HADJI
La fête de la Noël était enfin arrivée.
Quoique la crainte des barbaiesques eût tenu la ville et la côte en alarme depuis plusieurs jours , on commençait à se rassurer.
Le coup de vent de tramontane avait duré si longtemps, il avait été d'une telle violence qu'on ne pouvait supposer que des bâtiments pirates aient pu se hasarder en mer par un temps pareil , encore bien moins qu'ils eussent osé relàcber dans un havre du littoral , ainsi que l'avaient pourtant fait les galères de Pog et de Trjmalcion.
La sécurité des habitants devait leur être fatale.
11 fallait au moins quarante heures pour que la galère du commandeur pût arriver du cap Corse à la Ciotat ; la tempête n'avait cessé que depuis la veille , et Pierre des Anbiez , n'avait pu mettre à la voile que le matin même des fêles de Noël.
Au contraire , les galères des pirates pouvaient être à la Ciotat en trois heures ; l'île de Porte-Cros où ils étaient réfugiés ne s'en trouvait éloignée que de six lieues environ.
Mais , nous le répétons, les craintes avaient presque cessé sur la côte; on comptait, d'ailleurs, sur la vigilance bien connue du guetteur.
II devait donner l'alarme en cas de danger; deux signaux de correspondance avec la logelte du cap de l'Aigle étaient établis, l'un à la pointe opposée de la baie, l'autre sur la terrasse de la Maison-Forte.
A la moindre alerte, tous les hommes de la Ciotat, capables de porter les armes, devaient se rassembler à la maison de ville , pour y prendre les ordres des consuls et courir à la défense du point attaqué.
Une chaîne avait été tendue à l'entrée du port et plusieurs grosses barques de pêche armées de pierriers mouillées à une très-petite dislance de cette chaîne.
Enfin , deux patrons de chaloupe , occupés depuis le malin à explorer les environs , avaient à leur retour augmenté la sécurité générale , en annonçant qu'on ne découvrait aucune voile à trois ou quatre lieues en mer.
11 était environ deux heures après-midi.
Un vent d'est assez piquant remplaçait l'impétueux tramontane des jours précédents.
Le ciel était pur, le soleil vif pour un soleil d'hiver, la mer belle quoique encore un peu houleuse.
Un enfant, portant sursatèteun panier, commençait à gravir en chantant la rampe des rochers escarpés, qui conduisait à la logetle du guetteur.
Tout à coup, en entendant l'aboiement plaintif d'un chien, l'enfant s'arrêta, regarda autour de lui avec curiosité , ne vit rien et continua sa route.
Le cri se répéta de nouveau, il semblait cette fois plus rapproché et plus douloureux.
Raymond V avait chassé la veille de ce côté ; croyant qu'un des chiens du baron était tombé dans quelque fondrière , l'enfant posa son panier par terre , gravit un assez gros bloc de rocher qui surplombait le chemin, et écouta avec attention.
Les cris s'éloignèrent un peu, quoiqu'en s'afïaiblissant ils parussent plus plaintifs encore.
L'enfant n'hésita plus : autant pour faire quelque chose d'agréable à son seigneur que pour mériter une récompense , il se mit avec ardeur à la recherche du pauvre animal et disparut bientôt au milieu des rocs entassés.
Le chien semblait tantôt se rapprocher, tantôt s'éloigner de lui ; enfin ces abois cessèrent tout à coup.
L'enfant avait quitté le sentier. Pendant qu'il éçoutome u. s
8(i LE COMMANDEUR DE MALTE.
tait, appelait, criait, sifflait, Hadji, le bohémien, parut derrière un rocher.
Grâce à son habileté de jongleur, c'était lui qui avait imité les cris du chien , afin d'entraîner l'enfant à sa poursuite et de l'éloigner ainsi de son panier. Depuis trois jours Hadji errait au milieu de cette solitude; n'osant pas reparaître à la Maison-Forte, il attendait d'un jour à l'autre la venue des pirates prévenus par son second message.
Sachant que chaque matin on portait les provisions à Peyroù, Hadji , qui guettait le pourvoyeur depuis quelques heures , avait usé du stratagème qu'on a dit, pour lui faire abandonner son panier.
Le bohémien ouvrit la cantine soigneusement garnie par le majordome Laramée, il y prit une large bouteille recouverte de paille et y versa une petite quantité de poudre blanche , puissant soporifique dont le digne Luquin Trinquetaille avait déjà éprouvé les effets.
Le bohémien avait seulement vécu depuis deux jours du peu de provisions qu'il avait emportées de la Maison-Forte ; craignant d'éveiller les soupçons , il eut le courage de ne pas toucher aux mets appétissants destinés au guetteur.
11 mit la bouteille en place , et disparut.
L'enfant , après avoir en vain cherché le chien égaré, revint prendre son panier, et arriva enfin au sommet du promontoire.
Maître Peyroii passait pour un être si mystérieux, si formidable , (pie son jeune pourvoyeur n'osa lui
dire un mot des cris du chien ; il déposa le panier sur le bord de la dernière pierre du sentier , et descendit à toutes jambes , après avoir dit d'une voix tremblante, en tenant son bonnet dans ses deux mains.
— Le bon Dieu vous garde, maître Peyroù !
Le guetteur sourit de la frayeur de l'entant , se leva de son banc , alla chercher le panier, et l'apporta près de lui.
