CHAPITRE XL
Trois jours après le funeste combat du commandeur des Anbiez et dÉrèbe, la galère noire et la polacre de Luquin étaient mouillées dans le port de la Ciotat.
Neuf heures du matin venaient de sonner à l'horloge de la Maison-Forte.
Le capitaine Trinquetaille s'avança discrètement sur la pointe du pied dans la galerie où s'était passée la cérémonie de la Noël, et se dirigea vers l'appartement de mademoiselle des Anbiez.
Il frappa à la petite porte de l'oratoire, Stéphanette en sortit bientôt.
— Eh bien! Luquin, dit la jeune fille d'unair inquiet, comment a-t-il passé la nuit?
— Mal , Stéphanette , très-mal , il n'y a plus d'espoir, dit M. l'abbé.
— Malheureux enfant ! dit la jeune fille. Et monsieur le commandeur?
— Toujours dans le même état , assis à son chevet, comme une statue, sans remuer, sans parler... sans voir, sans entendre... Le père Elzéar dit que si M. le commandeur pouvait pleurer... il serait sauvé, sinon...
— Eh bien !
— Il craint que la tête... et Luquin fit un geste indiquant qu'on pouvait redouter la folie.
— Ah ! mon Dieu ! si cela était , quel affreux malheur à ajouter aux autres !
— Et mademoiselle Reine, demanda Luquin, comment va-t-elle ?
— Toujours souffrante. Cette triste cérémonie du baptême d'hier l'a si émue ; monseigneur a voulu qu'elle fût , avec lui , marraine de ce pauvre jeune païen , que ces mécréants appelaient Érèbe ; sans cela, il ne pourrait pas mourir chrétien ! A cet âge , mon Dieu, il n'était pas seulement baptisé! Heureusement le père Elzéar a pensé à lui faire donner ce sacrement ! Ah ! le malheureux , il ne portera pas jusqu'à ce soir les noms chrétiens que monseigneur et mademoiselle lui ont donnés.
— Et monseigneur? demanda Luquin.
— Oh ! quant à monseigneur , il serait déjà sur pied... et auprès de M. le commandeur si on l'écou-
CONCLUSION. *7l
tait; du reste, l'abbé Mascarolus dit qu'un homme ordinaire aurait été tué par une pareille blessure et qu'il faut que monseigneur ait les os de la tête aussi durs que du fer... pour avoir résisté à cet horrible coup de massue. Dieu merci , celui qui a donné le coup n'en donnera plus! A propos, vous savez, Stéphanette, qu'on n'a pas pu retrouver le corps de Pog-Reis sous les ruines de l'abbaye?
— Ce n'élait qu'un infidèle, mais mourir sans sépulture! dit Stéphanette avec effroi... Comment donc a-t-il été enseveli sous les ruines ?
— Voici ce que M. Honorât m'a raconté et il doit le savoir. Au moment où le malheureux jeune homme tomba blessé par M. le commandeur , Pog-Reis , comme ils l'appellent , tenait M. Honorât pour l'empêcher d'aller séparer les combattants. Tout à coup, comme vous savez , la foudre a éclaté au milieu de la baie , elle est tombée à bord de la Gallione rouge , les poudres ont pris feu, la Gallione a sauté, et en sautant elle a englouti avec elle l'autre galère déjà trèsavariée par les boulets de la coule vrine de maître Laramée. .. Pas un pirate n'a échappé. Les vagues de la baie étaient si grosses , si furieuses, qne le meilleur nageur s'y serait mille fois noyé...
— Mais Pog-Reis? demanda Stéphanette...
— L'explosion fut si forte , que le sol trembla, c Le pirate surpris m'abandonna alors, » me dit M. Honorât, t je courus au commandeur , qui s'était déjà jeté sur le corps de son fds , il l'embrassait en sanglotant. Au
moment de l'explosion , Pog-Reis était resté au pied des ruines. Ces vieux murs, ébranlés par la commotion et par la violence de la trombe d'air , se sont écroulés et l'ont enseveli sous leurs débris. » Ce matin, des pêcheurs venant de la baie ont dit que les pierres étaient si énormes qu'on n'avait pu les remuer et qu'on avait renoncé à retrouver le corps de ce brigand .
— Mon Dieu ! mon Dieu , quel événement, Luquin, et comme cela prouve bien que le ciel est juste... Voyez... les deux galères de ces bandits foudroyées? pas un n'en réchappant? Pog-Reis écrasé sous les ruines de l'abbaye î
— Sans doute , sans doute , Stéphanelte , le ciel a déjà beaucoup fait, mais il n'a pas tout fait ? H lui reste encore un autre compte à régler.
— Que voulez-vous dire !...
— Lorsque nous avons entendu en mer celte explosion , en revenant sous toutes voiles à la Maison- Forte et même un peu plus vite que je ne le voulais , car la tempête chassait ma polacre sur les lames comme une plume dans l'air...
— C'est bien vrai , Luquin, aussi nous nous crûmes perdues. Quel temps ! quelles vagues ! nous pensions n'avoir échappé à un danger que pour tomber dans un autre.
— Oui... oui... Eh bien! qui est-ce qui a passé à une portée de canon de nous pendant l'ouragan ?
— Que sais-je, moi? j'avais trop peur, j'avais trop
ii m'occuper de ma maîtresse pour regarder ce qui passait auprès de nous.
— Vraiment, Stéphanelte. Eh bien ! c'était le chebek de ce maudit bohémien, que l'enfer laisse sur cette terre, je ne sais pourquoi ! Oui, c'était son chebek qui nous a prolongés. Il avait par hasard mouillé son navire assez loin des galères , et il ne s'est en rien ressenti de l'explosion ! Deux heures après, lorsqu'il eut ramené M. le commandeur , M. HonoTat et ce malheureux jeune homme à bord de la galère, profitant de l'incroyable oubli de M. le commandeur qui négligeait de le faire pendre , il a eu l'audace de remettre à la voile , et c'est lui que nous avons vu passer près de nous, retournant sans doute dans le sud, où il sera noyé ou brûlé si le bon Dieu tient à compléter l'exemple qu'il a déjà donné en engloutissant les deux galères pleines de ces mécréants... Voilà ce que je lui souhaite.
— Allons , allons , Luquin , vous êtes bien acharne après ce misérable , ne vous en occupez plus. Enfin , c'est lui qui nous a ramenés à bord de la galère noire, mademoiselle Reine , moi , mes compagnes , les prisonniers, le greffier Isnard et son clerc qui faisaient partie des captifs , et ne cessaient de l'appeler leur libérateur. Ayez donc un peu de pitié pour votre prochain...
— Mon prochain... ce misérable vagabond !... Mon prochain !... le prochain de Satan !
— Ah ! que vous êtes méchant dans vos rancunes !