LE FRÈUE DE LA MERCI
vouées à une des plus saintes, à une des plus admirables missions de l'humanité ! quand on songe à l'opiniâtreté sublime de ces hommes, toujours volontairement placés sous le sabre des pirates, de ces hommes qui risquaient chaque jour leur vie pour aller dans les bagnes exhorter à la patience, à la résignation, les esclaves que les barbares accablaient de travaux et de coups.
Ne fallait-il pas, enfin, aux frères de la Merci une bien admirable abnégation pour aller racheter, au milieu des plus grands périls, au prix de sacrifices énormes, des gens qu'ils ne devaient revoir jamais!
Au moins le prêtre , au moins le missionnaire jouissent-ils pendant quelque temps de la vue du bien qu'ils ont fait, de la reconnaissance de ceux qu'ils ont instruits, secourus on sauvés ! Mais le rédempteur d'esclaves , à peine connu de ceux qu'il délivrait, les quittait pour toujours, après leur avoir donné le plus précieux des biens... la liberté!...
Pourtant c'était un beau jour pour les frères de la Merci, que celui où louis ruclietés dél»ai- (jnaient à Marseille, et se iend;uciit solennel-
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lement à l'église pour remercier le ciel de leur délivrance.
Des petit enfants, vêtus de blanc, tenant à la main des palmes vertes, les accompagnaient, et leurs faibles mains délivraient les captifs de leurs fers; touchant symbole de la pieuse douceur de la mission des frères de la Merci. . .
Lorsque le père Elzéar parut sur le pont de la galère, tous les esclaves enchaînés se tournèrent vers lui par un mouvement simultané.
A chaque pas qu'il faisait, les captifs maures ou turcs, s'avançant hors de leurs bancs , tâchaient de saisir ses mains et de les porter à leurs lèvres.
Quoique le père Elzéar fut habitué à recevoir ces marques de respect et d'attachement, il ne put retenir une larme qui brilla dans ses yeux.
Jamais peut-être sa piété n'avait été plus excitée.
Le temps était froid et sombre , l'horizon chargé detempêtes,larade sauvage, solitaire... el ces malheureux, pour la plupart habitués tu chaud soh'il rrOiicul. étaient là, IVissonnant
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de froid, demi-nus, et pour leur vie peut être enchaînés à leurs bancs.
Quoique la commisération du père Elzéar fût égale pour tous, il ne pouvait s'empêcher de compatir davantage au sort de ceux dont les douleurs lui semblaient plus désespérées.
Depuis son départ de Malte, où il était venu rejoindre son frère avec dix captifs qu'il ramenait à la Ciotat, il avait remarqué un esclave maure de quarante ans environ, dont la physionomie expressive révélait un chagrin incurable.
Nul homme de la chiourme ne remplissait sa pénible tâche avec plus de courage, avec plus de résignation. Mais une fois le moment du repos arrivé. Le Maure croisait ses bras vigoureux, baissait la tête sur sa poitrine, et passait ainsi dans un sombre silence les heures pendant lesquelles ses camarades tâchaient d'oublier leur captivité.
Le cap-de-mestre de la galère, sachant l'intérél que ce captif d'un caractère doux et tranquille inspirait au père Elzéar, s'approcha du religieux et lui a]>prit avec regret que le Maure
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allait subir une punition exemplaire pour une faute grave contre la subordination.
Le matin même, le Maure , plongé dans sa profonde et habituelle rêverie, n'avait pas répondu aux ordres d'un. comité.
Ce dernier lui adressa une vive réprimande; le Maure resta immobile.
Outré de cette indifférence qu'il prit pour une insulte ou pour un refus de service, le comité asséna un coup de nerf de ba'uf sur les épaules de l'esclave.
Le Maure bondit , poussa un rugissement sauvage et s'élança sur le comité de toute la longueur de sa chaîne , avec une telle rage qu'il le renversa ; sans plusieurs mariniers et soldats qui survinrent, l'esclave étranglait le comité.
Le captif qui portait la main sur un des maîtres de la galère était passible d'une peine terrible.
On rétendait à demi-nu sur le plus grand des cinq canons placés dans les rambades, nommé le Coursier^ puis deux hommes armés de lanières aiguës le frii})paient sans relâche jusqu'j» ce qu'il eût ]»erdu tout sentiment.
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Cette peine avait été prononcée le matin contre le Maure par le commandeur.
Connaissant le caractère inflexible de son frère, Elzéar ne songea pas d'abord à demander la grâce du coupable, il voulut seulement tâcher d'atténuer le cruel effet de la sentence eu l'apprenant lui-même au captif.
Le Maure nouvellement embarqué ignorait complètement le sort qui l'attendait; le père Elzéar craignait qu'en l'instruisant sans ménagement de l'affreuse peine qu'il devait subir, il ne se livrât à un nouvel accès de fureur et n'encourut ainsi une peine capitale.
Lorsque le père Elzéar s'approcha de l'esclave, il le trouva plongé dans cette sorte de torpeur dont il ne sortait que pour se livi'er à ses pénibles travaux.
Il portait comme les autres forçats un capot d'herbage gris à capuchon et nii caleçon de toile; un cercle de fer entourait une de ses jambes nues, la chaîne qui s'y rattachait pouvait glisser le long d'une barre de fer de la longueur du banc; son capuchon, rabattu par dessus le fez ou bonnet de laine rouge qu'il portait, jetait une ombre transparente .sur sa
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figure basanée ; il tenait ses bras croisés sur sa poitrine; ses yeux fixes et ouverts semblaient regarder sans voir ; ses traits étaient doux, réguliers; dans son extérieur rien n'annonçait un homme habitué à la fatigue et à de durs exercices.
Le père EIzéar, comme la plupart des fières de la Merci, parlait parfaitement arabe; il s'approchadoucementducaptif, et lui louchant légèrement le bras, il le tira de sa rêverie.
En reconnaissant le père EIzéar qui avait toujours eu pour kii de consolantes paroles, lu Maure sourit tristement , prit la main du religieux et la porta à ses lèvres.
— Mon frère est donc toujours absorbé par ses chagrins? — dit le père EIzéar en s'asseyant sur l'extrémité du banc, et en prenant les deux mains de l'esclave dans ses mains tremblantes et vénérables."
— Ma femme et mon enfant sont bien loins — répondit le Maure d'un air sombre — ils ignorent ma captivité... ils m'attendent.
— Il ne faut pas que mon cher fils perde tout espoir, loul courage. Dieu protège ceux qui souflVent avec résigualion, il aime ceux