CHAPITRE XXXI
LE CHKBER.
Nous retournerons muintenanl quelque peu sur nos pas, pour apprendre au lecteur quelles furent les manœuvres de ce cliebek pendant l'attaque de la Ciotat, attaque à laquelle il ne pritpas part. Nous dironsaussi comment Reine des Anbiez était tombée au pouvoir d'Érèbe.
Le bohémien, après avoir endormi le guetteur du cap de l'Aigle au moyen d'un narcotique, était descendu surla plage, et avait gagné la pointe de terre derrière laquelle les galèies etlechebek des pirates attendaient son arrivée selon les avis qu'il avait envoyés à Pog-Reis par son second pigeon.
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Hadji, quoiqu'il fît assez froid, se mit bravement à la nage, et atteignit bientôt la Gallione rouge, qui était sur ses rames à une très petite distance de la côte.
Après une longue cou versation avec Pog- Reis, auquel il douna les derniers renseignements pour assurer le succès de sa descente à la Ciotat, le bohémien , suivant les ordres de Pog, se rendit à bord du chebeck , commandé par Érèbe.
Ce bâtiment devait rester étranger à l'action, et seulement s'approcher do la Maison-Forte, pour servir à renlèvcment de Reine des Anbicz.
Une fois la jeune fille au pouvoir d'Érèbo, le chebek avait ordre de faire \\n signai , ousuite duquel les galères des pirates commençeraieut leur attaque sur la ville.
Pendant le combat, le chebek devait servir d'éclaireur et croiser au large, afin de doinier l'alarme aux barbaresques, si par hasard les galères royales de mousieurde Brézé apparaissaient dans l'ouest.
Ces dis[M)sitions prises, h; chebek s'éloignaut de.^ galères, cl douh'aiit le pr(»m<mt(tire,
guidé par le bohémien, qui connaissait parfaitement les localités, s'était avancé vers la ceinture de rochers qui s'étendaient au pied de la Maison-Forte.
A la suite de sa conversation de la veille avec Pog, Érèbe avait été pris d'un accès de tristesse profonde.
Dans l'un de ces fréquents et amers retours sur lui-même, il avait vu sa conduite sous son véritable jour; il s'était ému de pitié en songeant aux malheurs qui allaient fondre sur cette petite ville alors si tranquille, et presque sans défense.
Lorsqu'il s'agit de distribuer les postes de combat , il avait formellement déclaré à Pog qu'il ne s'associerait pas à ce nouvel acte de brigandage.
Pog, qui voulait toujours le pousser au mal, ne contraria pas cette résolution, l'encouragea même, et conseilla à Érèbe de profiter de cette occasion pour enlever mademoiselle des Anbiez.
En conséquence , il lui laissa toute liberté de manoeuvre pour exécuter ce projet.
Érèbe accepta ; il avait ses desseins.
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Depuis sa singulière ciitrevue avec Reine, depuis surtout que le rapport d'Hadji avait pu lui faire croire qu'il était aimé, sa passion pour cette jeune fille s'était chaque jour augmentée.
Le bohémien, en lui vantant la douceur, les charmes , l'esprit , l'élévation de caractère de mademoiselle des Anbiez, avait fait naître dans l'esprit d'Érèbe de vagues et de nobles espérances.
Sa dernière conversation avec Pog le détermina à tout risquer pour les réaliser.
II avait jusqu'alors souvent entendu Pog se livrer à ses accès de misanthropie farouche ; mais jamais la méchanceté de cet homme, jamais ses mépris pour l'humanité ne s'étaient si cruellement révélés.
Ne se trouvant plus attaché à lui par aucun lien, il résolut de saisir la première occasion d'échapper à son influence.
Il affecta donc, quelques heures avant l'entrepiise une gaité brutale et licencieuse, en pailant du rapt qu'il allait commettre.
Pog fui ou parut dupe de ces démonstrations. Ainsi que nous l'avons dit , il donna à
Éi'èbe entière liberté de manœuvre pour lu faciliter l'enlèvement de Reine.
Érèbe, bien décidé à profiter de ces circonstances, se proposa donc, avec l'aide d'Hadji , de se rendre mailre de mademoiselle des Anbiez.
Sans doute cette action était criminelle; mais ce malheureux jeune lionime, élevé pour ainsi dire en dehors de la société, ne connaissant que la violence de ses désirs, aimant passionnément, et se croyant non moins passionnément aimé, ne pouvait hésiter un moment devant celte détermination.
Dès qu'il fut en vue de la Maison -Forte , il laissa son chebek en panne à quelque distance, et descendit dans une barque légère avec Hadji et quatre rameurs déterminés.
Le bohémien avait mis à profit son séjour sur la côte.
Il dirigea parfaitement lembarcalion à travers les écueils et les récifs ; la chaloupe fut amarrée à l'abri d'un rocher.
Ace moment les hôles de Raymond V le quillaieiit, le repas de la Noël étant (orminé. A ce moment le greffier Isnard, assisté du ca-
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pitaiue Georges, n'était pas encore venu pour arrêter le vieux gentilhomme.
