‹ Le commandeur de Malte (volume 3)Chapitre 26 sur 47 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

LE CHEBEK.

Nous retournerons maintenant quelque peu sur nos pas, pour apprendre au lecteur quelles furent les manœuvres de ce chebek pendant l'attaque de laCiotat, attaque à laquelle il ne prit pas part. INous dirons aussi comment Reine des Anbiez était tombée au pouvoir d'Érèbe.

Le bohémien , après avoir endormi le guetteur du cap de l'Aigle au moyen d'un narcotique , était descendu sur la plage, et avait gagné la pointe de terre derrière laquelle les galères et le chebek des pirates attendaient son arrivée selon les avis qu'il avait envoyés à Pog-Reis par son second pigeon.

Hadji , quoiqu'il fit assez froid , se mit bravement à la nage , et atteignit bientôt la Gallione rouge, qui était snr ses rames à une très-petite distance de la côte.

Après une longue conversation avec Pog-Reis , auquel il donna les derniers renseignements pour assurer le succès de sa descente à la Ciotat , le bohémien, suivant les ordres de Pog , se rendit à bord du chebek , commandé par Érèbe.

Ce bâtiment devait rester étranger à l'action , et seulement s'approcher de la Maison-Forte , pour servir à l'enlèvement de Reine des Anbiez.

Une fois la jeune fille au pouvoir d'Érèbe, le chebek avait ordre de faire un signal, ensuite duquel les galères des pirates commenceraient leur attaque sur la ville.

Pendant le combat, le chebek devait servir d'éclaireur et croiser au large , afin de donner l'alarme aux barbaresques , si par hasard les galères royales de M. de Brézé apparaissaient dans l'ouest.

Ces dispositions prises , le chebek s'éloignant des galères , et doublant le promontoire , guidé par le bohémien , qui connaissait parfaitement les localités , s'était avancé vers la ceinture de rochers qui s'étendaient au pied de la Maison-Forte.

A la suite de sa conversation de la veille avec Pog, -Érèbe avait été pris d'un accès de tristesse profonde.

Dans l'un de ces fréquents et amers retours sur luimême , il avait vu sa conduite sous son véritable jour ; il s'était ému de pitié en songeant aux malheurs qui

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allaient fondre sur cette petite ville alors si tranquille, et presque sans défense.

Lorsqu'il s'agit de distribuer les postes de combat, il avait formellement déclaré à Pog qu'il ne s'associerait pas à ce nouvel acte de brigandage.

Pog , qui voulait toujours le pousser au mal, ne contraria pas cette résolution, l'encouragea même, et conseilla à Érèbe de profiter de celte occasion pour enlever mademoiselle des Anbiez.

En conséquence, il lui laissa toute liberté de manœuvre pour exécuter ce projet.

Érèbe accepta ; il avait ses desseins.

Depuis sa singulière entrevue avec Reine , depuis surtout que le rapport d'Hadji avait pu lui faire croire qu'il était aimé , sa passion pour cette jeune fille s'était chaque jour augmentée.

Le bohémien, en lui vantant la douceur, les charmes, l'esprit, l'élévation de caractère de mademoiselle des Anbiez, avait fait naître dans l'esprit d'Érèbe de vagues et de nobles espérances.

Sa dernière conversation avec Pog le détermina à tout risquer pour les réaliser.

Il avait jusqu'alors souvent entendu Pog se livrer à ses accès de misanthropie farouche; mais jamais la méchanceté de cet homme , jamais ses mépris pour l'humanité ne s'étaient si cruellement révélés.

Ne se trouvant plus attaché à lui par aucun lien , il résolut de saisir la première occasion d'échapper à son influence.

Il affecta donc , quelques heures avant l'entreprise, une gaieté brutale et licencieuse , en parlant du rapt qu'il allait commettre.

Pog fut ou parut dupe de ces démonstrations. Ainsi que nous Pavons dit , il donna à Érèbe entière liberté de manœuvre pour lui faciliter l'enlèvement de Reine.

Érèbe , bien décidé à profiter de ces circonstances, se proposa donc , avec l'aide d'Hadji , de se rendre maître de mademoiselle des Anbiez.

