‹ Le commandeur de Malte (volume 2)Chapitre 54 sur 54 · II · texte numérisé non relu

II

tait pas seulement baptisé ! Heureusement le père Elzéar a pensé à lui taire (lonner ce sacrement! Ah ! le malheureux, il ne portera pas jusqu'à ce soir les noms chrétiens que monseigneur et mademoiselle lui ont donnés.

— Et monseigneur? — demanda Luquin.

— Oh! quanta monseigneur, il serait déjà sur pied. ..et auprès de M. le commandeur si on l'écoutait ; du reste , l'abbé Mascarolus dit qu'un homme ordinaire aurait été tué par une pareille blessure et qu'il faut que monseigjieur ait les os de la tête aussi durs que du fer.., pour avoir résisté à cet horrible coup de massue. Dieu merci, celui qui a donné le coup n'en donnera plus !

— A propos, vous savez, Stéphanette, qu'on n'a pas pu retrouver le corps de Pog-Reis sous les ruines de l'abbaye?

— Ce n'était qu'un infidèle , mais mourir sans sépulture ! — dit Sléphanetle avec effroi...— Comment donc a-t il été enseveli sous les ruines?

— Voici ce que M. Honorât m'a raconté et il doit le savoir, Au moment oîi le malheureux jeune homme tomba blessé par monsieur le

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eoinmandeiir, Poii-Reis, comineilsrappelK'iit, tenait M. Honorât pour l'cmpêchei' d'aller réparer les combaltaiits. Tout-à-coup , comme vous savez, la foudre a éclaté au milieu de la baie, elle est tombée à bord de la Gallione rouge, les poudres ont pris feu, la Gallione a sauté, et en sautant elle a englouti avec elle l'autre galère déjà très avariée par les boulets de la coulevrine de maître Laramée... Pas un pirate n'aéchappé. Les vagues de la baieétaient si grosses, si furieuses, que le meilleur nageur s'y serait mille fois noyé...

— Mais Pog-Reis? — demanda Stéphanette...

— L'explosion fut si forte, que le sol trembla; le pirate surpris m'abandonna alors, me dit M. Honorât — « je courus au commandeur, qui s'était déjà jeté sur le corps de son fils , il l'embrassait en sanglotant. Au moment de l'explosion, Pog-Rois était resté au pied des mines. Ces vieux murs, ébranlés par lacommo» lion et par la violence de la trombe d'air, se sont écroulés et l'ont enseveli sous leurs débris. » Ce matin , des pécln*urs venant de la l)aie ont dit que les pierres étaient si énormes

qu'on n'avait pu les remuer et qu'on avait renoncé à retrouver le corps de ce hrignnd.

— Mon Dieu ! mon Dieu, quel événement, Luquin , et comme cela prouve bien que le ciel est juste... Voyez,., les deux galères de ces bandits foudroyées ? pas un n'en réchappant? Pog-Ueis écrasé sous les ruines de l'abbaye!

— Sans doute , sans doute , Stéphanette, le ciel a déjà beaucoup fail, mais il n'a pas tout fait? il lui reste encore un antre compte à régler.

— Que voulez-vous dire?...

— Lorsque nous avons entendu on mer cette explosion, en revenant sous loutes voiles à la Maison-Forte et même un peu plus vite que je ne le voulais, car In tenq)èto chassait ma polacre sur les lames comme une plume dans l'air...

— C'est bien vrai, Luquin, aussi nous nous Cl unies perdues. Quel temps ! quelles vagues ! nous pensions n'avoir échappé à un danger que pour tomber dans un autre.

— Oui... oui... Eh bien! qui est-ce qui a

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passé à une portée de cauon de nous pendant l'ouragan?

— Que sais-je, moi? j'avais trop peur, j'avais trop à m'occuper de ma maîtresse pour regarder ce qui passait auprès de nous.

— Vraiment, Stéphanette. Eh bien ! c'était le chebek de ce maudit bohémien, que l'enfer laisse sur cette terre, je ne sais pourquoi ! Oui, c'était son chebek qui nous a prolongés. Il avait par hasard mouillé son navire assez loin des galères, et il ne s'est en rien ressenti de l'explosion ! Deux heures après, loisqu'il eut ramené M. le commandeur, M. Honorât et ce malheureux jeune hoiimie à bord de la galère, profitant de rincioyable oubli de M. le commandeur qui négligeait de le l'aire pendre, il a eu l'audace de remettre à la voile, et c'est lui que nous avons vu passer près de nous, retournant sans doute dans le sud, où il sera noyé ou brûlé si le bon Dieu tient à compléter l'exemple qu'il a déjà donné en engloutissant les deux galères pleines de ces mécréants... Voilà ce que je lui souhaite.

