‹ Le commandeur de Malte (volume 3)Chapitre 37 sur 47 · LETTRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE CINQUIÈME

l(j décembre , 9 heures du malin.

« Mon mari sait la mort supposée de cet enfant... son désespoir lient de la folie. Ce sont des regrets si déchirants, que sa lettre m'épouvante La quarantaine se termine dans quinze jours... je ne vivrai pas jusque-là... mon crime sera enseveli avec moi... et il me regrettera... etil'pleurera ma mémoire... peut-être. Oh ! tromper ! tromper toujours !.., tromper jusqu'après le cercueil... Dieu... me pardonnera-t-il jamais? C'est un abîme de terreur où je n'ose jeter les yeux-.. Ce soir... à onze heures. .. Justine vous ouvrira la petite porte du parc... Pierre... ce seront des adieux solennels, funèbres peut-être... A demain donc... »

CHANTRE miY.

Un papier, dont une partie était déchirée, contenait celte, espèce de confession écrite, on ne sait dans quel but ou à quelle personne, par le commandeur, sans doute peu de jours après les sanglantes catastrophes qu'il raconte.

Quelques passages lacérés, peut-être à dessein, semblaient se rapporter à un voyage en Languedoc que le commandeur fit à la même époque , sans doute pour s'informer du sort de son malheureux enfant.

Et mes mains sont teintes de sang. . .

je viens de commettre un meurtre...

J'ai assassiné l'homme à qui j'avais déjà fait une mortelle offense...

A onze heures, je me suis rendu à la petite porte du parc... J'ai été introduit près d'Emilie.

Elle était couchée, pâle, presque mourante.

Elle , naguère si helle , semblait le spectre d'ellemême. La main de Dieu l'avait déjà touchée.

Je me suis assis à son chevet. Elle m'a tendu sa main défaillante et glacée.

Je l'ai pressée contre mes lèvres..- froides aussi.

Nous avons jeté un dernier et douloureux regard vers le passé, je me suis accusé de l'avoir perdue. . .

Nous avons parlé de notre malheureux enfant, nous avons pleuré, amèrement pleuré... lorsque tout à coup...

Ah! je sens encore une sueur froide inonder mon front. Mes cheveux se dressent sur ma tête, une voix terrible me crie: Meurtrier... meurtrier...

Oh? je ne chercherai pas à fuir le remords... jusqu'au dernier de mes jours je garderai devant moi l'image de ma victime...

Par le jugement de Dieu qui m'a déjà condamné, j'en fais le serment

Rassemblons nos souvenirs...

Ce fut un moment horrible.

La chambre d'Emilie était faiblement éclairée par une lampe de nuit placée près de la porte.

Je tournais le dos à cette porte.

l'élais assis pics de son lit, elle ne pouvait reîeniv

ses sanglota., j'avais mon front appuyé sur sa main.

Le plus profond silence régnait autour de nous.

Je venais de lui parler de notre enfant , je venais de lui promettre de suivre sa volonté à son égard.

J'avais taché de la consoler, de lui faire espérer des jours meilleurs, de ranimer son courage, de lui donner la force de tout cacher à son mari , de lui prouver que, pour son repos, que, pour son bonheur à lui, il valait mieux le laisser dans sa confiante sécurité...

Tout à coup la porte qui était derrière moi s'ouvre violemment.

Emilie s'écrie avec terreur : — Mon mari !... Je suis morte.

Avant que j'aie pu me retourner... un mouvement involontaire de son mari avait éteint la lampe.

Nous restions tous trois dans l'obscurité.

— Ne me tuez pas avant de m'avoir pardonnée ! s'écria Emilie...

— Oh ! si... toi d'abord... lui après, dit M. de Montreuil d'une voix sourde.

Ce moment fut horrible.

Il s'avançait... à tâtons... je m'avançais aussi...

Je voulais aller à sa rencontre et le contenir...

Nous ne disions rien... rien.

Le silence était profond.

On n'entendait que le bruit de nos respirations oppressées , et la voix basse et saccadée d'Emilie qui murmurait : — Seigneur, ayez pitié de moi!... Seigneur, ayez pitié de moi !

Tout à coup je sentis sur mon front une main froide comme du marbre.

C'était celle de son mari.

En cherchant dans l'obscurité , il m'avait touché.

Il tressaillit , et dit sans s'inquiéter davantage de moi : — Son lit doit pourtant être à gauche !

Ce calme m'épouvanta.

Je me précipitai sur lui.

A ce moment, Emilie, qu'il avait, sans doute, déjà saisie, cria : — Grâce!... grâce!...

Je tâchai de le prendre à bras-le-corps, je sentis la pointe d'un poignard m'effleurer la main.

Emilie poussa un long soupir, elle était tuée ou blessée, son sang jaillit jusque sur mon front.

Alors , ma tête se perdit.

