LETTRE QUATRIÈME
l.ï décembre, 10 heures du soir
i Tout est fini... ce matin , l'abbé de Saint-Maurice est venu...
Mes femmes lui avaient dit que l'enfant était mort, et que j'avais , dans mon désespoir , voulu par une pieuse résignation , l'ensevelir moi-même dans son cercueil.
Vous savez que ce pauvre prêtre est bien vieux; et puis il m'a vue naître, il a, en moi, une confiance si aveugle, qu'il n'a pas un moment soupçonné ce mensonge impie...
Il a parlé sur le cercueil vide.
Sacrilège!... sacrilège!...
Oh ! Dieu sera sans pitié... Enfin le cercueil a été iransporlé et enseveli dans lachapelle de notre famille...
Hier, à la nuit, pour la dernière fois... j'ai embrassé ce malheureux enfant, maintenant abandonné, maintenautsans nom, maintenant la honte et le remords de ceux qui lui ont donné le jour...
Je ne pouvais me séparer de lui... je ne le pouvais pas... hélas! c'était toujours un baiser... encore un dernier baiser. Quand Justine l'a arraché de mes bras... il a jeté un petit cri plaintif...
Oh ! ce faible cri de douleur a retenti jusqu'au fond de mes entrailles... comme un funeste présage !
Encore une fois que va-t-il devenir?... que va-t-il devenir ? Cette femme î cette nourrice ! qui est-elle ? Quel intérêt prendra-t-elle à ce malheureux orphelin? Elle sera indifférente à ses larmes ! à ses douleurs , la malheureuse ! ses pauvres plaintes ne la remueront pas tout entière comme j'ai été remuée tout à l'heure par son faible cri !
Qui est cette femme? qui est cette femme? Justine en répond , dit-elle... mais Justine a-t-ellc le cœur d'une mère, pour en répondre , pour en juger?... moi, j'aurais bien vite vu si je pouvais avoir confiance en elle. Comment n"ai-je pas songé à cela?... Ah ! Dieu est juste... l'épouse coupable ne peut être qu'une mauvaise mère...
Pauvre petit !... il va souffrir... Qui le protégera ? qui le défendra?... Si cette femme est infidèle... si elle est cupide , elle va le laisser manquer de tout...
LES LETTHES. 1S9
il va avoir froid... il va avoir faim... elle va le battre, peut-être!... mon enfant... mon enfant!...
Oh! je suis une mère dénaturée... je suis lâche... je suis infâme... j'ai peur... je n'ai pas le courage de mon crime... Non... non... je ne veux pas... je ne veux pas... je braverai tout, le relourde mon mari, la honte , la mort , mais je ne me séparerai jamais de mon enfant ; je ne m'en séparerai qu'à la mort... il en est temps encore... Justine va venir... je vais l'envoyer dire à la nourrice de rester ici
Rien, rien , mon Dieu! être à la merci de ces genslà. .. Justine vientde refuser de me dire la roule qu'a prise cette femme. . . elle a osé me parler de mes devoirs, de ce que je dois à mon mari... oh ! honte , honte ! moi... autrefois si fière... en êlre réduite là... Pourtant elle pleurait en me refusant... pauvre femme, elle m'a crue folle...
Ce qu'il y a d'affreux , c'est que je n'ose invoquer le ciel pour ce malheureux êlre abandonné en naissant ; il est voué au malheur. Que deviendra-t-il?...
Ah!... vous au moins ne l'abandonnez pas... mais dans son enfance ! à cet âge où il aura lant besoin de soins et de tendresse, que pourrez-vous pour lui? Rien. . . mon Dieu!... rien. Et d'ailleurs, ne pouvez-vous pas mourir dans un combat?. .. Oh ! cela est aiîreux... heureusement je suis si faible que je ne survivrai pas à celte agonie, ou bien je mourrai sous le premier regard de celui que j'ai si terriblement offensé...