— Allons, allons, Luquin, vous êtes bien acharne après ce misciablc, ne vous on occu-

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pez plus. Enfin, c'est lui qui nous a ramenés à bord de la galère noire, mademoiselle Reine, moi, mes compagnes, les prisonniers, le greffier Isnard et son clerc qui faisaient partie des captifs, et ne cessaient de l'appeler leur libérateur. Ayez donc un peu de pitié pour votre prochain...

— Mon prochain.... Ce misérable vagabond... Mon prochain!... le prochain de satan !

— Ah ! que vous êtes méchant dans vos rancunes !

— Allons... bon — s'écria Luquin en fureur. Voilà que vous le défendez maintenant , i! ne vous reste plus qu'à le regretter... D'ailleurs, il le disait bien, que vous le regretteriez; et peut-être n'avait-il pas tort!

— Certes, si vous recommencez vos jalousies, vous me le ferez regretter.

— Le regretter... lui... vous osez....

— Sans doute, car au moins une fois dans son bâtiment, il m'a laissée pleurer, me déîïpler en repos...

— Ce n'est pouitant pas ce qu'il disait...

hum. . hum... les paroles dorées de ce bavard insolent étaient bien capables de vous distraire d'un aussi profond chagrin que celui que vous éprouviez sans doute.

Stéphanette, indignée, allail répondre à son fiancé, lorsque le sifflet de mademoiselle Reine des Anbiez la rappela dans l'intérieur de l'apparie ment.

Elle rentra après avoir jeté à Luquin un regard courroucé.

Le capitaine était en train de se repentir de ses soupçons, lorsque le majordome Laramée sortant précipitamment de la chambre de Raymond V.

— Vous voilà, Luquin, venez vite m'aider à transporter monseigneur chez le commandeur, il est trop faible pour marcher ; nous le porterons dans son fauteuil.

Luquin suivit Laramée, et entra chez Raymond V.

Le vieux gentilhomme était encore trèspâle, un large bandeau noir enveloppait sa tôte, mais il avait en partie recouvré toute sa vivacité, toute son énergie. L'abbé Mascarolus était près de lui.

M4 lE COMMAXDEUH DE M\LTE.

— Vous dites donc, l'abbé... que ce malheureux enfant s'éteint, et qu'il veut ine parler encore?

— Oui, monseigneur.

— Et mon frère Pierre V

— Toujours dans le même état , monseigneur.

— Vite... vite.... La ramée , jette-moi un manteau sur les épaules, et marchons avec tes jambes et celles de ce garçon, car les miennes ne sauraient encore me porter.

Luquin prit le fauteuil d'un côté, Laramée le prit de l'autre, et ils transportèrent le baron dans une vaste chambre où Érèbe était couché.

A la porte de cette chambre, ils trouvèrent Peyroû le guetteur, qui attendait avec anxiété des nouvelles de son ancien capitaine.

La figure d'Erèbe était déjà décomposée par les approches de la mort. Ses traits naguère si beaux, si purs, se contractaient douloureusement. Il était pâle, de la froide pâleur des mourants. Ses yeux seuls brillaient d'un éclat d'autant plus vif qu'il allait s'éteindre...

Sa blessure était mortelle, et ne laissait aucun espoir.

Pierre des Anbiez, portant les mêmes vêtements que le jour de cette fatale rencontre , était assis sur le pied du lit de son fils, dans une immobilité absolue, la tête baissée sur sa poitrine, ses mains sur ses ircnoux, son regard fixe, ardent, attaché à la terre ; depuis la veille, il n'avait pas quitté celte position.

Le père Elzéar, assis au chovet d'Erèbe, penché vers lui, soulevait la tête appesantie de ce malheureux enfant, et la pressait doucement sur sa poitrine avec une douloureuse émotion.

Raymond V se fit déposer près du lit.

Luquin etLaramée se retirèrent.

— Dieu me pardonnera, n'est-ce pas, bon religieux? — dit Krèbe , d'une voix faible , à Elzéar. — Il aura pitié de mon ignorance en faveur de mon zèle... Hélas !.. depuis deux jours seulement, je suis instruit de sa vérité sainte.