Sans doute cette action était criminelle ; mais ce malheureux jeune homme , élevé pour ainsi dire en dehors de la société, ne connaissant que la violence de ses désirs, aimant passionnément, et se croyant non moins passionnément aimé, ne pouvait hésiter un moment devant cette détermination.

Dès qu'il fut en vue de la Maison-Forte, il laissa son chebek en panne à quelque distance , et descendit dans une barque légère avec Hadji et quatre rameurs déterminés.

Le bohémien avait mis à profit son séjour sur la côte.

Il dirigea parfaitement l'embarcation à travers les écueils et les récifs ; la chaloupe fut amarrée à l'abri d'un rocher.

A ce moment les hôtes de Raymond V le quittaient, le repas de la Noël étant terminé. A ce moment le greffier Isnard , assisté du capitaine George , n'était pas encore venu pour arrêter le vieux gentilhomme.

Érèbe , Hadji et deux rameurs mirent pied à terre ,

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et s'avancèrent avec précaution jusqu'au pied du mur crénelé de la Maison-Forte.

On se souvient que le bohémien l'avait souvent escaladé, en apparence pour faire montre de son adresse aux yeux de Stéphanette et de Reine.

11 faisait clair de lune , mais l'ombre projetée par les bâtiments avait couvert la descente et la marche des pirates.

Un factionnaire qui se promenait sur la terrasse ne s'aperçut de rien.

Les fenêtres de la galerie du château flamboyaient , mais celles de la chambre de l'oratoire de Reine étaient obscures.

Hadji pensa avec raison que mademoiselle des Anbiez ne s'était pas encore retirée chez elle.

Il proposa à Érèbe d'attendre le moment où Reine regagnerait son appartement , d'escalader alors la muraille , de poignarder le factionnaire , et une fois maîtres de la terrasse , de monter sur le balcon , comme le bohémien l'avait souvent fait.

En cassant un carreau, on ouvrait la fenêtre; après avoir étouffé les cris de mademoiselle des Anbiez , en la bâillonnant, l'on s'en rendait maîtres , et on la descendrait par la fenêtre, sur la terrasse, et de la terrasse sur les rochers, au moyen d'une sorte de ceinture imaginée pour embarquer et débarquer les esclaves récalcitrants, et dont le bohémien s'était provisoirement muni.

En cas d'alarme , les pirates comptaient sur leur

adresse et sur leur intrépidité , pour fuir par les mêmes moyens , sûrs d'ailleurs de regagner leur barque avant que les hôtes de la Maison-Forte eussent pu sortir du château, et faire le tour des murailles pour arriver à la grève, et s'opposer à leur rembarquement.

Le plan fut accepté par Érèbe, qui seulement s'opposa à ce que le factionnaire fût tué.

Les quatre pirates se préparèrent à l'escalade. La sentinelle se promenait du côté opposé à celui par lequel on devait monter sur la terrasse.

Hadji, suivi de l'un de ses compagnons , gravit donc la muraille, à l'aide des trous formés par le temps, et des longs rameaux de lierre enracinés dans les creux des pierres.

Arrivés au sommet du mur, les pirates s'aperçurent avec joie que la guérite, se trouvant entre eux et la sentinelle, devait ainsi les cacher un moment à sa vue.

Ce moment était précieux, ils sautèrent sur le terreplein.

A l'instant où le soldat , dans sa marche régulière , revint devant la guérite, Hadji et son compagnon se jetèrent sur lui avec la rapidité de l'éclair.

Hadji lui mit ses deux mains sur la bouche , pendant que son compagnon s'emparait de son mousquet; puis, à l'aide d'un lap (i) dont Hadji était muni , ils

(I) Sorte de bâillon fait «le liège, dont on se servait pour bâillonner les forçais souvent pendant le combat pour empêcher leur» cils.

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eurent bientôt bâillonné la sentinelle, dont ils enchaînèrent les mouvements au moyen crime longue et forte écharpe de colon.

Alors Hadji je'.a une corde à nœuds à Érèbe.

