CHAPITRE PREMIER
MISTRAOU.
Vers la fin du mois de juin 1655, trois voyageurs de distinction, arrivant à Marseille, s'établirent dans la meilleure auberge de la ville. Leur costume, leur accent paraissa ent étrangers; ont sut bientôt qu'ils étaient Moscovites; quoique leur suite fût peu nombreuse , ils vivaient avec magnificence ; le plus âgé des trois voyageurs avait été visiter M. le maréchal de Vitry, gouverneur de Provence , alors résidant à Marseille. Le maréchal lui rendit sa visite, circonstance qui fit beaucoup présumer de l'importance des étrangers.
^4 LE œMMAVDKl'R DE AlAI.TE.
Ils employaient leur temps à visiter les bâtiments publics, le port, les chantiers. Legouvernenr du plus jeune de ces voyageurs s'eiiquit particulièrementauprès des consuls (avec l'agrément de M. le Maréchal de Vitry), s'en- (juit disons-nous, des productions et du comnjerce de la Provence , de l'état de la marine marchande, de ses armements, de leur destination, paraissant curieux de faire comparer à son élève la marine naissante du Nord, avec la marine d* une des plus importantes provinces de France.
Un jour ces Moscovites dirigèrent leur promenade vers la route de Toulon.
Le plus vieux des trois étrangers paraissait avoir cinquante ans; sa physionomie offrait un singulier mélange de dédain et de causticité ; il était vêtu de velours noir ; une longue barbe rousse tombait sur sa poitrine-, ses cheveux de même couleur, mêlés de quelques mèches argentées , s'échappaient d'un bonnet tartare , garni de riches fourrures. Ses yeux verts de mer^tsoii teint blême , son nez recourbé , ses sourcilsépais, ses lèvres minces, lui donnaient un air ironique et dur.
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Tl marchait à quelque distance de ses compagnons, il parlait peu et seulement pour lancer de temps en temps quelque sarcasme.
I/âge et la figure des deux autres Moscovites offraient un contraste frappant.
L'un , qui semblait le précepteur du plus jeune, avait environ quarante-cinq ans. li était petit, gros , presque obèse, quoiqu'il parût d'une constitution vigoureuse.
Il portait une longue robe de tabis brun à l'orientale, un bonnet de forme asiatique ; un poignard persan d'un riche travail ornait sa ceinture de soie orange.
Son visage gras , coloré , ombragé d'une épaisse barbe brune, ses lèvres épaisses, respiraient la sensualité ; ses petits yeux gris pétillaient de malice -, pai fois il laissait échapper d'une voix grêle quelques plaisanteries d'un audacieux cynisme , souvent faites en latin, et surtout empruntées à Pétrone ou à xMartial ; les deux voyageurs, faisant sans doute allusion au goût de leur compagnon pour les œuvres de Pétrone , lui avaient donné le nom d'un des héros de cet écrivain, et l'appelaient Trimalcyon.
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I.'élèvede ce sinanlier précepteur paraissait Agé de vingt ans an plus ; sa taille était moyenne, mais accomplie ; son costume, ainsi que celui des Moscovites de cette époque , offrait un heureux mélange de modes du Nord et de l'Orient , équilibrées avec un goût parfait.
Sa longue chevelure brune, naturellement bouclée , sortait d'un feuire noir, plat et sans bord, posé de côté et orné d'une tresse d'or mêlée de pourpre; les deux bouts de ce cordon, finement ouvragés et frangés, retombaient sur le collet d une tunique de brocatelle fond noir à desseins pourpre et or , serrée aux hanches par un schall de cachemire ; une seconde tunique a manches flottantes en riche vénitienne noire, doublée de taffetas ponceau , lui descendait un peu au-dessous des genoux ; enfin ses larges pantalons à la moresque flottaient sur des bottines de maroquin rouge.
Un observateur eût été très embarrassé d'assi{jaer un caractère certain à la physionomie de ce jeune homme.
Ses traits étaient d'une régularité parfaite ; une barbe naissante et soyeuse ombrageait
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son menton et ses lèvres ; ses grands yeux brillaient comme des diamants noirs sous ses étroits sourcils bruns ; l'éblouissant émail de ses dents égalait à peine le carmin foncé de ses lèvres; son teint était d'une pâleur mate et brune ; ses formes sveltes et nerveuses réunissaient la force à l'élégance.