Érèbe, Hadji et deux rameui's mirent pied à terre , et s'avancèrent avec précaution jusqu'au pied du mur crénelé de la Maison-Forte.
On se souvient que le bohémien l'avait souvent escaladé, en apparence pour faire montre de son adresse aux yeux de Stéphanette et de Reine.
Il faisait clair de lune, mais l'ombre projetée parles bâtiments avaitconvert la descente et la marche des pirates.
Un factionnaire qui se promenait sur la torrasse ne s'aperçut de rien.
I^es fenêtres de la galerie du château llamboyaienl, mais celles de l'oratoire de Reine étaient obscures.
Iladji pensa avec raison que mademoiselle des Anbiez ne s'étnit pas encore reliiée chez elle.
Il proposa à Érèbe d'attendre le n)oment où Reine regagnerait son appartement , d'escalader alors lanjuiiiillc, de poignarder le factionnaire, et une fois mnUres de h Ici r;tss(\ de
monter sur le balcon , comme le bohémien l'avait souvent fait.
En cassant un carreau, on ouvrait la fenêtre ; après avoir étouffé les cris de rriademoiselledes Anbiez, en la bâillonnant, l'on s'en rendait maîtres, et on la descendait par la fenêtre, sur la terrasse, et de la terrasse sur les rochers, au moyen d'une sorte de ceinture imaginée pour embarquer et débarquer les esclaves récalcitrants, et dont le bohémien s'était provisoirement muni.
En cas d'alarme, les pirates comptaient sur leur adresse et sur leur intrépidité, pour fuir par les mêmes moyens, sûrs d'ailleurs de regagner leur barque avant que les hôtes de la Maison-Forte eussent pu sortir du château, et faire le tour des murailles pour arriver à la grève, et s'opposer à leur rembarquement.
Le plan fut accepté par Érèbe, qui seulement s'opposa à ce que le factionnaire fut tué.
Les quatre pirates se préparèrent à l'escalade. La sentinelle se promenait du côté opposé à celui par lequel ou devait monter sur la terrasse.
Hadji, suivi do Tun desescompagnons, gra-
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vit donc la muraille, à l'aide des trous formés par le temps, et des longs rameaux de lierre enracinés dans les creux des pierres.
Arrivés au sommet du mur, les pirates s'aperçurent avec joie que la guérite, se trouvant entre eux et la sentinelle, devait ainsi les cacher un moment à sa vue.
Ce moment était précieux , ils sautèrent sur le terre-plein.
A l'iustant où le soldat, dans sa marche régulière, revint devant la guérite, Hadji et son compagnon se jetèrent sur lui, avec la rapidité de l'éclair.
Hadji lui mit ses deux mains sur la bouche pendant que son compagnon s'emparait de son mousqnet; puis, à l'aide d\in lap ' dont Hadji était muni, ils eurent bientôt bâillonné la sentinelle, dont ils enchaînèrent les mouvements au moyen d'uue longue et forte écharpe de coton.
Alors Iladji jeta une corde à nœudsà Èrèbe.
* Sorte de haillon fait de liégo, dont on se servait poiubâillonner les forçats souvent pendant le combat pour cmpérhi r Ifur» rri«.
Celui-ci fut en un iustant sur la terrasse ; il était alors environ une heure du malin.
Hadji savait qu'on ne relevait les postes qu'à deux heures.
Tout-à-coup les fenêtres de la chambre de l'oratoire de Reine s'éclairèrent.
Cachés à l'ombre de la guérite, Hadji et Erèbe délibérèrent un moment sur ce qu'ils avaient à faire.
Le bohémien proposa d'escalader seul le balcon dont la longueur dépassait de beaucoup la largeur de la croisée, de s'y cacher, d'épier à travers les vitres quel serait le meilleur moment d'agir, et d'en prévenir Krèbe par un signe.
Celui-ci adopta le projet , mais voulut s'y associer.
Hadji monta donc le premier , jeta l'échelle de cordes à Érèbe, tous deux s'embusquèrent de chaque côté de la croisée.
Erèbe allait s'aventurer à regarder par les carreaux, lorsque les battants de la fenêtre (jui se projetaient en dehors, s'ouvrirent doucement, et Reine s'avança sur le balcon.
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Érèbe et Hndji se trouvèrent ainsi un moment masqués par les vitraux.
La jeune fille, triste, soucieuse, voulait jouir un moment de cette belle et paisible nuit.
Les insfaYits étaient précieux, l'occasion si favorable que la même idée vint au bohémien et à Erèbe.
Fermant vivement derrière Reine les venta ux de la fenêtre qui les cachaient, les deux pirates la saisirent, avant qu'elle ait pu pousser une j)lainte.
Qu'on juge de son effroi , de sa douleur, lorsqu'elle reconnut dans son ravisseur l'étranger des roches d'Ollioules.
