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Le commandeur de Malte

Les voyagein^s qui ]Dfarc.oiir(3nt maintenant • ' 'Tes côtes pittoi^sqiies du d^prntement des Boucïie^-dii-Rhône, — les paisibles habitants des rives embaumées par les orangers d'Hières, — les curieux touristes que les paquebots à vapeur transportent incessamment de Marseille à Nice ou à Gènes — ignorent peut-être qu'il y a deux cents ans, sous le ministère florissant du cardinal de Richelieu, le littoral de la Provence était, presque chaque jour, infesté de pirates algériens ou autres barbaresques, dont l'audace n'avait pas de bornes.

Non-seulement ils capturaient tous les bâtiments marchands, à leur sortie des ports (quoique tous ces navires fussent armés en guerre),

mais encore ils débarquaient jusque sous le canon des foi Is, et venaient impunément enlever les habitants, dont les demeures n'étaient pas suffisamment armées et fortifiées.

Les choses empirèrent à ce point que, vers ^655, M. Le cardinal de Richelieu chargea M. dé Séduira M, un des hommes les plus éminents de cette époque *, de visiter les côtes de Provence, afin d'aviser aux moyens de mettre cette province à Tabri de ^'invasion 'des .pirates. •• •: *- -

Nous citerons» ftfti passage du Me&oii'ê^d^'^V '\ M. de Séguiran afin de donner au lecteur «unie ♦• • idée exacte du théâtre de l'action qui va suivre.

a II y a — dit-il — au lieu de la Ciotat une logette que les consuls ont fait bâtir sur Tune des pointes du rocher du cap de l'Aigle, en

* Voir le voyage et inspection maritime sur la côte de Provence de M Henri deSégniran, seigneur de IjOuc, chevalier, (onscilltr du roi en ses conseils, et premi'T président en sa cour des comptes, aides et finances de Provence; vol. 5, pa.'e -296. — (Correspondance d'Escoubleau de Sourdis, archevéïpie de Bordeaux, ehef des armées navales du roi, accomp:i(nîtes d'iui texte lii^ioriqiie, de notes et d'une introduction sur l'état de la marine en France sous Louis XIH, par M Fugéne Sue, 1839. 5 vol. in-4, publiés par ordre du Roi.

« laquelle ils eiitretieiinent un homme très « expert eu la navigation, qui s'y tient, jour « et nuit, pour prendre garde aux vaisseaux « pirates.

« Tous les soirs à l'entrée de la nuit, le a garde de la logelte de la Ciotat allume son « fagot, et ainsi est continué en toutes les « autres et semblables logettes jusqu'à la tour « de Bouc.

« C'est le signal assuré qu'il n'y a aucun « corsaire à la mer.

« Si ledit garde de la logette en avait, au « contraire, reconnu un, il ferait deux feux, « et ainsi des autres depuis Antibes jusqu'à la « tour de Bouc, ce qui serait achevé en moins « de demi-heure de temps.

« Les habitants de la Ciotat avouent qu'ès- « années dernières le conmierce était meil- « leur. Mais il est ruiné au point qu'on voit. « Les corsaires de Barbarie leur sont venus (( enlever une année vingt-quatre barques et « mis à la chaîne environ cinquante de leurs « meilleurs mariniers. »

Ainsi que nous l'avons dit, la terreur des pirates barbaresques était si grande sur la

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côte qu'on voyait chaque maison transformée en forteresse.

« Continuant notre chemin — dit M. de Sé- € guiran — nous serions arrivés à la maison € du sieur de Boyer, gentilhomme ordinaire t de la chambre du roi, laquelle maison nous « aurions trouvé en défense, en casdedes- € cente des corsaires, ayant une terrasse en « devant, qui en regarde l'entrée du côté de « la mer, et sur elle douze pièces de fer coulé, € plusieurs bâtardes * et deux pierriers, et € dans ladite maison, quatre cents livres de € poudre, deux cents boulets, deux paires € d'armes ", douze mousquets et demi-pi- € ques.

« A Bormez et à Saint-Tropez — dit plus t loin M. de Séguiran, — le commerce est si € gêné qu'il ne pouvait arriver à ^0,000 liv. * Ce qui procède non-seulement de la pau- « vreté des habitants, mais aussi des courses € que font les pirates qui abordent presque € tous les jours en leurs ports, en sorte que t bien souvent les barques sont obligées de

* BAi.trdcs, pièce* (k petit calibre.

** D'armnrcs.

IXTRODIXTION. 5

« prendre terre, pour que les hommes qui les « montent puissent se sauver, ou que les ha- « bitants du lieu se mettent en armes.

