TOME II
— Allons... bon ! s'écria Luquin en fureur. Voilà que vous le défendez maintenant, il ne voc reste plus qu'à le regretter... D'ailleurs, il le disait bien, que vous le regretteriez ; et peut-être n'avait-il pas tort!
— Certes , si vous recommencez vos jalousies , vous me le ferez regretter.
— Le regretter... lui... ! vous osez...
— Sans doute , car au moins une fois dans son bâtiment , il m'a laissé pleurer , me désoler en repos...
— Ce n'est pourtant pas ce qu'il disait... hum... hum... les paroles dorées de ce bavard insolent étaient bien capables de vous distraire d'un aussi profond chagrin que celui que vous éprouviez sans doute.
Sléphanette, indignée, allait répondre à son fiancé, lorsque le sifflet de mademoiselle Reine des Anbiez la rappela dans l'intérieur de l'appartement.
Elle rentra après avoir jeté à Luquin un regard courroucé.
Le capitaine était en train de se repentir de ses soupçons , lorsque le majordome Laramée sortant précipitamment de la chambre de Raymond V :
— Vous voilà, Luquin , venez vite m'aider à transporter monseigneur chez le commandeur. Il est trop faible pour marcher ; nous le porterons dans son fauteuil.
Luquin suivit Laramée, et entra chez Raymond V.
Le vieux gentilhomme était encore très-pâle , un
large bandeau noir enveloppait sa tête , mais il avait
en partie recouvré toule sa vivacité , toute son énergie. L'abbé M' ^carolus était près de lui.
— Vous» dites donc, l'abbé... que ce malheureux enfant s'éteint , et qu'il veut me parler encore ?
— Oui , monseigneur.
— Et mon frère Pierre ?
— Toujours dans le même état , monseigneur.
— Vite... vite... Laramée, jette-moi un manteau sur les épaules , et marchons avec tes jambes et celles de ce garçon , car les miennes ne sauraient encore me porter.
Luquin prit le fauteuil d'un côté , Laramée le prit de l'autre , et ils transportèrent le baron dans une vaste chambre oùÉrèbe était couché.
A la porte de cette chambre , ils trouvèrent Peyroû le guetteur, qui attendait avec anxiété des nouvelles de son ancien capitaine.
La figure d'Érèbe était déjà décomposée par les approches de la mort. Ses traits, naguère si beaux, si purs , se contractaient douloureusement. Il était pâle, de la froide pâleur des mourants. Ses yeux brillaient d'un éclat d'autant plus vif qu'il allait s'éteindre...
Sa blessure étailmortelle, et ne laissait aucun espoir.
Pierre des Anbiez , portant les mêmes vêtements que le jour de cette fatale rencontre , était assis sur le pied du lit de son fils , dans une immobilité absolue, la tête baissée sur sa poitrine , ses mains sur ses genoux, son regard fixe, ardent, attaché à la terre; depuis la veille , il n'avait pas quitté cette position.
Le père Elzéar, assis au chevet d'Erèbe , penché vers lui, soulevait la tète appesantie de ce malheureux enfant , et la pressait doucement sur sa poitrine avec une douloureuse émotion.
Raymond V se fit déposer près du lit.
Luquin et Laramée se retirèrent.
— Dieu me pardonnera, n'est-ce pas , bon religieux? dit Érèbe d'une voix faible , à Elzéar. Il aura pitié de mon ignorance en faveur de mon zèle... Hélas!... depuis deux jours seulement, je suis instruit de sa vérité sainte...
— Espérez , espérez dans sa miséricorde infinie , mon enfant , vous êtes chrétien maintenant. Deux jours de repentir, de croyance , rachètent bien des fautes. C'est la ferveur, et non la durée de la peine , qui touche le Seigneur...