Mais ce visage, aussi charmant qu'expressif et mobile, reflétait tour à tour les impressions diverses que lesdeux compagnons de ce jeune homme éveillaient en lui.
Trimalcyon faisait-il quelque plaisanterie grossière et licencieuse, le jeune homme que nous appellerons Érèbe y applaudissait par un sourire moqueur et libertin , ou enchérissait encore sur le cynisme de son percepteur.
Le seigneur Pog^ Thomme silencieux etsarcastique , prononçait-il quelque rare et amère parole , soudain les narines d'Érèbe se gonflaient , sa lèvre supérieure se retroussait dédaigneusement , et ses traits exprimaient à rinstant la plus méprisante ironie.
Si au contraire Érèbe ne subissait pas ces deux fatales influences , s'il n'affichait pas le vice par une coupable jactance, safiguiored<'-
venait douce, sereine, un calme enchanteur se répandait sur ses beaux traits, car si le cynisme et l'ironie agitaient passagèrement son àme, ses instincts nobles , élevés, reprenaient bientôt leur cours ; de même qu'une source pure reprend sa limpidité première lorsqu'une main fangeuse ne trouble plus le cristal de ses eaux .
Tels étaient ces trois personnages.
Us se promenaient alors , nous l'avons dit , sur la route de Marseille à Toulon.
Érèbe, silencieux et pensif, marchait à quelques pas en avant de ses compagnons.
Le chemin s'enfonçait dans les gorges d'Ol- Houles, et s'encaissait au milieu de ces roches solitaires.
Érèbe venait d'arriver à une petite plateforme , d'où il dominait une assez grande partie de la route ; cette route, fort escarpée à cet endroit , formait un coude au pied de Téminence où le jeune homme était placé , et la contournait en s'élevant vers elle.
Tiré de sa rêverie par un chant encore lointain , Érèbe s'arrêta pour écouter.
La voix s'approchait de plus en plus.
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C'était une voix de femme, d'un timbre plein de fraîchem^ et de grâce.
L'air et les paroles qu'elle chantait respiraient une mélancolie naïve.
Bientôt, à un biusque détour de la route , Érèbe put voir sans en être vu un groupe de voyageurs ; ils venaient paisiblement aux pas de leurs montures qui gravissaient avec peine cette route escarpée.
Si la côte de Provence était souvent désolée par les pirates, Tinlérieur du pays était aussi très peu sûr ; les gorges d'Ollioules, solitudes presque impénétrables, avaient mainte fois servi de refuge à des bandes de voleurs.
Érèbe ne s'étonna donc pas de voir la petite caravane s'avancer avec une sorte de circonspection militaire.
Sans doute le danger ne semblait pas imminent, car la jeune fille ne discontinuait pas de chanter , mais le cavalier qui ouvrait la marche appuyait néanmoins par précaution son mousquet à rouet sur sa cuisse gauche, et de temps à autre il avivait la mèche de son arme qui laissait derière lui un petit nuage de fumée bleuâtre.
Cet homme dans la force de Tâge , à la loiiriiure militaire , porlait un vieux buffle , un large feutre gris, un haut-de-chausseécarlate, des boites fortes , et montait un petit cheval blanc; un couteau de chasse pendaità sa ceinture ; enfin un grand lévrier noir à longs poils et à collier de cuir , hérissé de pointes de fer , marchait devant son cheval.
A trente pas environ derrière cette sentinelle avancée, venait un vieillard et une jeune fille.
Celle-ci montait une haquenée d'un noir de jais , élégaaniient caparaçonnée d'un chassemouche de soie et d'une housse de velours bleu, les bossettes d'argent reluisaient au soleil couchant ; les rênes, à peine tenues par la jeune fille, tombaient négligemment sur le col de la haquenée dont le pas était si doux, si réglé , qu'il n'altérait en rien l'harmonieuse mesure des chants de la belle voyageuse.
Celle-ci portail noblement le charmanlhabit de cheval si souvent reproduit parles peintres du lègue de Louis XllI. Sur la tôte elle avait un large cliapeau noir à plumes bleues , qui letombaient en arrière sur un ample col de
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dentelles de Flandre ; son justaucorps do taffetas gris-perle, à larges basques carrées, avait une longue jupe de même étoffe et de même couleur, jupe et corsage ornés de légers passements de soie bleu céleste, dont la pâle nuance s'assortissait à merveille à la couleur de l'habit.
