CHAPITRE XXVIII
— l'f'iidaiit que tiinl ôc niulheurs mruaçaieiit on fêtait paisiblement la Noël.
Malgié les inquiétudes qu'avaient données les avis du guetteur, malgré les alarnjes que causait la terreur des pirates, on avait l'ait dans chaque maison, pauvre ou riche, les préparatifs de cette fête patriarcale.
Nous avons parlé de la magnifique crèche préparée depuis longtemps par les soins de dame Dulceline.
Elle était enfin achevée et placée dans la salle du dais ou salon d'honneur de la Maisoi.- Fortc.
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Minuit venait de sonner. La femme de charge attendait avec impatience le retour de llaymond V, de sa fille, d' Honorât de Berrol et de quelques parents ou liùtes ({ue le baron avait invités à cette cérémonie.
Tous s'étaient rendus à la Ciolat, atiji d'assister à la messe de minuit.
L'abbé Mascarolus avait dit la messe dans la chapelle du château, pour les personnes qui y étaient restées.
Nous conduirons le lecteur dans la salle du dais; elle occupait les deux tiers de la longue galerie qui communiquait aux deux ailes du château.
On ne l'ouvrait que lors des occasions solennelles. ^
Une splendide étoile de soie rouge damassée couvrait ses minailles. A défaut de fleurs que la saison rendait tiès rares, des masi-es de branches d'arbies verts, airangées dans des caisses, cachaient presqu'entièrement les dix glandes fenêtres cintrées de cette hxWq immense.
A Tune de ses extrémités, s'élevait unr «hc-
minée de granit grossièrement sculptée et haute de dix pieds.
Malgré le froid de la saison, aucun feu ne brûlait dans ce vaste foyer, mais un énorme bûcher composé de sarments de vigne, de hêtre, d'olivier, de pommes de pin, n'attendait que la formalité d'usage pour jeter dans le salon des flots de lumière et de chaleur.
Deux pins aux longues branches vertes ornées de rubans, d'oranges et de grappes de raisin , étaient dressés dans des caisses de chaque côté de la cheminée, et formaient audessus de son manteau un véritable bosquet de verdure.
Dix lustres de cuivre illuminés de bougies jaunes dissipaient à peine les ténèbres de cette pièce immense.
A son autre bout, en face de la cheminée, s'élevait un dais à peu près semblable au dais d'un lit avec courtines, rideaux, rebrasses et épitoges de damas rouge.
Il couvrait de ses longs plis cinq marches de bois cachées par un tapis turc.
Ordinairement le fauteuil armorié de Raymond V était placé sur cette élévation.
C'est h cette place que trônait le vieux gentilhomme lors des rares occasions où il rendait la haute et basse justice seigneuriale.
Le jour de Noël, ainsi que nous l'avons dit, la crèche de l'enfant Jésus occupait cetleplace d'honneur.
Une table de chêne massive, recouverte d'une riche draperie orientale, garnissait le milieu de la calerie.
Sur celle table, on voyait un coffret d'ébène richement sculpté et armorié ; il renfermait le livre de raison, sorte d'archives, dans lesquelles on inscrivait les naissances des membres de la famille, et les faits importants arrivés dans chaque maison.
Des fauteuils et des bancs de chêne sculptés à pieds tors complétaient l'ameublement de cette galerie, à laquelle son ampleur et sa nudité sévère donnaient un caractère imposant.
Dame Dulcelinc et l'abbé Mascarolus venaient de terminer la pose de la crèche sous le dais.
Cette merveille était un tableau en relief, d'environ trois pieds <'arrés de base sur trois piods de hauteur.
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La itpi ésentatiou fidèle de l'étable où iia- (juit Je Sauveur aurait trop limité la composition poétique du bon abbé.
Au lieu de se passer dans une étable , la pieuse scène se passait sous une espèce d'arcade soulenuc par deux assises à demi ruinées; des interstices des pierres (véritables petites pierres tendres artistement taillées), s'échappaient de longues guirlandes de feuilles pariétaires aussi naturelles.
Un nuage de cire blanche semblait envelopper la partie supérieure de l'arcade Cinq ou six chérubins d'un pouce de hauteur, modelés en ciie peinte de couleur naturelle et portant des ailes d'azur faits de plumes d'oiseaux mouches, étaient, çà et là, nichés dans le nuage et tenaient suspendue une banderole de soie blanche, au milieu de laquelle brillaient ces mots, brodés eu lettres d'or : Gloria in excelsis.
Les assises de l'arcade reposaient sur une sorte de tapis de mousse fine et serrée comme du velours vert; eji avant de celle fabrique, on voyait le berceau du Sauveur du inonde, \m véritable berceau eu uiinialure, recouvert
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des plus riches dentelles. L'enfant Jésus y reposait.
Agenouillée tout auprès, la Vierge Marie penchait sur lui son front maternel, le voile hlanc de la reine des anges tombait jusqu'à ses pieds et cachait à demi sa robe de soie couleur d'azur.
L'agneau pascal, les quatre pieds attachés ])ar un ruban rose, était couché au pied du berceau ; derrière lui, le bœuf accroupi avançait sa lourde tète et de ses yeux d'émail semblait contempler l'enfant divin.