— Oh !... je mourrais avec une espérance de plus, si mon père pouvait me pardonner aussi ! dit Erèbe avec amertume. Puis il reprit avec égarement :
Oh! malédiction sur Pog-Reis. Oh! pourquoi m'a-t-il fait croire , en me montrant ces portraits, que mon père avait été le meurtrier de ma mère et des miens?.. Oh ! comment a-t-il pu soulever toute ma haine?.. Hélas ! je l'ai cru... parce que lui, toujours si cruel pour moi , il a pleuré... oui... pleuré, en me serrant contre son cœur, en me demandant pardon du mal qu'il m'avait fait. Alors moi , voyant cet homme sV implacable pleurer... me serrer dans ses bras... je l'ai cru... et puis j'espérais que ce combat
me serait fatal.. . je savais Reine des Anbiez en sûreté.. . je pouvais mourir... Et vous , vous, son père... me pardonnez-vous ^aussi? dit Érèbe en s'adressant à Raymond V.
— Pauvre enfant.. . ne m'as-tu pas sauvé la vie dans les rochers d'Ollioules?... Quoique ma fille fût en ta puissance, ne l'as-tu pas respectée, défendue? Enfin, n'es-tu pas le fils de mon frère... après tout... fils d'un amour coupable... si l'on veut , mais, maujour ! tu es de la famille.
— Raymond... Raymond, dit doucement Elzéar à son frère, d'un ton de reproche.
— Mais mon père... mon père, il ne m'entend pas, dit Érèbe. Je mourrai donc sans qu'il m'ait dit : Mon fils! s'écria le malheureux enfant d'une voix défaillante , et d'un brusque mouvement il se redressa sur son séant, jeta ses bras autour du cou de Pierre des Anbiez, et laissant retomber sa tète alourdie sur le sein paternel, il s'écria : Mon père... mon père! entendez-moi?
Ce cri désolé, expirant, dans lequel Érèbe semblait avoir concentré le reste de ses forces, alla une dernière fois retentir au fond du coeur de Pierre des Anbiez.
Le commandeur leva lentement la tète , regarda autour de lui, puis baissa les yeux sur Érèbe, toujours attaché à son cou.
Alors , pressant la tête de son fils entre ses deux mains, il lui donna sur le front un baiser pieux d'une tendresse solennelle...
Puis il reposa doucement sur l'oreiller la tête de son enfant, et lui dit à voix basse, avec un sourire étrange et un accent rempli de bonté :
— Enfant... tu m'as appelé, j'ai entendu ta voix au milieu des ténèbres.,, je suis venu... maintenant j'y retourne. Adieu... dors... dors pour toujours, mon enfant. . .
Et il étendit le drap sur le visage d'Érèbe comme on fait pour les morts.
— Mon frère! s'écria le père Elzéar en écartant vivement le drap et en regardant Pierre des Anbiez avec étonnement.
Celui-ci ne parut pas l'entendre; il retomba dans cette sorte d'accablement pour ainsi dire muet et sourd dont il ne devait plus sortir.
Érèbe s'affaiblissait de plus en plus...
11 dit à Raymond V :
— Une dernière grâce avant de mourir.
— Parle... parle... mon enfant; d'avance je te l'accorde.
— Je voudrais voir une fois , une fois encore votre fille... celle qui m'a donné un nom chrétien... Elle aussi, hélas! a bien à me pardonner.
— Reine , ta cousine , ta marraine ; j'y consens de grand cœur. Élzéar , mon frère... voulez-vous la prévenir?
— Les minutes sont comptées , il faut songer à Dieu, mon fils, dit Elzéar à Érèbe
— Par pitié , que je la voie. ■ . ou je meurs déses-
péré, dit Èrèbe d'une voix si déchirante que le père Elzéar sortit.
Raymond V prit les deux mains de son neveu dans les siennes.
Déjà elles étaient glacées...
— Elle ne vient pas... dit Erèbe... et pourtant il faut que je...
Sa voix s'affaiblit... il ne put continuer.
Reine entra accompagnée du père Elzéar.
Érèbe se leva à demi sur son coude gauche ; de sa main droite, il eut la force de briser une petite chaîne d'or qu'il avait au cou, il la tendit à Reine en lui montrant, avec un faible sourire, la petite colombe émaillée qu'il y avait suspendue , autrefois prise à Reine dans les roches d'Ollioules , et lui dit :
— Je vous la rends... Me pardonnerez-vous ?
— Je porterai toujours cette chaîne en souvenir du jour où vous avez sauvé mon père, répondit Reine avec une émotion navrante.