— Espérez, espérez dans sa niiséi'icorde infinie, mon enfatit, vous êtes chrétion nnnu-

tenant. Deux jours de repentir, de croyance rachètent bien des fautes. C'est la ferveur, et non la durée de la peine, qui louche le Seigneur...

— Oh!., je mourrais avec une espérance de plus, si mon père pouvait me pardonner aussi ! — dit Erèbe , avec amertume. — Puis il reprit avec égarement :

— Oh ! malédiction sur Pog-Reis. Oh !

pourquoi m'a-t-il fait croire, en me montrant ces portraits, que mon père avait été le meurtrier de ma mère et des miens?.. Oh! comment a-t-il pu soulever toute ma haine?.. Hélas 1 je l'ai cru... parce que lui, toujours si cruel pour moi, il a pleuré... oui... pleuré, en me serrant contre son cœur , eu me demandant pardon du mal qu'il m'avait fait. Alors moi , voyant cet homme si implacable pleurer. . me serrer dans ses bras... je l'ai cru... et puis j'espérais que ce combat me serait fatal... je savais Reine des Anbiez en syreté... je pouvais mourir... Et vous, vous, son père., me pardonnez-vous aussi? — dit Érèbe en s'adressant à Raymond V.

— Pauvre enfant... ne m'as-tu pas sauvé la

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vie dans les rochers d'Ollioules? Quoique ma fille fût en ta puissance, ne l'as-tu pas respectée , défendue? Enfin n'es-tu pas le fils de mon frère... après tout... fils d'un amour coupable... si l'on veut, mais, Maujour ! tu es de la famille.

— Raymond... Raymond — dit doucement Elzéar à son frère, d'un ton de reproche.

— Mais mon père... mon père, il ne montend pas — dit Érèbe. — Je mourrai donc sans qu'il m'ait dit : Mon fils — s'écria le malheureux enfant d'une voix défaillante, et d'un brusque mouvement il se redressa sur son séant, jeta ses bras autour du cou de Pierre desAnbiez, et laissant retomber sa tête alourdie sur le sein pntcrnel, il s'écria: — mon père... mon père, entendez-moi?

Ce cri désolé, expirant , dans lequel lùèbe semblait avoir conceutré le reste de ses forces, alla une dernière fois retentir au fond du (mur de Pierre des Anbiez.

Le commandeur leva lentement la télé, regarda aulnur de lui, puis liaissa le» yeux sur Érèbe, toujours attaché à son cou.

Alors , pressant la tête de son llls entre ses deux mains , il lui donna sur le front un baiser pieux d'une tendresse solennelle...

Puis il reposa doucement sur l'oreiller la tête de son enfant, et lui dit à voix basse, avec un sourire étrange et un accent rempli de bonté :

— Enfant... tu m'as appelé, j'ai entendu ta voix au milieu des ténèbres... je suis venu... maintenant j'y retourne. Adieu... dors... dors pour toujours, mon enfant...

Et il étendit le drap sur le visage d'Erèbe comme on fait pour les morts.

— Mon frère ! — s'écria le père Elzéar en écartant vivement le drap et en regardant Pierre des Anbiez avec étonnement.

Celui-ci ne parut pas l'entendre; il retomba dans cette sorte d'accablement pour ainsi dire muet et sourd dont il ne devait plus sortir...

Erèbe s'affaiblissait de plus eu plus...

Il dit à Raymond V :

— Une dernière grâce avant de mourir.

— Parle... parle... mon enfant; d'avance je te l'accorde.

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— Je voudrais voir une fois, une fois encore votre fille... celle qui m'a donné un nom elHélien... Elle aussi, hélas! a bien à mo partionner.

— Reine, ta cousine, ta marraine ; j'y consensde grand cœur. Elzéar, mon frère... voulez-vous la prévenir?

— Les niinules sont comptées, il faut songera Dieu, mon fds — dit Elzéar à Erèbe.

— Par pitié, que je la voie... ou je meurs désespéré — dit Erèbe d'une voix si déchiranle que b; père Elzéar sortit.

Raymond V prit les deux mains de son neveu dans les siennes.

Déjà elles étaient glacées...

— Elle ne vient pas... — dit Erèbe... — et pourtant il faut que je...

Sa voix s'affaiblit... il ne put continuer.

Reine entra accompagnée du père Elzéar.