L'une sur un plan plus reculé, et à demi caché par les montants de l'arcade, derrière laquelle il se trouvait, montrait aussi sa tête débonnaire.
Le chien semblait ramper auprès du berceau, pendant l'adoration des bergers vêtus de grossiers sayons, et des rois mages portant de riches robes de brocatelle.
Un quadruple rang de petites bougies de cire rose parfumées brûlaient autour de cette crèche.
Il avait fallu un travail immense et véritablement beaucoup de ressources d'imagina-
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lion , pour arriver à une perfection de ce genre. Ainsi, l'une en relief, de six pouces de hauteur, était recouvert de peaux de souris qui imitaient sa robe à s'y tromper.
Le bœuf, noir et blanc, devait son pelage à un cochon d'Inde de cette couleur, et ses cornes noires, courtes et polies, aux pinces arrondies d'un énorme scarabé .
Les robes des rois mages révélaient un travail et une patience de fée , leurs longs cheveux blancs étaient de vrais cheveux dont dame Dulceline avait dégarni elle-même sa tête vénérable.
Quant aux figurines des chérubins, de l'enfant Jésus et aux différents masques des acteurs de cette scène pieuse, ils avaient été achetésà Marseille chez des maîtres ciriers toujours merveilleusement assortis d'objets nécessaires à la confection des crèches.
— Sans doute, tout cela n'était pas de l'art ; mais il y avait dans ce petit monument d'uno laborieuse et naïve piété quelque chose de simple, de touchant , comme la scène divine qu'on avait tenté de reproduire avec une si religieuse conscience.
Le bon vieux prêtre et dame Dulceline , après avoir allumé les dernières bougies qui environnaient la crèche , se complurent ua instant dans l'admiration de leur ouvrage.
— Jamais , monsieur l'abbé — dit dame Dulceline — nous n'avons eu si belle crèche à la Maison-Forte.
-r C'est vrai, dame Dulceline, la représentation des animaux approche autant de la nature qu'il est donné à l'homme d'approcher des merveilles de la création,
— Ah ! monsieur l'abbé , pourquoi faut-il que ce soit ce mécréant, ce damné bohémien qu'on dit un émissaire des pirates , qui nous ait donné le secret de faire des yeux de verre à ces animaux.
— Qu'importe, dame Dulceline, peut-être un jour ce mécréant connaîtra -t-il la vérité éternelle. Le Seigneur emploie tous les bras pour travailler a son tem[»le.
— Dites-moi donc, monsieur l'abbé, pourquoi on inci la crèche sous le dais, dans la salle d'honneur? Voilà bientôt quarante ans que je fais des crèches dans la Maison-Furte des Anbiez; ma mère en a fait pour R;iymond
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IV, père do Rnymond V, ])cnd:iiit autant d'annéos... Eli liion î jf no lui :ii jamais demandé , ni jo no me suis jamais demandé à moi-même pomquoi on choisissait de préférence la salle du dais pour cette exposition.
— Ah! voyez-vous, dame Dulceline , c'est qu'il y a toujours au fond de nos anciens usages religieux quelque chose de consolant poitt les petits, pour les faibles et pour les souffrants... et aussi quelque chose d'imposant comme une leçon pour les heureux , pour les riches el pour les puissants de ce monde... Celte crèche, par exemple , c'est le symbole de la naissance du divin Sauveur... C'estle pauvre enfant d'un pauvre artisan, et pourtant, il doit être un jour autant au-dessus des hommes les plus puissants que le ciel est au-dessus de la terre... Aussi, vous le voyez, dame Dulceline, le jour anniversaire de la rédemption, la crèche rustique et pauvre de l'enfant Sauveur prend la place d'honneur dans le salon cérémonial du haut baron.
— Ah ! je comprends, monsieur l'abbé, on met l'enfant Jésus à la place du haut baron
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pour signifier que les seigneurs doivent s ÎJiclinerdes premiers devant le Sauveur ?
— Sans doute, dame Dulceline, en faisant ainsi hommage au Seigneur du symbole de sa puissance, le baron prêche l'exemple delà communion et de l'égalité des hommes devant Dieu.
Dame Dulceline resta un moment pensive ; satisfaite de cette explication . elle eut encore recouis à l'abbé pour une question qui lui semblait plus difficile à résoudre.
— Monsieur l'abbé — reprit elle d'un air embarrassé — vous dites qu'au fond de tout ancien usage il y a toujours un enseignement? peut-il y en avoir à laisser, le jour de Pàqueslleuries, les enfants trouvés courir dans les rues de Marseille * avec des branches de lauriers ornées de fruits '/ Tenez... l'an passé, le jour de Pâques-fleuries, j'en rougis encore , irionsieu)' l'abbé, je »ue promenais surin cnnncbièreen compagnie de maUreTalebard-Talebardon le consjil, qui alors ne s'était pas dé-
* Villeneuve. — Stalislique des Boudies-dii-Hhi^iie. — Manhelli. — Usages marseillais — Vdir !•••. in<nir< ,ii;t(iiir> pour le i*'-<W' (je ce chanilre.