‹ Le commandeur de Malte (volume 2)Chapitre 7 sur 54 · CHAPITRE XXni · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXni

LA rOLACRK.

Lelcndoniain du supplice du Maure, le vent de (ramoutaue redoubla de violence.

Les vaî^ues déferlaient avec fureur sur la ceinture de rochers au milieu desquels s'ouvrait l'étroit passage qui conduisait dans la rade de Tolari.

Vers les onze heures du matin , maîti'e Simon, monté sur la plateforme des ranihades , causait avec niaîlre Hugues de l'exécution de la veille et du courage du Maure.

Tout-à-coup, à leur grand élonnemcnt , ils virent une polacre presque à sec de voiles , et fuyant devant la tempête , s'avancer avec la

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rapidité d'une tlèchc vers la passe dangereuse dont nous avons parlé.

Tantôt le frêle bâtiment, s'élevant sur la crête des vagues énormes, laissait voir le taillemer de sa carène qui ruisselait d'écume, comme le poitrail d'un cheval de course.

Tantôt au contraire, s'abîmant dans le creux des lames , la polacre plongeait avec tant de violence que sa poupe s'élevait presque perpendiculairement.

Alors on pouvait parfaitement distinguer sur son pont inondé deux hommes enveloppés de cabans bruns à capuchon , qui faisaient tous leurs efforts pour maintenir la barie du gouvernail.

Cinq autres marins, accrouj)is à l'avant ou se tenant aux cordages, attendaient le moment d'aider i\ la manœuvre.

Ainsi, tour à tour portée au sommet des vagues et précipitée dans leurs profondeurs, la polacre avançait avec une effrayante vélocité versl'étroite entrée du chenal où la mer brisait avec fuiic.

— Par saint Elme — -s'écria maître Simon— voilà un navire perdu !

— Perdu — reprit froidement Hugues — dans quelques minutes ses voiles et sa coque ne seront plus que des débris... ses mariniers ne seront plus que des cadavres... Que le Seigneur sauve les âmes de nos frères !

— Comment ose-t-il s'aventurer dans ce passage par un temps pareil ? — dit le canonnier.

— Périr pour périr , il vaut encore mieux se perdre avec une lueur d'espérance... Quand on espère , ou prie et on meurt en chrétien ; quand on désespère , on blasphème , et on meurt en païen.

— Regardez regardez, maître Simon,

voilà le petit navire dans les brisants : c'est fait de lui !

A ce moment le commandeur, qu'on avait été avertir de rapproche de ce bâtiment et de sa position désespérée, parut sur le pont avec tous les chevaliers, officiers ou caravanistes montant la galère.

Après avoir jeté un coup-d'œil attentif sur la polacre et sur les brisants, Pierre des Anbiez dit d'une voix haute et solennelle :

—Que les deux calques soient prêts et armés pour aller tout à l'heure recueillir les cadavres

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sur la grève... aucune puissance Inimaine ne peut sauver ce malheureux navire... Dieu seul le peut.

Pendant que les comités surveillaient l'exécution de cet ordre, le commandeur se retournant vers le chapelain :

— Mon frère, disons les prières des agonisants pour ces malheureux. Frères, à genoux... Que la chiourme se découvre.

Ce fut un gi'and et imposant spectacle. Tous les chevaliers, vêtus de noir, s'agenouillèrent, tète nue, sur le pont ; la cloche de la pi'ière tinta tristement son glas funèbre au milieu des rugissements du vent.

Les esclaves se mirent aussi à genoux et découverts.

A l'arrière et au milieu du groupe noir des chevaliers, on di.stingflait le frère Elzéar à sa soulanelle blanche.

Les prières des agonisants commencèrent avec autant de recueillement (jue si la scène se fût passée à terre dans l'église d'un cloître.

Ce n'était pas là une vaine prière ces

moines-soldats étaient tristes et recueillis. Marins... ils voyaient l'équipage perdu sans

ressources... chrétiens, ils priaient pour l'âme de leurs frères.