Celui-ci fut en un instant sur la terrasse ; il était environ une heure du matin.

Hadji savait qu'on ne relevait les postes qu'à deux heures.

Tout à coup les fenêtres de la chambre de l'oratoire de Heine s'éclairèrent.

Cachés à l'ombre de la guérite, Hadji et Érèbe délibérèrent un moment sur ce qu'ils avaient à faire..

Le bohémien proposa d'escalader seul le balcon dont la longueur dépassait de beaucoup la largeur de la croisée , de s'y cacher , d'épier à travers les vitres quel serait le meilleur moment d'agir, cl d'en prévenir Éièbe par un signe.

Celui-ci adopta le projet, mais voulut s'y associer.

Hadji monta donc le premier, jeta l'échelle de cordes à Érèbe, tous deux s'embusquèrent de chaque côté de la croisée.

Érèbe allait s'aventurera regarder par les carreaux, lorsque les battants de la fenêtre qui se projetaient en dehors , s'ouvrirent doucement , et Reine s'avança sur le balcon.

Érèbe et Hadji se trouvèrent ainsi un moment masqués par les vitraux.

La jeune lille , triste , soucieuse , voulait jouir un moment de cette belle et paisible nuit.

Les instants étaient précieux, l'occasion si favorable que la même idée vint au bohémien et à Érèbe.

Fermant vivement derrière Reine les ventaux de la fenêtre qui les cachaient, les deux pirates la saisirent, avant qu'elle ait pu pousser une plainte.

Qu'on juge de son effroi, de sa douleur, lorsqu'elle reconnut dans son ravisseur l'étranger des roches d'Ollioules.

Erèbe mit dans la faible lutte qui s'engagea entre lui et la malheureuse fille tous les ménagements possibles, en s'excusantsur la violence de son amour...

En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, mademoiselle des Anbiez fut entourée d'une sorte de ceinture qui lui ôtait tout mouvement.

Erèbe, ne pouvant se servir de ses mains pour descendre l'échelle à nœuds, puisqu'il emportait Reine dans ses bras , se fit attacher , par Hadji , une corde autour du corps ; à mesure qu'il descendait un échelon de l'échelle, le bohémien laissait doucement couler la corde qui soutenait le ravisseur.

Érèbe, tenant toujours ainsi Reine dans ses bras, atteignit le pied de la muraille.

Hadji allait à son tour quitter le balcon, lorsque Stéphanette entra dans la chambre , en s'écriant : — Mademoiselle! mademoiselle... le greffier et des hommes d'armes viennent pour arrêter monseigneur... A ce moment, maître lsnard et le capitaine George venaient en effet sommer Raymond V de les suivre.

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Ne trouvant pas sa maîtresse dans sa chambre , et voyant la fenêtre ouverte, Stéphanette y courut.

Le bohémien, qui s'était aperçu du danger que pouvait causer la présence de Stéphanette , s'était brusquement caché.

Celle-ci, étonnée de ne pas voir sa maîtresse, s'avança sur le balcon. Le bohémien ferma vivement la fenêtre derrière la jeune fille, et lui mit la main sur la bouche.

Quoique surprise et effrayée , Stéphanette tâcha de se délivrer des mains du bohémien qui , pouvant à peine la contenir, cria à voix basse à Érèbe :

— A l'aide ! à l'aide ! cette diablesse est forte comme un petit démon ; elle mord comme une chatte en furie ; si elle crie, tout est perdu.

Erèbe, ne voulant pas quitter Reine, ordonna à l'autre pirate d'aller au secours d'Hadji.

En effet, Stéphanette, beaucoup plus hardie que sa maîtresse, ayant des habitudes un peu plus mâles que mademoiselle des Anbiez, faisait une héroïque et vigoureuse résistance ; elle parvint même , en faisant usage de ses jolies dents , à faire lâcher prise à Hadji , et à pousser quelques cris.

Malheureusement la fenêtre était fermée, ses plaintes ne furent pas entendues.

Le second pirate vint en aide au bohémien; malgré ses efforts, la fiancée du digne capitaine Trinquetaille subit le sort de sa maîtresse, elle fut affalée sur la terrasse par les deux ravisseurs , avec un peu

moins de cérémonie que mademoiselle des Anbiez.

