L ENTREVUE
pect. S'il Pavait enlevée avec la plus criminelle audace, il se montrait, du moins, envers elle, de la soumission la plus timide , la plus craintive...
Mademoiselle des Anbiez , touchée de ce nouveau contraste qui prouvait la lutte d'une nature généreuse contre une éducation perverse , pensait, malgré elle, à tout ce qu'aurait pu prétendre Érèbe, si un sort crue! ne l'avait jeté dans une voie si désastreuse.
Mais bientôt rougissant de ces sentiments de commisération, se reprochant d'oublier les inquiétudes que lui causait le sort de Raymond V, elle s'écria : — Et mon père, mon père ! !... qu'esl-il devenu ? quand le reverrai-je? Oh! c'est affreux!
Érèbe, croyant que Reine s'adressait à lui, répondit tristement :
— Croyez-vous que je ne tente pas tout au monde pour vous arracher d'ici ? Mais comment faire ? Ah ! sans vous... sans le vague espoir que j'ai de vous être utde... Erèbe n'acheva pas... mais sa physionomie était si sombre que Reine effrayée s'écria : — Que voulez-vous dire?...
— Je veux dire que, lorsqu'on ne peut plus supporter la vie , on s'en débarrasse ; lorsque vous serez en sûreté et sauvée , Érèbe vous donnera une dernière pensée , et il se tuera.
— Encore un crime ! il terminera une vie déjà si coupable par un nouveau forfait ! s'écria Reine. Mais vous ne savez donc pas que votre vie n'appartient qu'à Dieu!
Érèbe sourit amèrement.
— Ma vie m'appartient , puisque je puis m'en délivrer quand elle me pèse... Lorsque je vous aurai quittée, je ne pourrai plus vivre!... Si je ne me tue pas à vos pieds, c'est que j'espère encore vous être utile. A quoi bon vivre désormais? Vous m'avez fait comprendre combien l'existence que je menais était criminelle. Mais l'avenir! l'avenir pour moi... c'est vous... et je suis indigne de vous... et vous ne m'aimez pas .. et vous ne m'aimerez jamais. Ah! maudit soit le bohémien qui m'a trompé, qui m'a dit que vous n'aviez pas oublié celui qui sauva la vie de votre père !...
— Jamais je n'ai oublié que vous êtes le sauveur de mon père! dit Reine avec dignité, je ne dois jamais oublier non plus votre violence à mon égard , mais je dois au moins vous savoir gré de ce que vous avez fait pour réparer cet outrage. Le repentir, le remords des plus grands crimes trouvent grâce devant le Seigneur ! S'il permet que je revoie mon père et ma maison, je vous pardonnerai... Avant de vous quitter je vous dirai : i Ne désespérez pas de la bonté infinie de Dieu ! . . . Au lieu de vous livrer à un désespoir insensé, abandonnez pour toujours ceux qui vous firent leur complice , faites-vous instruire dans notre sainte religion ; apprenez à connaître, à aimer, à bénir le Seigneur... devenez homme de bien... prouvez, par une vie exemplaire, que vous avez quitté la funeste voie où l'on vous avait engagé, alors... on pourra res-
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sentir de la pitié... pour vos infortunes passées... alors on pourra oublier vos outrages... alors on croira qu'en effet vous avez voulu expier de bien coupables actions! »
— Et si je suivais vos conseils, s'écria Erèbe exalté par le noble et pieux langage de Reine , et si je devenais un homme de bien , pourrais-je un jour me présenter à la Maison-Forte de Raymond V?
Reine baissa les yeux.
La porte de la cabine s'ouvrit brusquement, le bohémien entra , et sauva peut-être à la jeune tille une réponse embarrassante.
Stéphanette s'éveilla en sursaut, et dit naïvement :
— Ah ! mon Dieu , mademoiselle , je rêvais que je me mariais avec ce pauvre Luquin , qui nous avait délivrées, et qu'il faisait pendre ce méchant vagabond.
— Tout ce que je désire, ma jolie fdle, dit le bohémien en souriant avec effronterie, c'est que le contraire de votre rêve se réalise , ainsi que cela arrive ordinairement. Croyez que tels sont les vœux que je fais pour le capitaine Luquin.
— Que veux-tu? s'écria Erèbe en interrompant Hadji avec impatience.
— Je viens vous chercher... Pog-Reis vous demande; il vous attend à bord de la Gallione rouge.