« A Martigues, communauté qui avait souf- < fert de grandes pertes es-personnes de ses « habitants, estimés les plus couiageux et c( meilleurs mariniers de la Méditeirnnée, « plusieurs d'iceux ayant été faits esclaves a par les corsaires d'Alger, de Tunis, qui a exercent plus que jamais leurs pirateries à a la vue des torts et des forteresses de celte •< pi'ovince. »

Le lecteur concevra le dédain des barbaresques pour les forts de la côte, en sachant que le littoral était dans un si déplorable état de défense que M. de Séguiran dit dans un autre passage de son rapport au cardinal de Richelieu.

« Le lendemain, 24 dudit mois de janvier, c( sur les sept heures du matin, serions allés G au château fort dudit Cassis appartenant au « sieur Évêque de Marseille, où nous n'au- « rions trouvé, pour toute garnison, qu'un « concierge, serviteur domestique dudit Évê- 1 que qui nous aurait fait ^ oir ladite [)lace, où

€ il va seulement doux fauconneaux dont l'un € est éventé. »

Plus tard, M. rarchevêque de Bordeaux faisait la même remarque à propos de Tune des positions les plus fortes de Toulon. »

« F.e premier de ces forts et le plus impor- « tant — dit le prélat guerrier, dans son rapa port — c'est uue vieille tour oii il y a deux € batteries, dans lesquelles on pourrait mettre « cimpiantc canons etdeux cents soldats; il € V a du bon canon dedans, mais il est tout (( démonté, et nnlle munitions que celles qui c ont été mises par ordre de Votre Éminence « (il s'agit du cardinal de Ricbelieu), il y a « quinze jours. Un bonhomme de gouverneur " ([ui n'a, pour toute garnison, que sa femme « el sa servante, y est, y ayant vingt ans qu'il y[ n'a reçu un denier, à ce qu'il dit *. «

Tel était l'étal des choses, lor^qne qiiclques années auparavant le cardinal de Richelieu avait été investi par Louis XIII de la ^ha ge de grand -maître chef et surintendant

r '>|njii(l;iiir,H d<' Sourdis, déjà citée. Juin n>57, t. f,

général de la navigation et commerce de France.

En étudiant attentivement le but, la marche, les moyens et les résultats du gouvernement de Richelieu, en comparant enfin le point de départ de son administration aux fins impérieuses de centralisation absolue vers lesquelles il tendit toujours, et qu*il atteignit si victorieusement, on est surtout frappé, spécialement en ce qui concerne la marine, de l'incroyable confusion et multiplicité de pouvoirs ou de droits rivaux qui couvraient le littoral du royaume de leur inextricable réseau *.

* Ainsi, outre les droits de ramiral du Levant, du gouverneur de la province, des communautés consulaires de chaq!;e bourg et de l'amiral de France, quantité de gentilshommes exerçaient divers droits en vertu de lettres patentes conférées par divers rois. Ainsi on lit dans le même rapport de ^1 de Segiiirat» : « Comme aussi sachant qu'il y avait un droit n appelle La table^ de la mer, domie par engagement du « feu roi au feu sienr de Libertat, aurions appris <juau- « jou; d'hui il appartenait aux sieurs San^^on et de Paris en «' qualité de maris des demoiselles de Libertat ; lesdits droits '( consistants à d mi pour cent qui «'exige ^r tousk"^ étran- " ger- et sur toutes sortes de marc haudises, excepté lesdro- « guéries el épiceries qui payeiit un pour cent. "

Plus loin il nous dit : « Que depuis trente années, le sieur M de Boyer, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi ,

Lorsque le cardinal fut chai'gé des intérêts maritimes de la France, il pouvait à peine compter sur l'appui d'un roi timoré, faible, inquiet et capricieux; il sentait encore la France sourdement agitée par de profonds discords politiques et religieux. Seul, en face (le prétentions exorbitantes représentées par les plus puissantes maisons de France, hautaines et jalouses dépositaires des dernières traditions d'indépendance féodale, il fallut que la volonté de Richelieu fût bien intrépide, fût bien opiniâtre pour écraser sous le niveau de l'unité administrative des intérêts si nombreux, si vivaces, si rebelles! Telle fut pourtant l'œuvre de ce grand ministre.

Sans doute, l'ardent et saint amour du bien général, le noble instinct des besoins et des progrès de l'humanité, ces pures et sereines aspirations des Dovitt ou des Franklin, n'eussent pas suffi au cardinal pour entreprendre et pour soutenir une lutte si acharnée, peutêtre qu'il lui fallait encore se sentir animé

M |)ar leUrus |iuleiiles de Iknrv IV, avait eu ^eul pe; mission (( el Idciilté de poser dans la merdes fiieU à pécher les Uioiis, ^ « depuis le cap de l'Aigle jusqu a Amibes, etc. > Sourdis, lom l'i. pag 3t>l.

