ami tendre, le patriote implacable mettant la France au-dessus de tout, même de ses souvenirs et de ses affections, le soldat intrépide, circonspect, toujours en avant de ses compagnons comme pour les entratner et pour les défendre en même temps, Rivière enfin tel qu'il était pour tous
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ceux qui le connaissaient, tel qu'il sera désormais, grâce à vous, dans l'esprit de ceux qui ne l'ont pas connu, je viens de le voir passer devant moi tout entier, calme, fier, souriant, bon, généreux, héroïque et simple. Qui prétendrait à être plus éloquent que les faits que vous me racontez et que ce dénouement : la mort sur le champ de bataille, des ennemis sauvages se disputant ce mourant, ce cadavre mutilé , ces mains coupées, cette tête au cou saignant, à la face livide, aux yeux grands ouverts, promenée au bout d'une pique au milieu des danses et des cris de joie? Que de fois, depuis le jour où j'ai appris la sinistre nouvelle, que de fois cette vision m'a hanté ! Que de fois elle a passé presque à portée de ma main au milieu de ces habitudes de la vie que la mort de nos plus chers amis nous laisse reprendre si vite ! De quoi parlerais-je donc
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fi vos lecteurs? De nos souvenirs de jeunesse; de nos entretiens littéraires, de nos excursions et de nos promenades lorsque j'allais le voir à Mantes, ou qu'il venait me voir à Puits? De ses espérances, de ses rêves, de ses ambitions, de mille détails bons pour des reporters indifférents et pressés, des lecteurs distraits et indignes?
La tête est là qui passe et repasse devant nos yeux , effaçant tout ce qui précède , m'imposant le silence et le respect et me disant de sa bouche éternellement fermée :
« Il n'y a de vrai que la mort. » Entrerai -je dans la discussion des circonstances qui ont causé cette fin tragique? Attaquerai-je ceux qui en sont responsables? Vous l'avez fait, preuves en main, et c'est affaire maintenant entre eux et l'histoire. Et d'ailleurs on me répondrait comme on vous répondra : « faux rapports; erreurs; calomnies; nécessité; nous
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ne disons pas, nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas tout dire. » Enfin, toutes les raisons de la politique qui a des raisons que le cœur ne connaît point. Tout ce que je puis faire, Monsieur, c'est de vous remercier, avec tous les amis de Rivière, de la noble pensée que vous avez eue d'écrire ce livre qui remet chacun de ceux dont il parle à la place qu'il doit avoir; c'est de vous serrer tendrement la main, au nom de la justice, de la vérité et du patriotisme, encore plus grand et encore plus louable quand il fait ses preuves si loin de nous que nous trouvons mille excuses pour l'ignorer, le méconnaître et quelquefois le railler.
Mais un jour viendra (qui le retarde encore ?) où les restes retrouvés de ce héros, dont nous avons eu l'honneur d'être les amis, seront rendus à sa terre natale. Ce jour-là, le cœur de la vraie France, de celle qu'on trouve
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toujours quand il le faut, battra si fort qu'on ne pourra plus jamais entendre, si haut qu'on les crie ensuite, toutes les vilaines choses qu'on ne dit que tout bas aujourd'hui et dont je ne veux pas parler.