— Dis à Pog-Reis que je ne quitterai le chebek que pour conduire à terre mademoiselle des Anbiez. Elle n'a ici que moi de protecteur, je ne l'abandonnerai pas.
Le bohémien , connaissant la résolution d'Érèbe ,
préféra recourir à un mensonge que d'employer la force pour l'éloigner de mademoiselle des Anbiez; il lui dit :
— Pog-Reis vous demande parce qu'il veut se débarrasser de vous ; il sait que vous avez tenté de faire agir son équipage contre ses ordres. Quanta ces deux femmes, il préfère une rançon... C'est vous qu'il charge d'aller la demander à Raymond V. Une fois l'argent ici, vous pourrez reconduire ces deux colombes à la Maison-Forte.
— C'est un piège pour m'éloigner d'ici ! s'écria Érèbe. Tu mens.
— Et si je voulais seulement vous éloigner d'ici, mon jeune maître , qui donc m'empêcherait d'appeler à moi nos gens, et de vous faire enlever ?
— J'ai un kandgiar à ma ceinture !... dit Érèbe.
— Et quand vous auriez poignardé un, deux, trois de ces honnêtes pirates, ne succomberez-vous pas tôt ou tard sous le nombre ? Croyez-moi donc , venez à bord de la Gallione rouge, Pog-Reis vous donnera ses ordres et son caïque ; vous irez trouver Raymond V, et demain vous pouvez être ici avec une bonne somme d'or que vous remettra de grand cœur le vieux baron pour revoir sa fdle; demain, vous dis-je, vous pouvez emmener ces deux infantes.
— Mon Dieu ! que faire? s'écria Reine, cet homme dit peut-être vrai. Et mon père n'hésiterait pas à donner une somme si considérable qu'elle soit. Pourtant, si cet homme ment, nous perdons notre seul protecteur... ajouta-t-elle en se retournant vers Érèbe.
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Celui-ci se trouvait dans la même perplexité. Il sentait qu'il serait toujours obligé de céder au nombre, et qu'en refusant d'obéir à Pog-Reis il pouvait aggraver la situation de mademoiselle des Anbiez.
Après quelques moments de silence , Reine dît à Erèbe d'un ton rempli de courage :
— Allez trouver mon père , et donnez-moi cette arme, dit-elle en montrant le poignard qu'Erèbe portait à son côté. Je reste sans défenseur; mais au moins la mort saura me garantir du désbonneur...
Frappé de ces paroles si simples, si imposantes, Erèbe s'agenouilla respectueusement devant Reine, et lui donna son kandgiar, sans prononcer une parole » comme s'il eût craint de profaner la solennité de cette scène.
Il quitta la cabine suivi du bobémien , s'embarqua dans un canot, et se rendit près de Pog, à bord de la Gallione rouge.
Hadji laissa Erèbe à bord de ce bâtiment, et regagna son cbebek, pour obéir aux ordres de Pog.
Le bobémien avait mis à la voile, et était sorti de la baie, que Reine et Stéphanette l'ignoraient encore.
Après quelques bordées, il distingua parfaitement au vent à lui la galère noire du commandeur et la polacre du capitaine Trinquelaille. Ces deux bâtiments venaient de la Ciotat. Quelques mots expliqueront leur présence en vue de la baie, et comment ils avaient pu suivre les traces des pirates.
CMPITRE XXNII,
Au point du jour, Pierre des Anbiez était arrivé à la hauteur du cap de l'Aigle.
A peine la galère noire avait-elle été mouillée dans le port de la Ciotat, que le commandeur était descendu à terre avec son frère.
Partout ils avaient rencontré les traces de la barbarie des pirates.
Les habitants éplorés savaient alors toute l'étendue de leurs pertes. Chaque famille savait quels étaient ceux des siens qui avaient péri ou qui avaient été emmenés captifs.
Pendant la bataille , on n'avait songé qu'à se défen-
■>ïi LE COMMANDEUR DE HALTE.
tire, qu'à repousser l'ennemi ; la nuit avait voilé les désastres que le jour révélait dans toute leur horreur.
Là des murailles noircies par l'incendie soutenaient à peine quelques débris de charpente.
Plus loin c'était la maison de ville, dont il ne restait que les murs; ses fenêtres brisées, son balcon démoli, sa porle réduite en cendres, ses assises charbonnées, où l'on voyait la trace d'une grêle de balles, prouvaient avec quelle vigueur les bourgeois s'étaient défendus.