Une fois sur le lerre-plein du rempart, l'entreprise ne pouvait plus rencontrer de difficulté sérieuse. En effet, les deux jeunes fdles furent descendues le long de la muraille, à l'aide des précautions et des moyens déjà employés pour les descendre du balcon.

Érèbe et Hadji gagnèrent la chaloupe qui les attendait, et les deux captives étaient à bord du chebek , que les hôtes de la Maison-Forte ne soupçonnaient pas encore l'enlèvement de Reine et de sa suivante.

Tout jusque-là avait été au gré des désire d'Érèbe.

Reine et Stéphanette, délivrées de leurs liens, furent respectueusement déposées dans la cabine du chebek qu'Érèbe avait fait arranger avec toute la recherche possible.

Le premier mouvement de stupeur et d'effroi passé, Reine reprit toute la fermeté , toute la dignité qui la caractérisaient.

Stéphanette, au contraire, après avoir vaillamment résisté, cédait à un accablement presque désespéré.

Lorsque Érèbe se présenta devant elles, Stéphanette se précipita à ses genoux, en pleurant.

Reine garda un sombre silence , et ne daigna pas même jeter un regard sur son ravisseur.

Érèbe alors fut presque effrayé de la réussite de sa tentative. Il subit encore l'influence des bons et des mauvais instincts qui luttaient en lui. Ce n'était pas un audacieux ravisseur, c'était un enfant timide.

Le sombre silence, l'air à la fois digne et profondé-

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ment irrité de Reine , l'imposaient et le désolaient à la fois.

Hadji , pendant tout le temps de leur fatale expédition , avait constamment répété à Erèbe que Reine l'aimait passionnément , et que le premier moment de honte et de colère passé, il trouverait la jeune fille remplie de tendresse et môme de reconnaissance : il fit donc un effort de courage , s'approcha de Reine avec une aisance effrontée et lui dit :

— Après l'orage le soleil... demain vous ne penserez plus qu'à la chanson de l'Emir , et mon amour séchera vos larmes...

En disant ces mots Érèbe voulut prendre une des mains que la jeune fille tenait toujours sur son visage. . .

— Misérable! n'approchez pas... s'écria Reine en le repoussant avec effroi et en lui jetant un regard si dédaigneux , si irrité... qu'Erèbe n'osa faire un pas.

Un voile lui tomba des yeux. L'accent , l'émotion , l'indignation de Reine étaient si sincères , qu'en un instant il perdit tout espoir. Il vit ou plutôt il crut qu'il s'était grossièrement trompé , que la jeune fille n'avait jamais rien ressenti pour lui.

Dans sa douloureuse surprise , il tomba aux genoux de Reine , et les mains jointes , il s'écria de la voix la plus douce et la plus touchante :

— Vous ne m'aimez donc pas ?

— Vous !... vous !...

— Oh! pardon... pardon, mademoiselle, dit Erèbe toujours à genoux , toujours en joignant les

EUGÈNE SUE. — TOME II. i i

lot LE COMMANDEUR DE MALTE.

mains , et il ajouta avec une ingénuité charmante : Mon Dieu!... pardonnez-moi, je croyais que vous m'aimiez... Eh bien, non, non, ne vous fâchez pas... je le croyais, le bohémien me l'avait dit... sans cela je n'aurais pas fait ce que j'ai l'ait.

Sans la gravité des circonstances , on n'aurait pu s'empêcher de sourire en voyant ce jeune pirate , naguère si hardi , si résolu , alors tremblant et baissant les yeux sous le regard irrité de Reine.

Stéphanette , frappée de ce contraste, malgré son chagrin , ne put s'empêcher de dire : — Mais , c'est qu'à l'entendre... on croirait qu'il s'agit d'une espièglerie de page , de quelque ruban ou de quelque bouquet dérobé... Fi... fi, monsieur... vous êtes un païen, un monstre...

— Ah!... c'est affreux... affreux !...Et mon père... mon pauvre père ! s'écria Reine en ne pouvant retenir ses larmes qui coulaient avec abondance.

