‹ Le commandeur de Malte (volume 2)Chapitre 22 sur 54 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Pendant que Raymond V et ses hôtes soupaient gaiement, la troupe des gens de guerre signalée par le guetteur et qui se composait d'une cinquantaine d'hommes appartenant au régiment de Guitry, était arrivée presque à la porte de la Maison-Forte.

Le greffier Isnard , toujours suivi de son clerc, dit au capitaine Georges, qui commandait ce détachement :

— Il serait prudent, capitaine, d'essayer une sommation avant de tenter une attaque de vive force, pour nous emparer de la persoime de-Haymoud V. Ils sont dans son repaire une

130 LE CÛMMANDrKR DE MALTE.

cinquantaine de dénions bien armés, derrière de bonnes murailles.

— Eh ! que m'importent les murailles?

— Mais, outre les murailles, il y a un pojil; et vous le vo^'ez, capitaine, il est levé.

— Eh! que m'importe le pont! Si Raymond V refuse de le baisser, eh bien ! mort- Dieu ! mes carabins monteront à l'escalade ; cela leur est arrivé plus d'une foisdaus la dernière guerre! Nous attacherons, s'il le faut, un pétard à la porte... Bien entendu, greftier. que, quoiqu'il arrive, vous nous suivrez pour protester et pour verbaliser.

— Hum !... hum!... — fit l'homme de loi. — Sans doute, moi ou mon clerc, nous devons vous assister ; je pourrai même, danscette circonstance, reconnaître la bonne conduite et le zèle du susdit clerc en le chargeant de cette honorable mission.

— Mais, maître Isuard, c'est votie office et non le mien — dit le malheureux scribe.

— Silence, mon clerc ! nous voici arrivés devant la Maison -Forte. Les moments sont précieux. Préparez-vous à suivre le capitaine et à m'obéir?

La troupe se trouvait, en effet, au bout de l'allée de sycomores qui débouchait sur l'hémicycle.

Le pont était levé, les fenêtres qui s'ouvraient sur la cour intérieure resplendissaient encore de lumières, car les hôtes du baron étaient partis depuis peu de temps.

— Vous le voyez, capitaine, le pont est levé ; et de plus, le fossé est large, profond et rempli d'eau — dit le greffier.

Le capitaine Georges examina attentivement les abords de la place; après quelques moments de silence, il tira violemment sa moustache gauche, signe certain de son désappointemcnt.

Un factionnaire, placé dans l'intérieur de la cour, voyant briller des armes à la clarté de la lune, cria d'une voix forte :

— Qui va là?... répondez ou je tire...

Le greffier recula trois pas, s'abrita derrière le capitaine, et répondit d'une voix haute :

— De par le roi et de par monseigneur le cardinal, moi maître [snard, greffier de l'amirauté fie Toulon, je vous somnjodc baisseï' ce pont.

i'>2 l.K COMMAXDErR DE MALTE.

— \ OU!^ 110 vouIl'z pas vous rutiler! — dit la voix. — En im'^iiie temps une vive lueur éelairtiiit une des meurtrières qui défendaient la porte, il fut facile déjuger que la senlinelle soufilait la mèche de son mousquet.

— Prends bien garde! — s'écria Isnard. — Ton maître sera responsable de ce que tu vas faire !

Cet avertissement fit réfléchir le soldat, il tira son coup de mousquet en l'air en criant d'une voix de stentor : — Alerte!... alerte!...

— lia tiré sur les soldats du roi ! — s'écria le greffier pâle de colère et d'effroi — C'est un cas de rébellion armée... j'en prends acte... clerc... prenez acte de ce fait.

— Non, greffier — dit le capitaine — il a aboyé, mais il n'a pas voulu mordie ; j'ai vu la flamme du coup, il a tiré en l'air pour donner l'alarme.

Aux cris de la senlinelle, on vit par-dessus les murs la lueur de plusieurs flambeaux.

On entendit dans la cour des pas nombreux, précipités, et un grand clitiuetis d'arnics.

Enfin, inaitre Laramée, le morion en tétc

t. ARUESTATIOX. 135

et ]'i poili'inc année d'une euira.^se, [taïut à une des embrasures de la porte.

— Par la mort-Dieu ! que voulez-vous? — s'écria-t-il. — Est-ce donc l'heure de venir troubler de braves gens ()ui t'êtent la Noël.

— 11 s'agit d'un ordre du roi que nous venons mettre à exécution — dit le greftier. — Et

— J'ai encore du vin dans mon verre, greffier, bonsoir, je vais le vider — dit i.aramée ; — seulement, souviens-toi des taureaux, et sache qu'une balle de mousquet atteint encore plus loin que leurs cornes; or donc, bonne nuit , greffier!