Erèbe se leva à demi sur son coude gauche; de sa main droite, il eut la force de briser une petite chaîne d'or qu'il avait au col, il la lendit à Reine en lui montrant, avec un i\\\ble sourire, la petite colond)e émaillée «piil v

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avait suspendue, autrefois prise à Reine dans les rociies d'Ollioules, et lui dit :

.le vous la rends... Me pardonnerez-vous?

— Je porterai toujours cette chaîne en souvenir du jour où vous avez sauvé mon père — répondit Reine avec une émotion navrante.

— Vous la porterez toujours? — dit Erèbe.

— Toujours! — répondit Reine en ne pouvant retenir ses larmes.

— Ah! je puis mourir maintenant — dit Erèbe.

Un dernier rayonnement sembla luire sur son visage assombri par les approches du trépas.

— Mon frère — dit le père Eizéar d'une voix austère en se levant — cet enfant va mourir.

Raymond V comprit que les derniers moments d'Erèbe appartenaient à Dieu. 11 embrassa son neveu, fit venir Luquin et Laramée pour l'emporter, et sortit avec Reine.

Le commandeur était resté muet et immobile, toujours assis sur le lit de son fils mourant.

COXCI.rSIOX. 55<

Raymond V lui envoya Peyroii, espérant qiiosa vuelei'a])|u>llci'ail peut tHre à iiii.

Lo guittour, s'appi'ochantile Pierre des Anbiez, lui dit :

— Monsieur le commandeur, venez.

Soit que la voix de Peyroii, qu'il n'avait pas enteridue depuis longtemps, le frappât davantage. . soit qu'il obéît à un instinct inexplicable, le commandeur se leva et suivit le guetteur, hélas! sansjetei" un dci-nier regard sur son (ils...

Le père Elzéar resta seul avec lui.

Un quart d'heure après, Érèbe n'était plus...

firèbe fut enseveli dans le cimetière de la râotat. Les pénitents noirs et gris de la Ciotat suivirent son convoi. Le service fini, ils se dispersèrent.

Un seul resta longtemps près de la tombe.

Chose étrange! il n'avait pas pris part ni aux chants ni aux cérémonies de l'église ; il n'avait pas jeté de l'eau sainte sur le cercueil...

(^e pénitent resta jusfprà la nuit.

Alors il regagna à pas lents un eri(|ue dans lequel il trouva un bateau où il s embarqua.

Ce faux péiiit.eiit était Hadji. II avait laissé son eliebek sous voile et était venu à terre, bravant tous les périls pour venir rendre un dernier hommage à la mémoire du malheureux enfant qu'il avait pourtivut concouru à ])erdre.

Depuis on n'entendit plus parler du bohémien.

Pierre des Ânbiez, jusqu'à la fin de ses jours, resta dans un état qui n'était ni la raison ni la folie. Oj ne l'entendit jamais prononcer une seule parole , quoiqu'il continuât d'habiter la Maison-Forte.

n ne répondait à aucune question. Il allait cbaque matin s'asseoir près du tombeau de son filsj et il y restait jusqu'au soir , absorbé dans une méditation profonde. Peyroii ne le quittait pas. Le commandeur ne semblait pas s'apercevoir de sa présence.

Le père EIzéar , après quelques mois de séjour à la Maison-Forte , recommença sa vie aventureuse de rédempteur des captifs jusqu'à ce que l'âge ne lui permit plus de voyager.

Reine n'épousa pas Honorât de Berrol. Elle vécut îidèle au triste souvenir d'Érèbe.

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Quelques années après, le chevaliei" se maria. Reine fut pour lui et pour sa femme la meilleure des amies.

Raymond V, guéri de ses blessures, chevaucha encore longtemps surMistraoii.

Le cardinal de Richelieu, informé de la coulagcuse conduite du baron lors de la descente des pirates, ferma les yeux sur les méfaits du vieux mécontent à l'endroit du greffier Isnard.

Peu de temps après , le maréchal de Vitry fut envoyé à la Bastille par suite de son déiliélc avec monseigneur rarchcvéque de Bordeaux. Raymond V se crut vengé; et, autant par leconnaissance pour le cardinal que par raison, il ne prit plus qu'une part toute vénielle aux rébellions.

Le digne Luquin Trinquelaille épousa Stéphanette, et, quoiqu'il fût d'une confiance aveugle dans sa femme et qu'elle la méritât de tous points, il regrettait de n'avoir pas pu noyer le bohémien.

Maître Laramée mourut au service du baron.

Le vénérable abbé Mascarolus donnaencore

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