Cette douleur , si vraie , navra le cœur d'Erèbe , il sentit toute l'étendue de son crime.

— Oh ! par pitié... par pitié ne pleurez pas ainsi ! s'écria-t-il les yeux baignés de larmes. Je reconnais mes torts... Dites , que voulez-vous que je fasse pour les expier?... Je le ferai, ordonnez , ma vie est à vous...

— Ce que je veux... c'est que vous me fassiez remettre à terre , à l'instant même... Et mon père... mon père, s'il s'est aperçu de cet enlèvement, quel coup affreux pour lui... C'est peut-être encore un crime que vous aurez à vous reprocher...

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— Accablez-moi... je l'ai mérité ; mais au moins n'oubliez pas que j'ai sauvé la vie de voire père.

— Et qu'importe, que vous la lui ayez sauvée, pour la lui faire maintenant si malheureuse... Ce n'est plus pour vous bénir , mais pour vous maudire que je penserai à vous désormais...

— Non, non! s'écria Érèbe en se relevant; non, vous ne me maudirez pas... Vous direz , vous direz bientôt que votre vue , que vos paroles ont arraché un malheureux à l'abîme d'infamie où il allait s'engloutir à jamais... Écoutez... cette ville est maintenant paisible... D'affreux malheurs la menacent. . . Les pirates sont proches... Qu'un signal parte de ce chebek... la mort, le pillage et l'incendie vont désoler cette côte...

— Mon Dieu !... mon Dieu ! et mon père !... s'écria Reine.

— Rassurez-vous , ce signal ne sera pas donné... Cette ville , je la sauverai... Vous êtes en mon pouvoir... A l'heure même, je vais vous reconduire à terre. Eh bien , alors... dites, si je fais cela , reprit Érèbe avec un accent de tristesse profonde , penserez-vous quelquefois à moi sans courroux et sans mépris ?

— Je ne remercierai jamais Dieu de m 'avoir rendu à mon père , sans penser avec reconnaissance au sauveur du baron des Anbiez, dit Reine avec dignité.

— Et Érèbe sera digne de votre souvenir ! s'écria le jeune pirate. Je vais tout préparer pour votre départ et je reviens vous chercher.

Il monta précipitamment sur le pont.

Le chebek était toujours en panne. On voyait au loin les deux galères. Quoique le chebek appartînt à Pog- Reis, Érèbe, depuis trois ans, commandait ce bâtiment; il croyait avoir gagné l'affection de l'équipage. Il monta donc sur le pont. Hadji allait allumer une fusée , signal convenu entre Pog et Erèbe, pour annoncer que mademoiselle- des Anbiez était à bord du chebek , et qu'on pouvait commencer l'attaque de la Ciotal.

— Arrête , dit Érèbe à Hadji , ne donne pas encore le signal. Depuis longtemps tu m'es dévoué ; encore dernièrement, aujourd'hui même , tu m'as fidèlement servi. Écoute-moi.

— Parlez promptement , seigneur Érèbe , car Pog- Reis attend le signal , et si je tarde à l'exécuter, il me fera chevaucher sur le coursier de sa galère , avec un boulet à chaque pied, pour me tenir en équilibre.

— Si tu m'obéis, lu n'auras rien à craindre. Cette vie de meurtre et de brigandage m'est odieuse ; les hommes que je commande sont moins féroces que leurs compagnons ; ils m'aiment ; ils ont confiance en moi , je puis leur proposer d'abandonner les galères. Le chebek leur est supérieur en vitesse. Après une expédition dont je te parlerai tout à l'heure , nous ferons à l'instant voile pour l'Orient , pour l'Archipel grec; arrivés à Smyrne, nous nous mettrons à la solde du bey : au lieu d'être pirates, nous deviendrons soldats; au lieu d'égorger de malheureux marchands sur le

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pont de leurs navires , nous combattrons îles hommes. Veux-tu me seconder?

Hadji avait toujours à la main sa mècbe allumée ; rapprochant de sa bouche , il aviva son feu avec un imperturbable sang-froid , et dit à Erèbe : — Ce sont là tous vos projets , seigneur Érèbe ?