Les provisions se ressentaient des fêtes de la Noël.
C'était d'abord un très-beau dindon rôti, mets obligé de celle solennité ; puis, un pâté de poisson froid , des gâteaux au miel et à l'huile, et une corbeille de raisins et de fruits secs, en guise de calènos (1) ; enfin , deux pains blancs à croûte dorée, et une grande bouteille contenantau moins deux pintes du plus généreux vin de Bourgogne de la cave de Raymond V , complétaient cette réfection.
Le bon guetteur , tout solitaire et tout philosophe qu'il élait , ne parut pas insensible à la vue de ces excellentes choses.
11 entra dans sa logelte , prit sa petite table, la mit devant la porte , et y plaça les préparatifs de son festin de Noël.
Pourtant une idée mélancolique vint attrister le guetteur.
Aux nuages de fumée inaccoutumés qui surmontaient la ville de la Ciotal , on voyait que les habitants,
(1) Présent qu'on se f.iit à la Noël.
pauvres ou riches , faisaient de joyeux préparatifs pour réunir à table leur famille et leurs amis. Le guetteur soupira en songeant à l'espèce d'exil qu'il s'était imposé. Déjà vieux, sans parents, sans amis, il devait mourir sur ce rocher au milieu de celte imposante solitude.
Une autre cause aussi attristait Peyroù ; il avait en vain espéré signaler à l'horizon l'arrivée de la galère du commandeur ; il savait avec quelle joie Raymond V aurait embrassé ses deux frères ; il savait aussi que la morne tristesse de Pierre des Anbiez, que ses profonds chagrins trouvaient seulement quelque adoucissement, quelque consolation au milieu des douces joies de sa famille.
Enfin , une autre raison non moins importante faisait encore ardemment désirer au guetteur le retour du commandeur.
Il était depuis plus de vingt ans dépositaire d'un terrible secret et de papiers qui s'y rattachaient. Sa vie retirée, sa fidélité à toute épreuve, étaient autant de garanties pour la sûreté de ce secret. Mais le guetteur voulait prier le commandeur de le délivrer de cette grave responsabilité et d'en charger Raymond V.
En effet, Peyroû pouvait périr d'une mort violente ; sa scène avec le bohémien prouvait à quels dangers il se trouvait exposé dans un endroit si écarté.
Toutes ces raisons faisaient donc extrêmement désirer au guetteur l'arrivée de la galère noire.
Une dernière fois, avant que de se mettre à table, il examina attentivement l'horizon.
Le soleil commençait à décliner. Le guetteur, quoiqu'il ne vît rien au loin , ne perdit pas encore l'espérance d'apercevoir la galère avant la fin du jour.
Afin de pouvoir la signaler plus vite , il résolut de dîner dehors.
La vue d'un bon repas dérida cependant quelque peu le front du guetteur.
Il commença par approcher de ses lèvres le flacon de vin de Bourgogne; après en avoir bu plusieurs gorgées , il s'essuya la bouche du revers de sa main , en disant le proverbe provençal : A Tousan tou vin es san. (A la Toussaint tout vin est sain.)
— Raymond V n'a pas oublié son juge, ajoula-t-il en souriant ; puis il dépeça le dindon.
— Allons... allons... à vieil homme, vieux vin; je me sens le cœur déjà plus réjoui , et mes espérances de voir la galère du commandeur deviennent des certitudes...
A ce moment , Peyroù entendit un frôlement dans l'air , une des branches du vieux pin craqua , et Brillante s'abattit d'un vol pesant sur le toit de pierre de la logette ; puis du toit elle descendit à terre.
— Ah! ah!... Brillante, dit le guetteur, tu viens prendre ta part du calênos de la Noël? Tiens, ajoutat-il en lui donnant un morceau de volaille, que l'aigle refusa .
— Ah ! vilaine farouche , tu ne dédaignerais pas ce
morceau s'il était saignant... Veux-tu de ce pâté?... Non... Ah! tu ne trouveras pas tous les jours un régal comme un pigeon de ce bohémien maudit. Jamais je n'oublierai le service que tu m'as rendu, mon courageux oiseau , quoique ton goût pour les chairs sanglantes ait été pour beaucoup dans ta belle action... Mais il n'importe... Brillante... il n'importe , cela sent l'ingratitude , de rechercher les motifs d'une conduite dont on a profilé, j'aurais dû penser à le donner quelque bon quartier de mouton pour fêter ta Noël... Mais demain je n'y faudrai pas... Pour toi comme pour bien des hommes , le régal fait la fête... et ce n'est pas le saint qu'on glorifie...
Maître Peyroû finit son repas, tantôt causant avec Brillante, tantôt accolant la large bouteille du baron.
Le crépuscule commençait à descendre sur la ville.
Le guetteur s'enveloppa de son caban , alluma sa pipe , et se mit à contempler les approches de cette belle nuit d'hiver avec une sorte de béatitude recueillie.
Quoique la nuit approchât , il interrogea encore l'horizon avec sa longue-vue, et ne découvrit rien.
Il tournait machinalement la tête du côlé de la Maison-Forte , en songeant que tout espoir de voir arriver le commandeur n'élait pas encore tout à fait perdu , lorsqu'il vit avec étonnement une troupe de soldats, commandés par deux hommes à cheval, s'avançant en toute hâte sur la grève , vers la demeure de Bavinond V.