En effet, la polacre semblait devoir s'anéantir à chaque instant ; les vagues furieuses, en s'engouffrant dans le chenal étroit qu'elles dedevaienl traverser, rompaient le courant et tourbillonnaient en tous sens.

Les voiles que la polacre aurait pu hisser pour appuyer sa marche, étant sou ventées par la hauteur du rocher, elle devait se briser faute de pouvoir se servir de son gouvernail , in)])uissant au n)ilieu de ces eaux sans courant et sans cesse refoulées sur elles-mêmes.

Les prières, les chants continuaient tou-' jours.

Ou distinguait au-dessus de toutes les voix la voix mâle et sonore du commandeur.

Les esclaves, agenouillés, regardaient avec une apathie farouche cette lutte désespérée de l'homme contre les éléments.

Tout-àcoup, par un hasard inespéré , soit que la polacre fût d'une construction si parfaite qu'elle répondît à l'action de son gouvernail, dans une des circonstances où le plus grand nombre des bâtiments n'en eussent pas

senti l'effet , soit que la petite voile triangulaire qu'elle hissa reçut quelque courant d'air supérieur, ce bâtiment, appuyé daus sa marche, franchit le dangereux passage avec la vitesse et la légèreté d'une mouette.

Quelques minutes après, la polacre se trouvait hors de tout péril, au milieu des eaux de la rade.

Cette manœuvre fut si imprévue, si merveilleuse, si bien exécutée , que l'étonnement suspendit un moment la prière des chevaliers.

Le commandeur stupéfait dit aux ofliciers , après quelques moments de silence :

— Mes frères , remercions le Seigneur d'avoir entendu nos prières et chantons une action de grâces.

Pendant que la galère retentissait de cette invocation pieuse et soleunelle , la polacre la Sainte-Épouvante des Moresques, car c'était elle, louvoyait dans la rade sous une petite voilure, j)our s'nj»prochcr de la galère noire.

Elle en était à peu de distance , lorsqu'un coup de canon parti des rambades de la Notre- Dame des sept douleurs, lui fit signal de hisser son pavillon et de le mettre en païuio.

Un second coup de canon lui ordonna d'envoyer son capitaine à bord de la galère noire.

Quelque intérêt qu'il eût inspiré au commandeur, ce bâtiment, le péril passé, devait se conformer aux règles établies pour la visite des navires.

Bientôt la polacre mit en panne ; son petit canot, armé de deux rameurs et gouverné par un troisième marin, vint aborder à poupe de la galère.

L'homme qui tenait le gouvernail abandonna la barre, gravit lestement les escaliers des espales, et se trouva devant le commandeur et ses chevaliers réunis à l'arrière de la galère.

Le marin en question n'était autre que notre ancienne connaissance, le digne Luquin Trinquetaille.

Son caban, ses bottes de pêcheur et ses grègues de grosse laine ruisselaient d'eau.

En mettant le pied sur le pont de la galère, il fit respectueusement retomber son capuchon sur ses épaules, et Ton vit sa bonne et honnête figure encore animée par les terribles émotions qu'il venait d'éprouver.

Le commandeur dans ses voyages h la Maison-Forte y avait souvent vu Luquin , aussi fut-il agréablement surpris en reconnaissant un homme qui pouvait lui donner des nouvelles de Raymond V.

— Le Seigneur a retiré ton bâtiment d'un grand péril — lui dit le commandeur. — Nous avions déjà prié pour ton âme et pour celle de tes compagnons.

— Bénis soyez tous, monsieur le commandeur ! nous en avions bien besoin, car la passe est rude, et depuis que je navigue je n'ai assisté à pareille fête.

Le commandeur dit au capitaine d'un air sévère : — Les épreuves que le Seigneur nous envoie ne sont pas des fêtes... Comment se porte monsieur mon frère?

— Monseigneur se portait bien — répondit ïrinquetaille un peu honteux des reproches du commandeur; — je l'ai laissé en bonne santé avant-hier quand j'ai quitté la Liaison- Forte.

— Et mademoiselle des Anbiez? — dit le père Elzéar qui s'était approche?