— Non, ce n'est pas tout... Pour empêcher les , nouveaux crimes que Pog-Reis médite , nous allons nous mettre sous voile , nous approcher des galères , et crier avec effroi que nous venons de voir à l'horizon les feux des galères du roi de France; on les sait à Marseille... on redoute leur venue, on nous croira facilement. Pog-P»eis prendra la fuite devant ces forces si supérieures , et celte malheureuse ville échappera au moins celte fois au sort horrible qui la menace. Eh bien! que dis-tu de mon projet? Tu as de l'influence sur l'équipage , seconde-moi.

Ha:lji souffla de nouveau sa mèche , regarda fixement Erèbe, et pour toute réponse, avant que celui-ci ait pu l'en empêcher , il mit le feu à la fusée qui devait servir désignai à l'attaque des pirates.

Elle s'élança dans l'espace comme un funeste météore.

Presque au même instant on entendit gronder le canon des pirates, et la descente à la Ciolat fut effectuée ainsi que nous l'avons raconté.

— Misérable! s'écria Érèbe en se précipitant avec rage sur Hadji.

Celui-ci , d'une force supérieure à celle du jeune

homme , se délivra de ses mains , et lui dit avec on mélange d'ironie, de respect et d'attachement :

— Ecoulez, seigneur Erèbe ; ni moi, ni ces braves gens, nous n'avons encore envie de changer notre liberté contre la discipline des beyliks. La mer est à nous dans toute son immensité ; nous aimons mieux être le fier coursier qui a pour carrière le désert sans fin , que le cheval aux yeux bandés qui use sa vie à tourner dans un manège pour tirer de l'eau d'un puits. Or le service d'un beyiik, comparé à notre vie aventureuse n'est pas autre chose. En un mot, nous sommes des diables, et nous ne nous trouvons pas encore assez vieux pour nous faire ermites, comme disent les chrétiens. Le métier nous plaît ainsi; nous n'abandonnerons pas la liberté pour la prison.

— Soil, tu es un scélérat endurci, je te croyais de meilleurs sentiments... Tant pis pour toi, l'équipage m'estattaché, il m'écoulera, et me prêtera main-forle pour me débarrasser de loi, si tu oses l'opposer à mes projets.

— Par Éblis ! que dites-vous , seigneur Erèbe? s'écria le bohémien d'un air ironique. Me traiter ainsi, moi qui, pour vous servir, ai chanté à votre belle la chanson de l'émir ! moi qui ai consenti à faire le vil métier de chaudronnier! moi qui me suis profané jusqu'à aider dame Dulceline à élever une espèce d'autel an Dieu des chrétiens ! moi qui, pour vous servir, ai remis la palte du lévrier de Raymond V ! moi qui enfin ai consenti à ferrer le cheval de ce vieil ivrogne !

LE CBESEH. I5<>

— Tais-toi, misérable ! pas un mol de plus sur ce malheureux père à qui je porte peut-être maintenant un coup si douloureux! Réfléchis bien, je vais parler à l'équipage, il m 'écoutera ; il en est temps encore, rallie-toi à moi, redeviens honnête homme.

— Écoutez, seigneur Érèbe; vous me proposez de redevenir honnête homme? Je vais vous répondre en poète et en chaudronnier. Quand les années ont entassé une rouille épaisse et corrosivesur un vase de cuivre, et que celte rouille y a élé bronzée par le feu... on frotterait mille ans et plus sans parvenir à éclaircir ce vase et à lui redonner, non pas son éclat cl sa pureté première , mais seulement un aspect un peu moins noir que les ailes d'Éblis !!! Eh bien! voilà où nous en sommes, moi et mes compagnons, nous sommes bronzés par le mal. N'essayez donc pas de nous débaucher au bien... vous ne serez ni compris, ni obéi.

— Je ne serai pas compris, soit; mais je serai obéi.

— Vous ne serez pas obéi, si vos ordres contrarient certaines instructions que Pog-Reis a données à l'équipage avant que de partir de Port-Cros.