La grande place de la Ciolat, théâtre de l'action la plus meurtrière de cette nuit fatale, était encombrée de cadavres.
Rien de plus désolant que de voir les malheureux habitants chercher parmi ces morts un père, un frère, un fils, un ami.
Lorsqu'ils avaient reconnu celui qu'ils cherchaient, les uns, pétrifiés de douleur, contemplaient d'un œil morne ces restes inanimés ; les autres poussaient des cris de vengeance impuissante, et jetaient au vent de vaines menaces ; ceux-là, enfin, dans leur rage insensée, couraient au port, comme s'ils avaient dû y trouver encore les galères des pirates.
Le commandeur et le père Elzéar parcoururent cette scène de désolation , répandirent , parmi les malheureux, de pieuses consolations, et s'informèrent de Raymond V.
Us apprirent qu'il avait fait une utile et courageuse diversion, en venant attaquer les pirates à la tête des
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gens de la Maison-Forte , niais personne ne put leur apprendre si le baron était ou non blessé.
Les deux frères, dans leur inquiétude, se rendirent en bâte à la Maison-Forte, suivis de quelques bas officiers de la galère , et de Luquin Trinquetaille , qui avait aussi ancré sa polacre dans le port.
Ils arrivèrent au château des Anbiez ; le pont était baissé et la grande cour déserte, quoique ce fût l'heure du travail.
Ils montèrent l'escalier en toute bâte, arrivèrent à Timmense galerie où avait eu lieu la veille la pieuse cérémonie de la Noël.
Tous les habitants de la Maison-Forte , hommes , femmes, enfants, vieillards, étaient agenouillés dans cette vaste salle où régnait le plus profond silence.
Celte foule était si recueillie et regardait avec tant d'anxiété la porte entrouverte de la chambre de Raymond V , que personne ne s'aperçut de l'entrée du commandeur et du père Elzéar.
Au fond de la galerie , sous le dais , on voyait la crèche , chef-d'œuvre de dame Dulceline et du bon chapelain. Quelques bougies finissaient de brûler dans les lustres de cuivre. La colossale bûche de la Noël fumait au fond delà vaste cheminée, encore entourée de rameaux d'arbres verts ornés de fruits, de fleurs et de rubans.
Rien de plus saisissant que ce tableau éclairé par les premières et pâles clartés d'un jour d'hiver... Rien
EUGÈNE Src. — TOME II. 20
de plus douloureux que ce contraste entre la fête de la nuit et le deuil du matin.
Après avoir un instant contemplé celte scène à la fois sinistre et imposante, le commandeur écarta doucement de la main quelques vassaux du baron pour se i'rayer un chemin jusqu'à la porte de la chambre du baron .
— Monseigneur le commandeur! le bon pèreElzéar!
Tels furent les mots qui circulèrent dans cette foule inquiète qui attendait avec angoisse des nouvelles de la santé de Raymond V.
On ne savait pas encore si ses blessures laissaient quelque espoir.
Pierre des Anbiez et son frère, marchant avec précaution, entrèrent dans la chambre du baron.
Le vieux gentilhomme, encore vêtu de ses habits de fête, était couché tout botté sur son lit.
Une pâleur livide couvrait sa figure vénérable. Ses longs cheveux blancs étaient souillés de sang.
L'abbé Mascarolus pansait les profondes blessures que le baron avait reçues à la tête. Honorât de Berrol assistait le chapelain dans ce pieux devoir.
Dame Dulceline, dont les larmes ne cessaient pas de couler , coupait des bandes de toile , tandis que le majordome Laramée , debout au pied du lit de son maître, contenait à peine ses sanglots, et semblait ne pas voir, ne pas entendre ce qui se passait autour de lui.
Les acteurs de celte triste scène étaient si doulou-
reusement absorbés, que le père Elzéar cl Pierre des Anbiez entrèrent inaperçus.
— Mon frère! s'écrièrent à la fois le commandeur et le religieux en se précipitant à genoux auprès du lit de Raymond V, dont ils baisèrent avec ferveur les mains glacées.
— L'abbé , les blessures sont-elles graves ? dit le commandeur pendant qu'EIzéar demeurait agenouillé,
— Hélas! c'est vous, monsieur le commandeur, dit le chapelain en joignant les mains de surprise. Que n'êles-vous arrivé hier , tous ces malheurs ne nous auraient pas accablés... monseigneur ne serait pas en danger de mort.