Si l'on pouvait mettre en doute que le type grec ne se fût pas conservé dans toute sa pureté chez quelques familles de Marseille et de la basse Provence, depuis la colonisation des Phocéens (le reste de la population provençale rappelait davantage la physionomie ligurienne et arabe), l'aspect de la jeune fille eût servi pour ainsi dire de preuve vivante à cette transmission de la beauté antique dans toute sa splendeur primordiale.
Rien de plus suave, déplus fin, de plus pur, que les lignes de ce charmant visage ; rien de plus limpide, de plus azuré que ses grands yeux bleus, frangés de longs cils noirs ; rien de plus blanc, de plus impérial que ce front d'ivoire, où se jouaient de nombreuses boucles de cheveux châtain clair qui contrastaient dciieieuscment avec l'arc droit et mince de ses
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sourcils d'un noir de jais et veloutés ; les proportions de sa taille , fine et ronde, se rapprochaient plus de l'Hébé ou de la Vénus de Praxitèle que de la Vénus de Milo.
Tout en chantant, elle se laissait nonchalamment aller au pas mesuré de sa monture , et les voluptueuses ondulations de ce corps souple , charmant , faisaient deviner des trésors de beauté.
Son petit pied étroit et cambré, chaussé d'une bottine de Cordouan, étroitement lacée à la cheville, ap|»araissait de tem[)S à autre sous les plis traînants de sa Ionique jupe. Entin sa main d'enfant , gantée de chamois brodé, jouait négligemment avec une houssine destinée à hâter la marche de la haquenée.
11 serait difficile de peindre la candeur du front virginal de cette jeune fille, la gaîté seleine de ses giands yeux bleus, brillants de bonheur, de jeunesse et d'espoir, la malice naive de son fin sourire, et surtout le regard rempli d'exquise sollicitude , de tendre vénér jlion, qu'elle jetait quelquefois sur son père, v.i^illard l'ijcoie robuste (jui l'accompagnait.
La pétulance , l'air joyeu\ et hardi de ce
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vieux gentilhomme , contrastaient quelque peu avec sa moustache blanche, tandis que la couleur vineuse de ses joues, un peu enluminées , annonçait qu'il n'était pas insensible à l'attrait des vins généreux de la Provence.
Un .feutre noir à plume rouge, un pourpoint écarlate galonné d'argent avec un petit manteau pareil , un baudrier de soie , richement brodé, supportant une longue épée, de hautes bottes de basane blanche, à éperons dorés , témoignaient assez de la qualité de Raymond V, baron desAnbiez, chef de Tune des plus anciennes maisons de Provence , parent ou allié des hautes et illustres maisons baroniales des Castellane, des Baux, des Villeneuve, des Fraus , etc.
Le chemin que suivait la petite caravane était alors si étroit, qu'à peine deux chevaux pouvaient y marcher de front , aussi un troisième personnage se tenait à quelques pas en arrière du baron et de sa lille. Deux domestiques bien montés et bien armés fermaient la marche.
Ce troisième personnage, jeune homme de vingt-cinq ans environ , d'une taille haute et
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bien prise, dune figure agréable et remplie (le douceur, maniait son cheval avec grâce et j^orlait un habit de chasse vert , galonné d'or.
Ses haits exprimaient quelquefois un indicible ravissement en contemplant mademoiselle Reine des Anbiez , qui de temps à autre retournait la icle , et , sans cesser de chanter lui jetait un charmant regaid auquel le chevalier Honorât de Bei'iol répondait de son mieux, en fiancé épeidûment épris qu'il était.
Le baron écoutait chanter sa fille avec une joie, avec un orgueil tout paternel ; sa bonne et vénérable ligure rayonnait de bonheur.
Quelquefois cependant sa félicité contemplative était un [)eu troublée par les brusques soubresauts de son [)etit cheval de la Camargue , étalon l)^i à longue crinière et à longue queuo noire, à Fœd sournois, farouche, plein de vigu(uir rt de feu, et qui semblait continuellement préoccupé du désir de désarçonner soji maître, atiii d'aller letrouver sans donle eu liberté les marais solitaires et les bruyères ^iillvages où il était né.