— Des instructions ! Tu mens comme un chien.

— Écoutez, seigneur Érèbe, dil Hadji avec un inaltérable sang-froid , quoique je ne veuille pas rentrer dans le bon chemin, je vous aime à ma façon, je veux vous empêcher de faire une fausse démarche. Pog- Reis... depuis une certaine conversation, m'a-t-il dit, se défie de vous. Tout à l'heure, lorsque du haut du

cap de l'Aigle , où j'avais endormi le vieux guetteur, j'ai vu nos galères s'avancer, je suis descendu sur la plage, je nie suis rendu à bord de la Gallione rouge; là j'ai eu à voire sujet un entrelien secret avec Pog- Reis.

— Traître !... Pourquoi m'avais-tu caché cela?

— Le sage sur deux actions en cache trois. Pog- Reis m'a dit qu'il avait prévenu l'équipage et qu'il me prévenait que les ordres qu'il t'avait donnés étaient ceux-ci : Enlever la jeune lille, faire le signal que l'enlèvement avait réussi ; croiser au vent de la Ciolat pendant que les galères attaqueraient cette ruche de gros citadins, veiller enfin à ce que nos gens ne fussent pas surpris par les galères du roi de France qui pouvaient venir de l'ouest, est-ce vrai ?

— C'est vrai.

— Eh bien donc ! seigneur Érèbe, je te dis que si les ordres que tu vas donner contrarient ceux-là, on ne t'écoutera pas.

— Mensonge !

— Essayez.

— A l'instant même , dit Érèbe. Et s'adressant au limonier et aux marins qui attendaient ses ordres, il commanda une manœuvre qui tendait à rapprocher le chebek de la Maison-Forte.

Quelfut l'élonnement d'Érèbe lorsqu'au lieu d'exécuter ses ordres, il vit, sur un signe d'Hadji, le timonier et les marins, par une manœuvre toute contraire, rapprocher davantage le chebek du lieu de l'action.

le cuebl;k. 101

— Vous refusez de m'obéir! s'écria Érèbe.

Tous dirent en même temps : — Pog-Reis a ordonné, nous obéissons à Pog-Reis.

— Eh bien ! seigneur Érèbe, que vous disais-je?

— Tais-toi, misérable...

Érèbe tenta en vain d'ébranler la fidélité des matelots; soit terreur, soit habitude de l'obéissance passive , soit amour de leur vie grossière et licencieuse , ils restèrent fidèles aux ordres qu'ils avaient reçus.

Érèbe baissa la tête avec désespoir.

— Puisque tu as le commandement de ce chebek, lui dit Érèbe avec un sourire amer, c'est à loi que je m'adresse pour faire mettre le bâtiment en panne , et amener le long du bord la chaloupe qu'on traîne à la remorque.

— Le capitaine, ici, c'est vous, seigneur Érèbe; ordonnez sans contrarier les ordres de Pog-Reis, et je serai le premier à hàltr sur les cordages , ou à mettre au timon.

— Trêve de mots; alors, fais armer celte chaloupe par quatre hommes.

— Mettre le chebek en panne ? rien ne s'y oppose, dit Hadji. Le guet se fait aussi bien en place qu'en mouvement, et de temps à autre la sentinelle s'arrête. Quant à armer la chaloupe , cela se fera quand je saurai quel est votre dessein.

Erèbe frappa du pied avec impatience.

— Mon dessein est de reconduire à terre ces deux jeunes filles.

— Rejeter sur cette côte sauvage la perle du golfe ! s'écria le bohémien, quand elle est en votre pouvoir ! quand vous êtes aimé ! quand...

— Tais-toi et obéis... cela m'est personnel , je pense, et Pog-Reis ne me forcera pas à enlever une femme , si je ne le veux pas !

— Cet enlèvement est aussi personnel à Pog-Reis, seigneur Erèbe ; je ne puis ordonner d'armer la chaloupe.

— Que dis-tu ? s'écria le jeune homme presque avec effroi.