Érèbe mit dans la faible lutte qui s'engagea entre lui et la malheureuse fille tous les ménagements j)Ossib!es, en s'excusant sur la violence de son amoui...
En moins de temps qu'il ne faut pour l'éciirc, mademoiselle des Anbiez fut entourée d'une sorli' d»; ceinture qui lui était tout mouvement.
Érèbe, ne pouvant se servir de ses mains jioiii' descendre l'échelle à nœuds, puisqu'il emportait Heine dans ses bias, se fit attacher,
par Hadji, une corde autour du corps; à mesure qu'il descendait un échelon de l'échelle, le bohémien laissait doucement couler la corde qui soutenait le ravisseur.
Érèbe, tenant toujours ainsi Reine dans ses bras, atteignit le pied de la muraille.
Hadji allait à son tour quitter le balcon , lorsque Stéphanette entra dans la chambre, en s'écriant : — Mademoiselle ! mademoiselle... le greffier et des hommes d'armes viennent pour arrêter monseigneur...
A ce moment , maître Isnard et le capitaine Georges venaient en effet sommer Raymond V de les suivre.
Ne trouvant pas sa maîtresse dans sa chambre, et voyant la fenêtre ouverte , Stéphanette y courut.
Le bohémien , qui s'était aperçu du danger que pouvait causer la présence de Stéphanette, s'était brusquement caché.
Celle-ci, étonnée de ne pas voir sa maîtresse, s'avança sur le balcon. Le bohémien ferma vivement la fenêtre derrière la jeune fille, et lui mit la main sur la bouche.
Quoique surprise et effrayée , Stéphanette
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tâcha de se délivrer des mains du bohémien qui , pouvant à peine la contenir, cria à voix basse à Érèbe :
— A l'aide ! à l'aide ! cette diablesse est forte comme un petit démon ; elle mord comme une chatte en furie ; si elle crie, tout est perdu.
Erèbe, ne voulant pas quitter Reine, ordonnaà l'autre pirate d'aller au secours d'Hadji.
En eff( t, Stéphanette, beaucoup plus hardie que sa maîtresse, ayant des habitudes un peu plus maies que mademoiselle des Ânbiez, faisait une héroïque et vigoureuse résistance ; elle parvint même, en aisant usage de ses jolies dents, à faire lâcher prise à Iladji, et à pousser quekpiescris.
Malheureusement la fenêtre était fermée , ses plaintes ne furent pas entendues.
Le second pirate vint en aide au bohémien ; malgré ses efforts , la fiancée du digne capitaineTrinquetaillesubitlesortde sa maîtresse, elle fut affalée sur la terrasse par les deux ravisseurs, aven un peu moins de cérémonie que mademoiselle des Anbiez.
Eue fois sur le terre-plein du rempart, l'entreprise ne pouvait plus rencontrer de diffi-
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oiillo sérieuse. En eliVl , les deux jeunes filles furent descendues le long de la muraille, à l'aide des précautions et des moyens déjà employés pour les descendre du balcon.
Érèbe el Hadji gagnèrent la chaloupe qui les attendait, et les deux captives étaient à bord du ehebek, que les hôtes de la Maison-Forte ne soupçonnaient pas encore l'enlèvement de Reine et de sa suivante.
Tout jusque-là avait été au gré des désirs d'Érèbe.
Heine et Stéphanette , délivrées de leurs liens, furent respectueusement déposées dans la cabine du ehebek qu'Éi èbe avait fait arranger avec toute la recherche possible.
Le premier mouvement de stupeuret d'effroi passé, Reine reprit toute la fermeté, toute la dignité qui la caractérisaient.^'''^
Stéphanette, au contraire, après avoir vaillamment résisté, cédait à un accablement presque désespéré.
Lorsque Érèbe se présenta devant elles, Stéphanette se précipita à ses genoux , en pleurant.
Reine garda un sombre silence, el ne dai-
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gna pas même jeler un regard sur son ravisseur.
Erèbe alors fut presque effrayé de la réussite de sa tentative. Il subit encore l'influence des bons et des mauvais instincts qui hillaient eu lui. Ce n'était pas un audacieux ravisseur, c'était un enfant timide.
Le sombre silence, l'air à la fois digne et profondément irrité de Reine, l'imjiosaient et le désolaient à la fois.
Hadji, pendant tout le temps de leur fatale expédition, avait constammentrépété à Érèbe que Reine l'aimait passionnément, et que le premier moment de bonté et de colère passé , il trouverait la jeune fdle remplie de tendresse et même de reconnaissance : il Ht donc un effort de courage, s'approcba de Reine avec une aisance effrontée et lui dit :
— Après l'orage le soleil... demain vous ne penserez plus qu'à la cbanson de iV'mir et mon amour sècbera vos larmes...
En disant ces mots, Érèbe voulut }>rendre une des mains que la jeune fille tenait toujours sur son visage...
— Miséiabh' ! napprocbez pas... — s'écria Rtine en le repousKHil avec eflroi il en lui