HADJ
11 saisit sa lunette ; malgré les ombres du soir qui commençaient à descendre , il reconnut le greffier Isnard monté sur sa mule blanche ; il accompagnait un cavalier : à son hausse-col de fer, à sa jaquette de buffle, à son écharpe blanche , on reconnaissait ce dernier pour un capitaine.
Que veut dire ceci ? s'écria le guetteur en se rappelant avec effroi Tanimosité de maître Isnard. Vont-ils donc arrêter le baron des Anbiez , en vertu d'un ordre de monseigneur le maréchal de Vitry ?. .. Ah ! je ne le crains que trop... Et ce que je crains plus encore... c'est la résistance de Raymond V... Mon Dieu! qu'estce que cela va devenir?... Quelle triste Noël ! si cela est ainsi que je le redoute.
Abîmé d'inquiétude , le guetteur restait les yeux iixés sur la plage , quoiqu'alors la nuit fût devenue assez obscure pour ne pas lui permettre de rien distinguer.
Bientôt la lune se leva brillante , pure ; elle inonda de sa vive clarté les rochers , la baie , la plage et la Maison-Forte.
Au loin , noyée de brume , la ville , dont la masse sombre et vaporeuse fourmillait çà et là de points lumineux, découpait la noire silhouette de ses toits aigus et de ses clochers sur le pâle azur du ciel.
La mer , tout à fait calmée , ressemblait à un lac paisible... on entendait à peine le sourd murmure de ses vagues endormies. Une ligne d'un bleu plus sombre marquait la courbe immense de l'horizon.
Ua LE COMMA.\DEUK DE MALTE.
Le guetteur regardait avec anxiété les fenêtres de la Maison-Forte, qui toutes étaient vivement éclairées.
Peu à peu il sentit ses paupières s'alourdir.
Attribuant cette pesanteur de tête au vin dont il n'avait pourtant que sobrement usé , il se leva et marcha avec vivacité.
Malgré ce mouvement , il sentit une espèce de lassitude se glisser dans tous ses membres.
Sa vue s'affaiblit... il fut obligé de revenir s'asseoir sur son banc.
Pendant quelques minutes il lutta de toute sa force contre l'engourdissement qui envahissait peu à peu ses facultés.
Enfin , quoique sa raison commençât de partager aussi cet état de torpeur générale , il eut la présence d'esprit d'aller dans sa logelte, et de se plonger la tête dans un bassin d'eau presque gelée.
La fraîcheur de cette immersion lui rendit, pendant quelques secondes , l'usage de ses sens.
— Malheureux! qu'ai-je fait? s'écria-t-il ; je me suis enivré...
11 fit quelques pas encore , mais il fut forcé de se rasseoir.
Un moment contrarié, le soporifique redoubla d'action... Adossé contre le mur de sa logelte, le guetteur conserva malheureusement assez de perception pour être témoin d'un spectacle qui pensa le faire mourir de rage et de désespoir.
Deux galères et un chebek parurent à la pointe orientale de la baie, pointe que Peyroù pouvait seul découvrir des hauteurs du cap de l'Aigle.
Ces bâtiments doublèrent le promontoire avec lenteur et précaution.
Par un dernier et violent effort , le guetteur se dressa de toute sa hauteur, en criant d'une voix affaiblie : — Les pirates !
Il fit, en trébuchant, un pas vers le fourneau où étaient amoncelés les combustibles de toute espèce prêts à brûler. Au moment où il y touchait , il tomba, privé de sentiment.
Le bohémien , qui avait épié tous ses mouvements, parut alors à l'entrée du sentier de l'esplanade , et s'avança avec la plus grande circonspection.
Arrêté d'abord derrière la logette , il écouta , et n'entendit que la respiration oppressée du guetteur.
Certain de l'effet de son soporifique , il s'approcha de Peyroù , se baissa , toucha ses mains , son front , et les trouva glacées.
— La dose est forte , se dit-il , peut-être même trop forte... Tant pis, car je ne voulais pas le tuer...
S'avançant alors sur le bord du précipice , il vit au loin , très-distinctement , les trois bâtiments pirates.
Après avoir marché lentement , de crainte d'être découverts , ils faisaient force de rames pour atteindre l'entrée du port, où le bohémien devait aller les rejoindre.
L'œil exercé d'Hadji reconnut , à l'avant des deux
galères, certains points lumineux, qui n'étaient autres que des torches incendiaires , destinées à brûler la ville et les bâtiments pêcheurs.
— Par Ébiis ! ils vont enfumer ces citadins comme des renards dans leur terrier... il était temps que ce vieillard s'endormit peut-être pour toujours ; mais visitons sa logetle.. j'ai le temps de redescendre, je serai assez tôt sur la grève pour m'emparer d'une barque et rejoindre maitre Pog , qui m'attend avant que de commencer l'attaque. Entrons, on dit que ce vieillard cache ici un trésor .
Hadji prit dans l'àtre un tison et alluma une lampe.
Le premier objet qui frappa ses regards fut un
bahut d'ébène sculpté , placé près du lit du guetteur.
— Voilà un meuble bien riche pour un tel reclus. Ne trouvant pas de clef, le pirate prit la hache,
brisa la serrure , ouvrit les deux battants , les tablettes étaient vides.
— Il n'est pas naturel , dit-il , d'enfermer rien avec autant de précaution ; le temps presse, cette clef m'ouvrira tout. 11 reprit la hache; en un instant le meuble fut en morceaux.
Un double fond se brisa.
Le bohémien poussa un cri de joie en apercevant le petit coffret d'argent ciselé dont nous avons parlé , et sur lequel on voyait une croix de Malte.
Ce coffret, assez lourd, se fermait sans doute par un secret, car on n'y apercevait ni clef, ni serrure.
— J'ai ma bonne part du butin, maintenant cou-
rons aider maître Pog à prendre la sienne... Ah!... ah !... ajoula-t-il avec un rire diabolique en montrant la baie et la ville alors ensevelies dans le calme le plus profond , tout à l'heure Éblis secouera là ses ailes de feu... Le ciel sera en flammes et les eaux en sang...
Puis , par dernière précaution , il vida une tonnelle d'eau sur le fourneau des signaux, et descendit en toute hâte afin de rejoindre les bâtiments pirates.