■ — Pog-Reis est un vieux routier. . . seigneur Érèbe. . . Il sait que , malgré son courage et sa force, le tigre peut tomber, aussi bien que le buffle stupide , dans le piège qu'un lâche trappeur a tendu sous ses pas... Éblis a secoué ses ailes sur la Ciotat ; les flammes pétillent, les canons tonnent, la mousquelerie éclate; nos gens se gorgenl de pillage et mettent les chrétiens àla chaîne... c'est bien... Mais que Pog-Reis... mais que Trymalcion-Reis , dans une surprise , restent prisonniers des chiens de chrétiens ! que nos gens soient obligés de regagner leurs galères en abandonnant Pog et Trymalcion prisonniers , ceux-ci sont écartelés et brûlés comme renégats...

— Finiras-tu ? finiras-tu ?. ..

— En gardant, au contraire, la perle de la Ciotat , Reine des Anbiez, comme otage jusqu'à la fin de l'entreprise , elle peut nous être d'un grand secours, et nous valoir , par son échange , la liberté de Pog-Reis,

i.e <:iii;bik.

de Trymalcion-Reis. Il faut donc que cette jeune fille et sa compagne restent ici jusqu'à ce que Pog-Reis ait décidé de leur sort.

Érèbe fut atterré.

Les menaces, les supplications ne purent ébranler de leur détermination ni Hadji ni l'équipage.

Un moment Érèbe, dans son désespoir , fut sur le point de se précipitera la mer, et de gagner la côte à la nage pour s'y faire tuer en combattant les pirates ; mais il songea que c'était laisser Reine sans défenseur. H descendit donc sombre et désespéré dans la cabine.

— Voici notre généreux sauveur ! s'écria Reine en se levant , et en allant au-devant de lui.

Érèbe fit un signe de tête mélancolique, et dit :

— Je suis maintenant prisonnier comme vous.

Et il raconta aux deux jeunes filles ce qui venait de se passer sur le pont. Un moment , calmée par une trompeuse assurance , la douleur de Reine éclata avec une nouvelle violence , et , malgré le tardif repentir d'Érèbe , elle l'accusa, avec raison , d'être l'auteur des maux qui l'accablaient.

Tels étaient les faits qui s'étaient passés à bord du cbebek , lorsque ce bâtiment (commandé par Hadji depuis qu'Érèbe avait rejoint Reine et Stéphanelte) rallia les galères de Pog et de Trymalcion , qui s'éloignaient à force de rames de la Ciotat , après leur funeste expédition.

!Gi LE COMMANDEUR DE MALTE.

Le bohémien était à poupe du chebek , lorsque Pog- Reis , le hélant de sa galère , lui dit :

— Eh bien! cette fille est-elle à bord?

— Oui , maître Pog... et, de plus, il y a une fauvette avec la colombe.

— Et Érèbe?

— Maître Erèbe a voulu faire ce que maître Pog avait prévu... dit le bohémien en faisant un signe d'intelligence.

— Je m'y attendais... Veille sur lui... garde le commandement du chebek , navigue clans mes eaux , et imite mes manœuvres.

— Tousserez obéi, maître Pog... Mais, avant de vous quitter, laissez-moi vous faire un présent... Ce sont des papiers et des jouets d'amour appartenant à un chevalier de Malte... C'est, je crois, une histoire digne de Ben-Absull. J'ai fait cette belle trouvaille dans la cabane du guetteur. Je croyais trouver un diamant, j'ai trouvé un grain de mais... Mais cela vous intéressera peut-être, maître Pog... H y a une croix de Malle sur la cassette ; tout ce qui porte ce signe abhorré vous revient de droit.

En disant ces mots, Hadji jeta aux pieds de Pog- Reis le coffret d'argent ciselé qu'il avait volé dans le meuble d'ébène de Peyroû. Ce coffret était entouré d'une écharpe destinée à contenir le couvercle brisé.

Pog-Reis , peu sensible à l'attention du bohémien , lui fit sisne de continuer sa route.

LE CIIEREK. 103

Le chebek prit son rang de marche à l'arrière de la galère de Pog.

Les trois bâtiments disparurent bientôt dans Test , se dirigeant en toute liàie vers les îles Saint-Honorat , où ils comptaient se radouber.

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