Je me sentis doué d'une force surnaturelle.

De ma main gauche, je saisis le bras droit du meurtrier, de ma main droite je lui arrachai son poignard, et à deux reprises je le lui plongeai dans la poitrine.

Je l'entendis tomber sans pousser un cri...

De ce moment, je ne me souviens de rien...

Je me suis retrouvé au lever du soleil , couché le long d'une haie ; j'étais couvert de sang.

Pendant quelques moments , je ne me suis souvenu de rien , puis tout m'est revenu à la mémoire , je suis rentré chez moi en évitant tous les regards.

Je me suis aperçu , en rentrant, que ma croix de Malte était perdue. Peut-être m'a-t-elle été arrachée dans la lutte ?

J'ai retrouvé Peyroû qui m'attendait avec mes chevaux, je suis arrivé ici... (quelques pages manquaient

à cet endroit )

et elle n'est plus.

Il repose à côté d'elle dans la même tombe. Cette idée de meurtre me poursuit... Je suis doublement criminel... Ma vie entière ne suffira pas pour expier ce meurtre et... (Le reste de celte page manquait.)

La dernière lettre que contenait le coffret était une lettre adressée à Peyroû par un maître de barque des environs d'Aiguemorle , cinq ans après les événements qui viennent d'être exposés , et la même année, sans doute, de l'enlèvement d'Érèbe par les pirates sur la côte de Languedoc.

Peyroiï , qui servait alors à bord des galères de la religion avec le commandeur, avait été dans le secret de cetie mystérieuse et sanglante tragédie.

La lettre suivante lui était adressée à Malte , où il avait continué de suivre le commandeur qui, cinq ans après cette fatale aventure , n'avait pas encore voulu rentrer en France.

A monsieur Bernard Peyroiï , comité-patron de la Notre-Dame des sept douleurs.

«Il vient d'arriver un grand malheur, mon cher Peyroû ; il y* a trois jours, une galère barbaresque a fait une descente sur la côte qui n'était pas gardée.

Les pirates ont tout mis à feu et à sang, ils ont emmené en esclavage ceux des habitants qu'ils ont pu mettre à la chaîne; je ne sais comment vous apprendre ce qui me reste à vous dire. La femme Agniel et l'enfant que vous lui aviez confié ont disparu, et ont été, à n'en pas douter , ou massacrés ou emmenés captifs par les pirates. Je suis allé dans sa maison, tout y annonçait des traces de violence. Hélas ! je vous le répète, nul doute que la femme et l'enfant n'aient partagé le sort des autres habitants de ce malheureux village. Et l'enfant aura-t-il résisté aux fatigues de la navigation ? On ne peut pas malheureusement l'espérer. Je vous envoie les seules choses qu'on ait retrouvées dans la maison, le portrait de l'enfant que , d'après votre ordre , la femme Agniel avait conduit à Montpellier ; c'est là que le portrait a été fait, il y a un mois environ. J'ai vu dernièrement ce pauvre enfant, et je puis vous dire qu'il est très-ressemblant. Hélas ! c'est peut-être tout ce qui reste de lui maintenant. J'envoie cette lettre directement à Malte par la tartane la Sainle-Cécilc, afin que le tout vous parvienne plus sûrement.

P. S. Dans le cas inespéré où on retrouverait l'enfant, il a une croix de Malte tatouée sur le bras gauche. »

Pour compléter ces explications, ii reste à dire que, quoique dangereusement blessé, Pog (M. deMontreuil)

eut assez de force et de présence d'esprit pour envelopper cette fatale nuit d'un profond mystère.

Après la mort d'Emilie, il ordonna à Justine , sous les plus effrayantes menaces, de dire que sa maîtresse, déjà malade de chagrin d'avoir perdu son enfant , avait succombé aux suites de ses couches.

Rien ne semblait plus naturel que cette version ; elle fut généralement adoptée.

Pog était resté caché dans sa maison, jusqu'à ce que sa blessure fût complètement guérie.

A force de promesses , de terreur , il avait voulu savoir de Justine où était l'enfant ; il ne put en être instruit.

11 reste à expliquer comment Pog avait surpris le têie-à-lête d'Emilie et du commandeur.

Apprenant , au lazaret de Marseille , la mort supposée de son enfant , Pog avait éprouvé un violent chagrin ; il avait cru sa femme si désespérée de cet affreux malheur, que, malgré la peine de mort qu'encouraient les déserteurs du lazaret avant l'expiration de la quarantaine établie, il avait la nuit même quitté à la nage l'ile Ratonneau, où étaient alors situés les bâtiments sanitaires.

Arrivant sur la côte , où un domestique affidé l'attendait avec des vêtements, il avait pris en toute hâte la route de Lyon, courant la poste à franc étrier sous un nom supposé.

Laissant ses chevaux à deux lieues de chez lui , il était arrivé à pied par la traverse. Passant devant la

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