TOME II. 1S
petite porte, que le commandeur avait laissée ouverte, il était entré dans le parc.
Depuis quelques jours , et pour plus de prudence et de précaution , Emilie avait éloigné ses gens sous différents prétextes, ne gardant auprès d'elle que deux de ses femmes dont elle était sûre.
Son mari , trouvant donc la maison presque déserte, était arrivé inaperçu jusqu'à la porte de la chambre d'Emilie ; celle-ci, le croyant retenu encore dix jours au lazaret par la quarantaine, n'avait pas eu le moindre soupçon de son arrivée.
Pog , entendant alors l'entretien de sa femme avec Pierre des Anbiez , n'avait plus douté de son déshonneur.
Lorsqu'il fut complètement guéri , Pog abandonna pour toujours sa maison du Lyonnais.
Sûr du silence de Justine, qui n'avait aucun intérêt à dévoiler le séjour qu'il avait fait chez lui , il quitta pour jamais la France, emportant une somme considérable en or.
Lorsqu'on s'aperçut de sa disparition du lazaret, on crut , et cette créance s'accrédita comme une vérité , que , dans sa douleur d'apprendre la perte de son enfant, M. de Monlreuil s'était jeté à la mer par désespoir ; ce bruit se répandit en France, et le commandeur crut sa victime morte des suites de sa blessure.
Pog avait donc toujours complètement ignoré le nom du séducteur d'Emilie.
LE MEURTP.IEI!. 203
Le seul indice qu'il en eût était la croix de Malte du commandeur, qui , pendant sa lutte avec Pog dans la chambre d'Emilie, s'était détachée de son habit.
Cette croix portait les initiales L. P. sur son anneau ; ce signe prouvait que son possesseur appartenait à la langue provençale .
On comprend maintenant le sujet de la haine féroce que Pog nourrissait contre les chevaliers de Malte français.
Sa soif de vengeance était si aveugle, qu'il dirigeait de préférence ses attaques contre le Languedoc et la Provence , parce que le séducteur d'Emilie devait appartenir à un chevalier de Malte né dans cette province.
Il est inutile de dire si l'amour que Pog éprouvait pour Emilie avant sa trahison était violent et passionné...
La rage, ou plutôt la monomanie féroce qui s'était emparée de son esprit depuis qu'il s'était vu si affreusement trompé , était même une abominable preuve de sa douleur désespérée.
Le portrait que le commandeur des Anbiez avait fait placer au-dessus du cercueil qui lui servait de lit en expiation du meurtre qu'il avait commis, était le portrait de Pog, portrait qu'il s'était procuré par Peyroù, lors de la vente de la maison du Lyonnais.
Après avoir lu ces lettres, qui dévoilaient tant de mystères, Pog resta un moment accablé.
Il ferma les yeux.
Mille pensées , mille idées confuses se heurtaient dans sa tète.
11 craignit un moment de devenir fou.
Peu à peu celte espèce de vertige s'apaisa.
Il envisagea avec un calme plus effrayant que la colère les nouvelles chances que cette découverte offrait à sa haine.