Maihcint (Lsement pour les desseins dvMis'
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traoii * (ainsi surnommé à cause de la rapidité de son allure et aussi sans doute de son mauvais caractère), le baron était excellent cavalier.
Quoique souffrant toujours des suites d'un coup de feu reçu à la hanche pendant les troubles civils, Raymond V, perché sur une de ces antiques selles qu'on nomme de nos jours selles à jjiquet , accueillait à bon coups de gaule * et d'éperons les velléités capricieuses de Findomptable animal.
Mistraoû, avec cette sagacité patiente et diabolique que les chevaux poussent jusqu'au génie, après quelques vaines tentatives, avait attendu sourdement une occasion plus favorable de se défaire de son cavalier.
Reine des Anbiez continuait de chanter.
Par un caprice enfantin , elle s'amusait à jeter aux échos sonores des gorges d'Ollioules des modulations tour à tour vibrantes ou voilées qui eussent désespéré un rossignol.
* Le vent du N. 0. appelé mistral ou mistraoû par les Provençaux, est un vent très impétueux et très désastreux quand il souffle : il cause souvent de j^nands ravages.
** L'ancienne éqiiitation se servait de gaule au lieu de cravache.
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Elle venait de faire entendre le plus brillant, le plus mélodieux arpège, lorsque toutà-coup, devançant presque les échos, une voix à la fois douce, mâle et mélodieuse , redit le chant de la jeune fille avec une perfection incroyable
Pendant quelques monjents, ces deux voix charmantes, mises ainsi par hasard à un merveilleux unisson, furent longuement répétées par les nombreux échos de cette profonde solitude.
Reine cessa de chanter, et regarda son pèie en rougissant.
Le baron stupéfait se tourna vers liononil de Berrol et lui dit avec son exclamation habituelle : — Maugour ! ! ! chevalier , est-ce le diable qui contrefait ainsi la voix d'un ange?
Dans son premier mouvement de surprise , le baron laissa malheureusement tomber ses rênes sur le col de iMistraou.
Depuis quelque temps l'indocile animal marchait sournoisement le pas avec une gravité, avec une sagesse digne de la mule d'un évoque, il ne se sentit pas plutôt abandonné à luimême, qu'en deux bonds vigoureux, et avant
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que le baron ait eu le temps de se reconnaître, il gravit un escarpement assez rapide qui ei> caissait la route.
Par malheur, le cheval fit un tel effort pour' escalader cette raide montée, qu'en arrivant sur son faîte il baissa brusquement la tête , les rênes lui passèrent par-dessus les oreilles , et flottèrent à l'aventure. Tout cela dura moins de temps qu'il ne faut pour Técrire.
Le baron, excellent écuyer, quoiqu'un peu surpris par la brusque entreprise de Mistraoii, se remit en selle ; son premier mouvement fut de tacher de ressaisir les rênes... Il ne put y parvenir.
Alors, malgré tout son courage, il frémit d'épouvante, en se voyant à la merci d'un cheval sans frein, qui se mit à s'emporter en bondissant vers les bords d'un torrent desséché.
Ce gouffre large et profond s'étendait [jarallèlement à la rout e, et n'était séparé d'elle que par un espace de cinquante pieds environ.
Emboîté dans sa selle, incajjable â\nï sortir par suite de sa blessure et de se jeter à terre , avant d'arriver à l'obstacle infranchissable où son cheval allait s'abimer, le vieillard donna
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sa dernière pensée h Dieu, à sa fille , fit le vœu d'une messe quotidienne et d'un pèlerinage annuel a la chapelle de Notre-Dame-de-la- Garde et se prépara à mourir...
De la hauteur où il s'était placé , Érèbe avait vu le danger du baron ; il se trouvait séparé de lui par le lit profond du torrent, large de dix à douze pieds , vers lequel arrivait le cheval.
Par un mouvement plus rapide que la pensée, d'un bond vigoureux, presque désespéré, Érèbe franchit l'abîme, se précipita au-devant du cheval , saisit les rênes flottantes et roula sous ses pieds...
Le baron poussa un cri terrible... il crut son sauveur emporté avec lui dans le gouffre, car, malgré la douleur et l'effroi que lui causa cette violente saccade , Mistraoii ne put pas arrêter subitement l'impétuosité de son élan , et enliaîna Érèbe pendant quelques pas.