— Grand Dieu ! s'écria Pierre des Anbiez.
— Il faut vite envoyer quérir frère Anselme , le chirurgien de ma galère... il vous aidera... il connaît les plaies faites par des armes de guerre.
Voyant Luquin Trinquetaille à la porte , le commandeur lui dit : — Vile, va chercher frère Anselme et amène-le.
Luquin disparut pour aller exécuter les ordres du commandeur.
L'abbé semblait écouter avec anxiété la respiration pénible de Raymond V... Enfin, le baron fit un léger mouvement, tourna sa tète du côté du chapelain sans ouvrir les yeux, et poussa un long soupir.
Le commandeur et le religieux interrogèrent l'abbé d'un regard inquiet.
Celui-ci lit un signe approbatif cl profila de la silua-
tion du baron pour terminer de poser l'appareil sur ses blessures.
Le père Elzéar , inquiet de ne pas voir Reine au chevet du lit de son père dans un tel moment , dit à voix basse à Honorât : — Et Reine? La malheureuse enfant n'aura pu supporter ce cruel spectacle.
— Grand Dieu ! s'écria Honorât avec un étonnement douloureux, vous ne savez donc pas, mon père, tous les malheurs qui ont accablé celte maison ! Reine a été enlevée par les pirates !
Le père Elzéar et le commandeur se regardèrent stupéfaits.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! épargnez ce dernier coup à sa vieillesse, dit le religieux en joignant ses mains avec ferveur et en levant vers le ciel un regard suppliant, faites qu'on puisse enlever celte malheureuse enfant de leurs mains!
— Et ces pirates. . . et ces pirates. . .ne sait-on de quel côté ils ont fui V dit le commandeur avec une rage concentrée. Il faut interroger tous les patrons de barque qui vont arriver... la nuit était claire , on pourra avoir quelques renseignements.
— Hélas ! monsieur , dit Honorât , je suis seulement arrivé depuis une heure à la Maison-Forte , à celle maison que moi el les hôtes du baron nous avions laissée celle nuil si paisible. J'ignorais complètement ces affreux désastres ! Lorsqu'on a eu rapporté ici le baron évanoui, le bon abbé m'a envoyé aussitôt un exprès , et je suis venu pour voir mon second père
presque mourant... et pour apprendre l'enlèvement de mademoiselle des Anbiez , ajouta Honorât avez désespoir.
Raymond V était toujours sans connaissance. De temps à autre il poussait un faillie soupir, et retombait bientôt dans une sorte de torpeur léthargique.
Le commandeur attendait avec impatience le chirurgien de sa galère , il croyait ses connaissances supérieures à celles du chapelain.
Enfin , il arriva , suivi de Luquin Trinquetaille qui, malgré le profond silence qu'on gardait autour du blessé, cria dès la porte au commandeur : — Monseigneur, les pirates doivent être mouillés sur la côte, au plus à vingt-cinq ou trente lieues d'ici.
Pierre des Anbiez , faisant signe au digne capitaine de se taire, alla rapidement vers lui, l'emmena dans la galerie alors déserte , car les vassaux s'étaient retirés sur l'invitation du chapelain.
— Que dis-tu ? demanda le commandeur à Trinquetaille , qui t'a dit cela ?
— Monseigneur , c'est un patron de barque , Nicard. Cette nuit il a passé très-près de deux galères et d'un chebek qui rangeaient la côte , il a reconnu facilement la Gallione rouge. Ces bâtiments marchaient lentement , lentement , comme s'ils avaient eu des avaries assez fortes pour les forcer à relâcher d'un moment à l'autre dans l'un des havres déserts de la côte.
— C'est juste , dit le commandeur en réfléchissant ,
il faut qu'ils aient de graves avaries pour rester sur ces côtes , au lieu de fuir vers le sud avec leurs captifs et leur butin.
— C'est sans doute , monseigneur , la coulevrine de la Maison-Forle qui leur aura causé ces avaries ; car Pierronle pêcheur m'a dit qu'il avait continuellement entendu et vu tirer cette artillerie, lorsque les galères de ces démons ont doublé la pointe de l'île Verte , et cette passe peut servir de point de mire à la coulevrine; maître Laramée me l'a dit cent fois.
— La vengeance du Seigneur va donc atteindre ces bandits encore gorgés de sang et de pillage, dit le commandeur d'une voix sourde. Peut-être pourrai-je arracher de leurs mains le malheureuse fdle de mon frère.
