LA GALLI0NE ROUGE ET LA SYBARITE
sistant à prendre à ceux qui ont, avec le moins de chance de perle possible; oui encore une fois, compère, où diable voyez-vous de l'inhumanité là dedans?
— Tiens , tu me fais honte et pitié. Tu n'as pas même l'énergie du mal. Il y a toujours en, toi du cuistre de collège.
— Fi... fi! mon cher compère, ne parlez pas du collège , de ce triste temps de maigre chère et de privations sans nombre; je serais à cette heure sec comme un mât de galère , si j'étais resté à cracher du latin , tandis que maintenant, dit l'effronté coquin en frappant sur son ventre , j'ai une encolure de prébendier... et tout cela grâce à qui ? à Yacoiib-Reis qui, il y a vingt ans , me fit esclave, comme j'allais par mer à Civita- Vecchia pour tenter une fortune cléricale dans la ville des tonsurés. Yacoùb-Reis me trouva de l'esprit , de l'activité, du courage; j'étais jeune, il m'apprit son métier; je reniai, je pris le turban, enfin de fil en aiguille , de pillage en meurtre , je suis arrivé à commander la Sybarite ; le commerce va bien! je m'expose dans les cas extrêmes , et, quand il le faut, je me bats comme un autre ; seulement je tiens à ma peau, c'est vrai , car je compte avant peu me retirer du métier et aller me reposer des fatigues de la guerre dans ma retraite de Tripoli avec mesdames Trymalcion. Tout cela n'est-il pas très-humain , encore une fois ?
Ces paroles parurent faire peu d'impression sur le convive silencieux du capitaine de la Sybarite ; il se contenta de dire en haussant les épaules :
— Au sanglier sa bauge.
— Sardanapale ! à propos de sanglier , combien j'envie ceux qui figuraient clans les festins épiques de Trynialcion mon patron ! s'écria le grossier personnage sans paraître s'offenser du dédain de son hôte ; voilà de dignes sangliers, qu'on servait entiers, coiffés d'un bonnet d'affranchi, et intérieurement farcis de boudins et de saucisses qui simulaient les entrailles , ou bien renfermantdes grives ailées qui s'envolaient au plafond. Voilà de ces somptuosités que je réaliserai un jour ou l'autre, Sardanapale!!! Je ne travaille depuis vingt ans que pour donner un jour une fêle digne de l'antiquité romaine !! Faire du Pétrone ou du Juvénal en actions, voilà mon rêve.
Le nain ouvrit la porte.
Le pirate songea seulement alors au tumulte qui avait si brusquement cessé.
— Eh bien! drôle! et ce bruit? Pourquoi Mello n'esl-il pas venu ? Cela n'était donc rien?
— Non , seigneur. Un esclave chrétien s'est querellé avec un esclave albanais.
— Après !
— L'Albanais a donné un coup de poignard au chrétien.
— Après?
— Les chrétiens ont crié mort à l'Albanais , mais le chrétien blessé a riposté et a presque assommé l'Albanais.
— Après ?