— Vous la porterez toujours? dit Erèbe.
— Toujours ! répondit Reine en ne pouvant retenir ses larmes.
— Ah ! je puis mourir maintenant, dit Érèbe. Un dernier rayonnement sembla luire sur son visage
assombri par les approches du trépas.
— Mon frère, dit le père Elzéar d'une voix austère en se levant , cet enfant va mourir.
Raymond V comprit que les derniers moments d'Érèbe appartenaient à Dieu. 11 embrassa son neveu ,
lit venir Luquin et Laramée pour remporter , et sortit avec Reine.
Le commandeur était resté muet et immobile, toujours assis sur le lit de son fils mourant.
Raymond V lui envoya Peyroû, espérant que sa vue le rappellerait peut être à lui.
Le guetteur, s'approchant de Pierre des Anbiez , lui dit :
— Monsieur le commandeur, venez.
Soit que la voix de Peyroû , qu'il n'avait pas entendue depuis longtemps, le frappât davantage... soit qu'il obéit à un instinct inexplicable, le commandeur se leva et suivit le guetteur , hélas ! sans jeter un dernier regard sur son fils.. .
Le père Elzéar resta seul avec lui.
Un quart d'heure après , Érèbe n'était plus.
Érèbe fut enseveli dans le cimetière de la Ciolat. Les pénitents noirs et gris de la Ciotal suivirent son convoi. Le service fini , ils se dispersèrent.
Un seul resta longtemps près de la tombe.
Chose étrange ! il n'avait pas pris part ni aux chants ni aux cérémonies de l'Église; il n'avait pas jeté de l'eau sainte sur le cercueil...
Ce pénitent resta jusqu'à la nuit.
Alors il regagna à pas lents un crique dans lequel il trouva un bateau où il s'embarqua.
Ce faux pénitent était Hadji. Il avait laissé son chebek sous voile et était venu à terre , bravant tous
les périls pour venir rendre un dernier hommage à la mémoire du malheureux enfant qu'il avait pourtant concouru à perdre.
Depuis on n'entendit plus parler du bohémien.
Pierre des Anbiez , jusqu'à la fin de ses jours, resta dans un état qui n'était ni la raison ni la folie. On ne l'entendit jamais prononcer une seule parole, quoiqu'il continuât d'habiter la Maison-Forte.
Il ne répondait à aucune question. Il allait chaque malin s'asseoir près du tombeau de son fils , et il y restait jusqu'au soir, absorbé dans une méditation profonde. Peyroù ne le quitlait pas. Le commandeur ne semblait pas s'apercevoir de sa présence.
Le père Elzéar, après quelques mois de séjour à la Maison-Forte, recommença sa vie aventureuse de rédempteur des captifs jusqu'à ce que l'âge ne lui permit plus de voyager.
Reine n'épousa pas Honorât de Berrol. Elle vécut fidèle au triste souvenir d'Erèbe.
Quelques années après, le chevalier se maria. Reine fut pour lui et pour sa femme la meilleure des amies.
Raymond V , guéri de ses blessures , chevaucha encore longtemps sur Mislraou.
Le cardinal de Richelieu , informé de la courageuse conduite du baron lors de la descente des pirates, ferma les yeux sur les méfaits du vieux mécontent à l'endroit du greffier Isnard.
Peu de temps après . le maréchal de Vitry fut envoyé à la Bastille par suite de son démêlé avec
monseigneur l'archevêque de Bordeaux. Raymond V se crut vengé ; et , autant par reconnaissance pour le cardinal que par raison , il ne prit plus qu'une part toute vénielle aux rébellions.
Le digne Luquin Trinquetaille épousa Stéphanette, et , quoiqu'il fût d'une confiance aveugle dans sa femme et qu'elle la méritât de tous points, il regrettait de n'avoir pas pu noyer le bohémien.
Maître Laramée mourut au service du baron.
Le vénérable abbé Mascarolus donna encore bien des recettes merveilleuses à dame Dulceline, et celle-ci fit encore bien des crèches pour des Noëls qui heureusement ne ressemblèrent en rien à la Noël fatale de 1652.