‹ Le commandeur de Malte (volume 3)Chapitre 40 sur 47 · L ENTREVUE · texte numérisé non relu

L ENTREVUE

Pendant que le bohémien se rendait à bord de la Gallione rouge , Erèbe , presque considéré comme prisonnier, partageait la cabine du cbebek avec Reine et Slépbanette.

Malgré son courroux, malgré sa frayeur, malgré ses vives inquiétudes sur le sort de son père , mademoiselle des Anbiez n'avait pu rester insensible au désespoir d'Érèbe.

Il se reprochait l'enlèvement de Reine avec tant d'amertume, il avait tant fait pour obtenir du bohémien la liberté des deux jeunes fdles que Reine en eut pitié.

TOMF. II. 19

Au moins, dans l'affreuse position où elle se trouvait , elle pouvait compter sur un défenseur.

Un faible jour éclairait la petite chambre où étaient réunis ces trois personnages.

Stépbanette , épuisée de fatigue , dormait à demi couchée sur une natte.

Reine , assise , cachait son visage dans ses deux mains.

Érèbe, debout, les bras croisés , baissait la tête ; de grosses larmes sillonnaient ses joues pâles.

— Rien... rien... je ne trouve rien , dit-il à voix basse; puis, levant sur Reine un regard suppliant, il ajouta : Que faire ! mon Dieu ! que faire pour vous arracher des mains de ces misérables?

— Mon père , mon père ! dit sourdement mademoiselle des Anbiez. Puis, se retournant vers Érèbe: Ah! soyez maudit... vous qui avez causé tous mes maux... sans vous, je serais près de mon père... peut-être il est souffrant, peut-être il est blessé! ! ! mes soins ne lui manqueraient pas au moins... Ah! soyez maudit ! ! !

— Oui... toujours maudit ! répéta Érèbe avec amertume. Maudit sans doute par ma mère à ma naissance... maudit par l'homme qui m'a recueilli!! Maudit par vous ! ajouta-t-il d'une voix déchirante.

■ — N'avez- vous pas enlevé une fille à son père? N'avez -vous pas été souvent le complice des brigands qui ont ravagé cette malheureuse ville? s'écria Reine avec indicnation.

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— Oh ! par pitié ne m'accablez pas... Oui, j'ai été leur complice... Mais , mon Dieu ! plaignez-moi... j'ai été élevé au mal, comme vous avez été élevée au bien ! Vous avez eu une mère , vous avez un père! vous avez toujours eu sous les yeux de nobles exemples à imiter... Moi , jeté par le hasard au milieu de ces misérables, à l'âge de quatre ou cinq ans, je crois, sans parents, sans prolecteur, victime de Pog-Reis, qui, par passetemps , m'a-t-il dit hier, m'a dressé au mal comme on dresserait un jeune loup au carnage , habitué à n'entendre que le langage des plus mauvaises passions , à ne connaître aucun frein , au moins je me repens des maux que j'ai causés... je pleure... je pleure de désespoir, car je ne puis vous sauver ; ces larmes , les plus cruelles douleurs ne me les auraient pas arrachées... ces larmes , c'est le remords de vous avoir offensée qui les fait couler... Cette offense , j'ai tenté de la réparer en voulant vous reconduire à la maison de votre père. Malheureusement je n'ai pu y parvenir... Ah ! si dans les roches de Provence , je ne vous avais pas vue si belle ce jour...

— Pas un mot de plus , dit Reine avec dignité. C'est de ce jour que tous mes malheurs ont commencé... Oh ! ce fut un jour fatal que celui-là !

— Rien fatal... oui bien fatal, car si je ne vous avais pas vue , je n'aurais senti aucune aspiration vers le bien... ma vie eût été toute criminelle... je n'aurais pas été tourmenté par les remords qui maintenant m'agitent, dit Érèbe d'un air sombre.

— Malheureux ! s'écria Reine emportée malgré elle par son secret penchant , ne parlez pas ainsi... Malgré tout le mal que vous m'avez fait , à moi et aux miens, je détesterai moins noire funeste rencontre si vous lui devez les seuls bons sentiments qui pourront peut-être un jour vous mettre en voie de sauver votre âme!

Reine des Anbiez prononça ces mots avec une émotion si vive , avec un tel accent d'intérêt , qu'Érèbe joignit les mains en la regardant avec autant d'étonnement que de reconnaissance.

— Sauver mon âme ! . . . Je ne comprends pas vos paroles... Pog-Reis m'a dit qu'il n'y avait pas d'âme... Mais enfin je vois que vous avez un peu pitié de moi. Ce sont les seuls mots de bonté que j'aie entendus depuis que j'existe. La dureté, la violence me révoltent, la bonté me dominerait sûrement... me rendrait meilleur, mais, hélas! à qui importe-t-il que je sois meilleur? A personne!... Autour de moi je ne vois que haine, mépris... ou indifférence.

Il mit sa main sur ses yeux et garda le silence.

Reine ne put s'empêcher de plaindre cet infortuné, de frémir des détestables principes qu'il avait reçus.

Un moment elle se sentit émue d'une compassion douloureuse, elle ne put s'empêcher de penser que la «force des bons instincts d'Érèbe suffirait peut-être pour le ramener au bien , que ce jeune cœur n'était pas sans doute entièrement corrompu.

Depuis qu'elle était au pouvoir des pirates , Erèbe ne s'était pas écarté des bornes du plus profond res-

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