LE FRÈRE DE LA MERCI
qui aiment les leurs; mon frère reverra sa femme et son enfant.
Le Maure secoua la lête, puis d'un air trii^tement expressif, il leva lentement vers le ciel l'index de sa main droite.
Le père Elzéar comprit ce geste muet, et dit:
— Non, ce n'est pas là-haut que mon frère reverra ceux qu'il regrette. Ce sera ici.... sur la terre.
— On meurt trop vite loin de sa femn}e et
de son enfant, mon père je n'aurai pas le
temps de les revoir.
— On ne doit jamais désespérer de la miséricorde divine, mon frère. Bien des pauvres esclaves disaient comme vous : Jamais je ne reverrai les miens.... A cette heure , ils sont auprès des leurs, tranquilles, heureux.... Souvent les galères de la religion échangent leurs captifs contre des FranCs ; pourquoi mon frère ne serait-il pas un jour conij)ris dans ces échanges?
— Un jour!... Pcnl-étic !... Voilà donc mes seules espérances, — dit le Maure avec accablement.
— Pauvre malheureux! que serait-ce donc s'il fallait dire... jamais!
— Mon père a raison... jamais!. . jamais!... Oh ! ce serait horrible !.... Oui.... peut-être... unjour !...
Et un douloureux sourire effleura les lèvres du Maure.
Le père EIzéar hésitait à lui faire la fatale confidence. Pourtant l'heure approchait ; il se résolut de parler.
— Mon frère avait jusqu'ici bien mérité de tous par sa douceur et par son courage; pourquoi faut-il que ce matin Le père Elzcar
s'interrompit.
Le Maure le regarda d'un air étonné.
— Pourquoi faut-il que ce matin, mon frère, au lieu d'obéir aux ordres du comité , l'ait frappé?
— Je Tai frappé, mon père, parce qu'il m'ayait frappé sans raison.
r' — Hélas! vous étiez sans doute, comme tout à l'heure, absorbé dans vos regrets ; ils vous auront empêché d'entendre les ordres du comité.
IF rftr.RF. DF. r,A merci. 15
— Il m'avait donné des ordres? — demanda le Maure d'un air surpris.
— Par deux fois, mon frère ; il vous a même réprimandé de ne pas les exécuter. Prenant enfin votre silence pour un outrage , alors il vous a frappé.
— Cela doit être comme vous le dites, mon père. Je me repens d'avoir frappé le comité... je ne l'avais pas entendu... A force de songer au passé, j'étais parvenu à oublier le présent. . . Je revoyais ma pauvre maison à Gigery; mon petit Âcoiil) venait à ma rencontre; j'entendais sa voix, et en levant les yeux, je voyais sa mère voilée à demi et écartant les stores de notre balcon...
Puis, faisant à cette pensée un retour sur sa position, le Maure baissa la tête avec accablemont, deux larmes coulèrent sur ses joues l)i'onzées, et il dit avec une expression déchirante: — Et plus rien... plus rien...
A l'aspect de cet homme déjà si malheureux, le religieux frémit en songeant à ce qu'il devait lui apprendre ; il fut sur le point de faiblir devant ccite pénible mission, mais il reprit courage.
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— Jo regrette bien que mon frère ait été si [il)soil)é ce malin, car il a involontairement, je le sais, frappé le comité... Mais, hélas ! la discipline veut qu'il soit puni.
— Que mon père me pardonne, mais je n'ai pu réprimermon premier mouvement. Depuis ma captivité, c'était le premier rêve heureux que je faisais... Les coups qu'on m'a donnés m'ontarraché à ce songe chéri; j'étais furieux, non de douleur .. mais de regrets... D'ailleurs que fait cela? Je suis esclave ici, je dois souffrir; je souffrirai la punition.
— Mais cette peine est cruelle. . . pauvre infortuné... elle est si cruelle, que je ne vous abandonnerai pas... pendant votre supplice... elle est si cruelle, que je serai près de vous... que je prierai pour vous, et au moins mesmains nmies presseront vos mains crispées par la douleur.
Le Maure regarda fixement le père Elzéar, puis il dit avec un accent de résignation presque indifférente :
;«, — J'aurai donc à souffrir beaucoup ?
Le religieux, sans lui répondre serra plus fortement ses mains dans les siennes, et at-