— Etaussi sa suivante Stéphanette, s'il vous plaît , monseigneur , dit Luquin. Ces brigands l'ont enlevée, sans doute , avec l'aide d'un bohémien maudit que le bon Dieu enverra peut-être un jour à la portée de mon bras.
— Il n'y a pas un moment à perdre , dit le commandeur après avoir réfléchi pendant quelques minutes. Puis, s'adressantà Luquin: Cours au port, donne l'ordre, de ma part, au roi des chevaliers de faire tout préparer pour le départ de ma galère , tu me suivras avec ta polacre. A quelle hauteur le patron Nicard a-t-il rencontré la Gallione rouge ?
— A la hauteur de l'île Saint-Féréol, monseigneur.
— Nous n'aurons donc pas à visiter la côte en deçà
île Kilc Saint-Féréol. Une fois en mer, tu Die tiras toutes voiles dehors pour aller examiner les points de la côte qui pourraient servir de retraite aux pirates. Si tu vois quelque chose de suspect , tu viendras me rendre compte. Je me tiendrai toujours à portée de vue de ton bâtiment.
— Que le ciel bénisse votre entreprise , monseigneur, et qu'il fasse que je puisse vous être en aide!...
Luquin Trinquelaille , enflammé de l'espoir de retrouver peut-être Stéphanette et de pouvoir se venger du bohémien, courut au port en toute hâte.
Pierre des Anbiez rentra dans la chambre de Raymond V. Le chirurgien de sa galère lui donna quelque espoir, la respiration du blessé était moins oppressée et sa somnolence semblait moins pesante.
Le commandeur resta quelques mompnts sombre et pensif en contemplant son frère. Des pressentiments qu'il ne pouvait vaincre , et qui vinrent subitement l'assaillir, lui disaient que cette journée lui serait fatale. Il était navré de quitter Raymond V sans avoir été reconnu par lui; le temps pressait, il approcha du lit de son frère , se pencha vers lui et baisa ses joues glacées en disant à voix basse et entrecoupée : — Adieu... adieu, mon pauvre frère... adieu...
Lorsqu'il se releva , sa figure austère et dure était émue, une larme sillonnait sa joue.
— Embrassez-moi, mon frère, dit-il à Elzéar. Je pars pour un combat... un combat acharné, car la
Gallione rouge est intrépide. J'ai l'espoir de rencontrer les pirates dans quelque havre de la côte.
— M. le commandeur... je vous suis, s'écria Honorât de Berrol, quoiqu'il m'en coûte de quitter Raymond V dans un pareil moment ; je vous demande de me prendre comme volontaire.
Pierre des Anbiez semblait agité par une lutte intérieure ; il connaissait le courage d'Honorat , mais il savait aussi combien était hasardeuse l'entreprise qu'il allait tenter, il prévoyait un de ces combats funestes pour tous ceux qui y prennent part.
— Je comprends votre ardeur, lui dit-il, nous pouvons rencontrer les pirates, peut-être leur enlever Reine des Anbiez; mais si je ne reviens pas, nîais si sa fille ne revient pas? Et lui? dit-il, montrant Raymond V à Honorât, lui ? qui donc le consolera? Ne vous aime-t-il pas comme un second fils?
— El si vous ne revenez pas ? et si sa fille ne revient pas? s'écria Honorât, qui me consolera, moi, de ne vous avoir pas suivi et de n'avoir pas partagé vos dangers?
— Venez donc, dit le commandeur, je ne puis plus longtemps combattre une si noble résolution... partons... Encore adieu, mon frère, priez pour nous, dit le commandeur en serrant tendrement le père Elzéar dans ses bras.
— Hélas! puisse le Seigneur favoriser votre entreprise ! Puissiez-vous ramener celte malheureuse enfant, et que notre frère , en sortant de ce douloureux sommeil, trouve sa fille agenouillée à son chevet!
— Que le ciel vous enlende, frère ! dit le commandeur. Il serra une dernière fois la main glacée de Raymond V, sortit en toute hâte et se rendit au port. 11 y trouva sa galère prête à partir, et mit à la voile suivi de la polacre du brave Trinquetaille.
Ce fut ainsi que la galère noire se trouvait en vue de la baie de Lerins , où étaient mouillées les deux galères des pirates , lorsque Hadji sortit de la rade avec son cliebek pour exécuter les ordres de Pog et emmener à sa poursuite la galère de la religion.