— Songe bien à ce que tu vas faire, insolent drôle — dit le capitaine Georges. — Il ne s'agit plus cette fois d'une poide mouillée de greffier, mais d'un coq de <'ombat, qui a le bec dur et les éperons pointus, je t'en préviens.

— Le fait est, maître Isnard — dit humblement le clerc au greffier — que nous sommes à ce gendarme ce qu'c^st une citiouiilc à une balle d'iulilierie.

Le greffier, déjà fort cho(pié de la comparaison du capitaine, repoussa riklcmeut le clerc.

et ajouta avec suffisance, en s'adressant à Laramée :

— Vous avez cette fois , à votre porte , le droit et la force, la main de justice et le glaive... Ainsi , majordome , je vous somme d'ouvrir et de baisser le pont.

Une voix bien connue interrompit le greffier : c'était celle de Raymond V, qu'on avait été prévenir de l'arrivée du capitaine.

Éclairé par Laramée, qui portait une torche, le vieux gentilhomme parut bientôt debout sur la petite plate-forme que formait l'entablement de la porte , masquée par le pontlevis.

La clarté vacillante du flambeau jetait des reflets rougeâtres jusque sur le groupe de soldats, et étincelait sur leurs hausse-cols et sui* leurs casques de fer.

Le reste de la scène était à demi dans l'ombre, ou éclairé par la clarté de la lune.

Raymond V portait un habit de gala richement galonué ; ses cheveux blancs tombaient sur son collet. Rien n'était plus digne, plus imposant, plus résolu que son attitude.

L'ARRESTATION. m

— Que voulez-vous? — dit-il d'une voix retentissante.

Maître Isnard répéta la formule de son réquisitoire, et conclut à ce que Raymond V, baron des Anbiez, fût appréhendé au corps, et conduit, sous bonne escorte, dans les prisons de la prévôté de Marseille, pour crime de rébellion aux ordres du roi, etc.

Le baron écouta le greffier dans un profond silence. Lorsque Thomme de loi eut terminé, des cris d'indignation , des huées et des menaces, poussés par les gens de la maison du baron, retentirent dans la cour intérieure.

Raymond V se retourna, réclama le silence, et répondit au greffier :

— Tu as voulu exercer, dans mon château, une visite illégale et contraire aux droits de la noblesse provençale ; je t'ai chassé de chez moi à coups de fouet. J'ai fait ce que j'ai dû. Or, maujour ! je ne puis me laisser appréhender au corps pour avoir fait ce que j'ai dû en châtiant un drôle de ton espèce. Maintenant, exé- (;utc les ordres dont tu es chargé ; je ne t'en empêche pas phis que je ne t'ai empoché de visiter mes magasins d'artillerie... Je regrette

ioQ U. COMMANDEUR DE MALTE.

que mes hôtes m'aient quitté tout à l'heure, car ils auniicnt aussi protesté en leur nom contre l'oppression du tyranneau de Marseille.

Ce discours du baron fut accueilli avec des cris de joie par la garnison de la 31aison- Forte.

Raymond V allait descendre de son piédestal, lorsque le capitaine Georges, qui avait le langage rude et les manières brusques d'un vieux soldat, s'avança sur le revers du fossé, il mit son chapeau à la main , et dit à RaymondV, d'un ton respectueux :

—Monseigneur, je doisvous prévenir d'une chose... c'est que j'ai avec moi cinquante soldats déterminés, et que je suis décidé, quoique à regret, à exécuter mes ordres.

— Exécutez-les, mon brave ami — dit le baron en souriant d'un air goguenard — exécutez. Votre maréchal veut essayer si ma poudre est bonne... il vous charge de l'éprouvette... Nous commencerons l'essai quand vous voudrez.

— Capitaine, c'est trop parlementer — s'écria le greitier — Je vous somme d'employer à l'instant même la force des armes pour vous

L'.\RRK>TAT1U.V. 157

rendre maîtie de ce rebelle aux ordres du roi notre maître, et de...

— Greffier, je n'ai pas d'ordre à lecevoir de vous; seulement, prenez garde de vous mettre entre la lance et la cuirasse , il pourrait vous en douloir.., — dit impérieusement Je capitaine à maître Isnard.