— Mademoiselle des Anbiez se porte aussi très-bieo, mon père, — dit Luquin.

— D'où viens-tu?... où vas-tu? — dit le commandeur.

— Monsieur le commandeur, j'étais sorti hier de la Ciofat avec trois Essanguis * aimés pour croiser à deux ou trois lieues des côtes, pour tâcher de découvrir les pirates.

— Les pirates?

— Oui, monsieur le commandeur. Un chebek harbaresque a paru, il y a trois jours; maître Peyroii l'a découvert. Toute la côte est en alarme, on s'attend à une descente... et l'on a raison, car une tartane de Nice que j'ai rencontrée avant le coup de vent, m'a dit avoir vu, à l'est de la Corse, trois bâiiments, dont la Gallione ronge de Pog-Reis le renégat.

— Pog-Reis ! — s'écria le commandeur.

— Pog-Reis ! — répétèrent les chevaliers qui entouraient le commandeur.

— Pog-Reis ! — dit encore Pierre des Anbiez avec une expression de sombre contentement, comme s'il allait rencontrer enfin un

* Bâteau-pécheur des côtes de Provence.

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ennemi implacable longtemps cherché et qui, par fatalité, lui avait toujours échappé.

— Que venais-tu faire à Tolari? — demanda le commandeur à Trinquetaille.

— Révérence parler, monsieur le commandeur, je n'y venais pas pour mon plaisir. Surpris par le coup de vent d'hier, j'ai louvoyé cette nuit comme j'ai pu; mais le temps est devenu si forcé... que, regardant ma polacre comme perdue, j'ai fait un vœu à Notre-Dame de-la-Garde , et j'ai risqué d'essayer d'entrer dans la passe que je connaissais, car j'ai mouillé ici bien des fois en revenant des côtes de Sardaigne.

— Fasse le Seigneur que celle tramontane cesse! — dit le commandeur — puis s'adressantà son pilote lïaulurier : — Que penses-tu du temps, pilote?

— Monsieur le commandeur, si le vent augmente encore jusqu'au coucher du soleil, il y a des chances pour qu'il cesse au lever de la lune.

— Si cela est ainsi — dit le commandeur à Trinquetaille — cl (|uc cette nuit tu puisses

sortir sans danger, tu iras à la Ciolat prévenir monsieur mon frère de mon arrivée.

— Et ce sera une grande joie à la Maison- Forte, monsieur le commandeur, sans compter que votre venue pourra y être bien utile; car un bateau de Marseille que j'ai rencontré m'a dit que des gens de guerre étaient partis pour la Ciotat avec le capitaine de la compagnie des gardes de monseigneur le maréchal de Vitry. On disait dans le publie que ces troupes pouvaient bien être envoyées à la Maison-Forte par suite de Taffaire du greffier Isnard?

— Qu'est-ce que cela veut dire? — demanda le commandeur à Luquin.

Le capitaine raconta comment Raymond V, au lieu de se soumettre aux ordres du gouverneur de la Provence, avait fait poursuivre son émissaire par ses taureaux.

En entendant la narration de cette mauvaise et imprudente plaisanterie de Raymond V, le commandeur échangea un triste coup-d'œil avec le père Elzéar, comme s'ils eussent intérieurement déploré la folle et téméraire conduite de leur frère.

— Descends au scandalard \ le maître valet t'y donnera de quoi te réchauffer et te réconforter — dit le commandeur à Luquin.

Celui-ci obéit à cet ordre avec reconnaissance et se rendit à l'avant, suivi de quelques curieux, désireux d'avoir des nouvelles de Provence.

Le commandeur rentra chez lui avec son frère et lui dit : — Dès que le temps le permettra, nous partirons pour la Maison-Forte. Je tremble que Raymond ne soit victime de ses témérités envers les créatures du cardinal. Fasse le Seigneur que je rencontre Pog-Reis et que je puisse empêcher le mal qu'il projette sur cette plage sans défense et sur cette malheureuse ville.

* Endroit où l'on renferme les provisions.

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