IMKODLCTION. 9

d'une ambition effrénée, insatiable, afin de braver tant de haines formidables, mépriser taiit de clameurs, prévenir ou punir tant de menaçaiites révoltes, par la prison, par l'exil ou par i'échafaud, et d'arriver à rassembler dans sa main mourante et souveraine tous les movens d'action de l'État.

Ce fut ainsi, nous le pensons du moins, que le i'énie de Richelieu, exalté par son indomptable personnalité, pai'viiit à consommer cette admirable centralisation des pouvoirs, but constant, glorieux teime de son ministère.

Malheureusement il mourut alors qu'il commençait d'organiser cette autorité si vaiilaniment conquise.

Si la France, au moment de la mort du cardinal, offrait encore à sa surfacîe les largos traces d'un complet bouleversement social, le sol commençait du moins à être débarrassé de mille pouvoirs parasites et rongeurs qui l'épuisaient depuis si longiemps.

Aussi , dirait-on que presque toujours les hommes éminents, quoique de génies divers, naissent à point [.our parachever les grands travaux deis ^ociclés.

A Richelieu, cet infatigable et résolu défricheur, succède Mazariu, qui uivèle ce terrain si profondément labouré, puis Colbert, qui rensemence, qui le féconde!

L'iujpériale volonté de Richelieu apparaît sous nue de ses faces les plus brillantes dans la longue lutte qu'il eut à soutenir, lorsqu'il fut chargé de l'organisation de la marine.

Jusqu'alors les gouverneurs généraux de Provence avaient toujours récusé les ordres de l'amiiauté de France, se disant A^niranx- Nés du l.evant.

Comme tels, ils prétendaient au commandement maritime de la province; quelques-uns de ces gouverneuis, tels que les comtes de Tende et de Sommerives, et à ré|joque donl nous parlons, le duc de Guise, avaient r(xju du roi des lettres d'amiraux pnticuliers ; ces concessions arrachées à la faiblesse du monarque, loin d'appuyer les prétentions des gouverneuisgénéraux prolestaient au contraire contre h'ur usurpation; puisque ces titres prouvaient clairement (jue les commandements de terie et dcî mer devaient être distincts \ H »'n allait do mémo pour li s auUvs luoviiices. Les lieu-

Ce furent ces pouvoirs si divisés, si rivaux que le cardinal voulut impérieusement réunir et centi'aliser dans sa charge de grand-maître de la navigation.

On le voit par ce bien rapide aperçu, et par les citations que nous avons empruntées au rapport de M. de Séguiran, un effioyable détenants-généraux de Gnyenne se montraient tout aussi rebelles à Pauiira! de France. Prétendant avoir sous leurs ordres le lifterai et les forces navales de leur gouvernement depuis le IJec de Raiz jusqu'à Bayonne, en vertu d'un traité conclu en 1453 entre Chailes Vil et !e roi dAngleterre, traité par lequel il avait été stipulé, à Toccasion de la reddition de Bordeaux, que les gouverneurs de Guyenne conlinueraient de garderie commandement supérieur de la marine. JMais ce fut la vieille et dure Armorique qui résista plus longtemps à cette centralisation de liouvoits. Les ducs de Bretagne, quoique grands vassaux de la couionne, avaient (Pabotd exercé dans If.'urs états le droit régulier d'amirauté, comme princes souverains, en vertu d'un traité conclu en i'231 par saint Louis et Pierre de Dreux ; mais, après la réunion de cette pi ovince à la couronne, le gouverneur-général de TArmorique et ses successeurs refuser eut toujours d'alidiquer leur autorité et de r<^conn.iître Ie« droits de Pamiraute de Fiance Richelifu, et après lui Mazarin et Colbert, ne pui ent vaincre Top màtrcte de la Bretagne ; car, sous le règ^^e de Louis XI V, M. le comte de Toulouse ayant succédé à M de Vermandois comme amiral de France, le roi trouva dans cette province ui-eésistance si énergique a reconnaître les dioits de ]M. de Toulouse, qu'il fut force de remplacer M. de Chaulnes, gouv(rneur de Bietagne, par M. de Toulouse, qui, >e trouvant de la sorte gouverneur général de Bretagne et amiral de France, put confondre ces deux pouvoirs en un seul.

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sordre régnait dans toutes les branches du pouvoir.

Ce désordre élait encore augmenté par les conflits de juridiction perpétuellement soulevés, soit par les gouverneurs de piovincc, soit par les amirautés, soit parles prétentions féodales de plusieurs gentilshommes riverains.

En un mot, abandon ou désorganisation des platées fortes, mine du commerce, rapines du fisc, invasion du littoral, terreur des populations, se retirant dans Tinlérieur des terres |ioui' fuir les attaquesdes pirates bnrbaresques; tel était l'affligeant tableau que piéseiitait la Provence à Tépoque où va coirjmencer cette histoire, faits incioyables qui scniblent plulôt appartenir à la barbarie du n)oyen âge qu'au dix-septième siècle.

LE

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