Se retournant vers le baron, il lui dit avec autant de fermeté que de déférence ;

— Une dernière fois, monseigneur, je vous supplie de bien réfléchir; le sang de vos vassaux va couler; vous allez faire tuer de vieux soldats qui n'ont aucune animosité contre vous ni contre les vôtres... et tout cela, monseigneur, permettez à une baibe grise de vous le dire franchement , tout cela parce que vous vouiez vous rebeller contre les ordres du roi... Que Dieu vous pardonne, monseigneur, d'avoir causé la mort de tant de braves gens, et à moi de tirer l'épée contre un des plus dignes gi'ntilshommes d(î la province; mais je suis soldat, <;tje dois obéir aux ordres que j'ai reçus.

Ce noble et simple langage fit une profonde impression sur llaymondV; il baissa la tête

en silence, resta quelques moments pensif, puis il descendit tout-à-coup de la plate-forme.

On entendit quelques murmures , dominés par la voix retentissante du baron.

Au même instant le pont s'abaissa, la porte s'ouvrit; Raymond V parut, et dit au -capitaine, en lui tendant la main d'un air à la fois imposant et cordial :

— Entrez , monsieur, entrez ; vous êtes un brave et honnête soldat. Quoique ma tête soit blanche, elle estquelquefois aussi folie que celle d'un page... J'ai eu tort... Vous devez en effet exécuter les ordres qu'on vous donne. Ce n'est pas à vous, c'est à monsieur le maréchal de Yitry à qui je dois dire ma pensée sur sa conduite envers la noblesse provençale. Ces braves gens ne peuvent pas être victimes de ma résistance. Demain, au point du jour, si vous le voulez bien, nous partirons pour Marseille, monsieur.

— Ah ! monseignenr — dit le capitaine, e!i serrant la main de Raymond Y avec émotion, et en s'inclinant avec respect — c'est maintenant que je suis véritablement désespéré de la mission que jai à remplir.

Le baron allait répondre au capitaine, lorsqu'un bruit lointain, formidable, s'élevant dans les airs, attira l'attention de tous ceux qui remplissaient la cour de la Maison- Forte.

On eut dit le sourd mugissemejit de la mer en furie...

Tout-à-coup, une lueur immense éclaira l'horizon dans la direction de la Ciotat ; les cloches du couvent et de Téglise commencèrent à sonner le tocsin .

La première idée qui vint au baron fut que le feu était à la ville.

— Le feu... — s'écria- t-il — le feu est à la Ciotat ! Ca[>itaine, vous avez ma parole, je suis votre prisonnier; mais courons à la ville... Vous avec vos soldats , moi avec mes gens , nous pouvons y être utiles.

— Je suis h vos ordres monseigneur...

A ce moment le son prolongé, retentissant de l'artillerie , fil Irendjier les échos de la plage... ébraida lesvîlrcsde la Maison-Forte...

— Du canon ! ce sont les pirates... Au diable le guetteur, qui nous laisse siupreuclre... Les pirates... Aux armes ! capitaine.., auxar-

leO LE COMMANDLl K hV MsITP.

iiios ! (^.es (](Mnon> ;Ut '.quent !;i ville... I.aïamée, mon épre... Capilniiio, à rlipval... àciieval! Vous m'emmènerez prisonnier demain ; mais cette nuit, courons défendre cette malheureuse ville...

— Mais , monseigneur votre maison. .

— Du diable s'ils s'y frottent... Laramée et vingt hommes la défendraient contre une armée entière. Mais cette malheureuse ville est snrprise... Vite à cheval... à cheval !

Les grondements de l'artillerie devenaient de plus en plus fréquents, les cloches tintaient à grande volée ; une sourde rumeur arrivait jusqu'à la Maison-Forte; les tlammes semblaient augmenter d'intejisité.

Laramée apporta en toute hâte an baron son morion et une cuirasse. Raymond V prit le casque, mais ne voulut pas entendre parler de la cuirasse.

— Maujour ! est-ce que j'ai le temps d'agrafer cet attirail!... Vite, qu'on m'amène Mistraoù — criait-il en courant vers lécurie.

Il trouva Mistraoii bridé; mais voyant qu'on était trop longtemps à le seller, il le monta à poil, dit à Laramée de garder vingt hommes

L\\RRF.STAT[0.\. 161

pour la défense de la Maison-Forte, lui recommanda sa fille, et, accompagné du capitaine, il prit en toute hâte le chemin de la Ciotat.

Les soldats et les vassaux armés du baron se mirent au pas de course, et suivirent de très près Raymond V et le capitaine Georges. Le greffier et son clerc, entraînés malgré eux dans le mouvement général, furent obligés de se joindre à la troupe.

Page 1