Celui-ci, doué d'une force peu commune et d'un sang-fi'oid admirable, avait, en tombant,
entortillé les rênesaufour de ses poignets
Aîissi !c cheval, ayant les barres brisées par le poids énorme qui y pesait, s'asrit presque sur
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sesjarrcts, après avoir obéi à rimpulsion involontaire que lui imprimait sa vitesse.
Dix pas à peine séparaient le baron des bords escarpés du torrent, lorsque Érèbe se releva lestement , saisit d'une main le mors sanglant du cheval , et de l'autre rejeta sur le col fumant de Mistraoii les rênes qu'il offrit au vieillard.
Nous le répétons , tout ceci s'était passé si vite, que Reine des Ânbiez et son fiancé, gravissant l'escarpement de la route, arrivèrent auprès du baron , sans même soupçonner l'effroyable danger qu il venait de courir.
Érèbe, après avoir remis les rênes aux mains du vieillard, ramassa sa toque, secoua la poussière qui couvrait ses habits, rajusta sa chevelure , et, sauf le coloris inaccoutumé de ses joues, rien dans son maintien ne révélait la paît quil venait de prendre à cet événement.
— Mon Dieu , mon père ! pourquoi avoir gravi cet escarpement? quelle imprudence ! s'écria Reine, inquiète, mais non pas épouvantée, en sautant légèrement de sa haquenée, et sans apercevoir l'inconnu placé de l'autre côté du cheval du baron.
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Puis, voyant In ymlenr et l'émolion du vieillard qui descendit péiûblemeiit de cheval , la jeune fille pressentit le péril qu'avait couru le baron , et s'écria , en se jetant dans ses bras :
— Mon père , mon père , que vous est-il arrivé ?...
— Reine, mon enfant , mon enfant chérie ! dit le seigneur des Anbiez d'une voix entrecoupée, en embrassant sa fille avec effusion.
— Ah ! que la mort m'eût donc été affreuse... ne plus te voir !...
Reine se retira brusquement des bras de son père, mit ses deux mains sur les épaules du vieillard et le regarda d'un air stupéfait.
— Sans lui, — dit le baron, en serrant cordialement dans ses mains la main d'Érèbe, qui s'était avancé quelque peu, et qui contemplait avec admiration la beauté de Reine. — >
Sans ce jeune homme sans son courageux
dévouement, j'étais brisé dans ce gouffre.
En peu de mots, le vieillard raconta à sa fille et à Honorât de Berrol comment l'inconnu l'avait sauvé d'une mort certaine.
Plusieurs fois, pendant ce récit, les yeux bleus de Reine rencontrèrent les yeux noirs
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d'Érèbe; si elle déîouriia lentement son regard poui' le reporter ensuite sur son père avec adorjition, ce ne fut- pas que l'air de ce jeune homme fût hardi ou présomptueux; au contraire, une larme brillait dans ses yeux, sa ravissante figure exprimait l'émotion la plus profonde. Il contemplait ce touchant tableau avec un noble, avec un sublime orgueil. Quand le vieillard lui ouvrit les bras, par un mouvement presque paternel , il s'y jeta avec un bonheur indicible, le piessa plusieurs fois contre son cœur, comme s'il eût été attiré vers le vieux gentilhomme par une secrète sympathie, comme si ce jeune cœur encore noble et généreux eût été au-devant des battements d'un cœur noble et généreux aussi.
Tout-à-coup Trima Icy on et Pog, qui à vingt pas de là, et du haut du rocher où ils étaient restés, avaient assisté à cette scène, crièrent à leur jeune compagnon quelques mots en langue étrangère.
Érèbe tressaillit, le baron, sa fille et Honorât de Berrol retournèrent vivement la tête.
Trimalcyon regardait la fille du baron avec une sorte de convoitise railleuse et grossière.
93 KE COMMAXnfJ P. DK MALTE.
La pîiysioiiomio oliangc de ces deux hommes sïirprit le ha ion, sa fille et Hoiioiat les obseivaieiit avec une sorte de crainte involontaire.
Un peintre habile et coloriste eût tiré parti de cette scène
Qu'on se représente une solitude profonde, au milieu de grands rochers de granit rougeàtre, dont la cime était seulement éclairée par les derniers rayons du soleil.
Sur le premier plan , presqu'au bord du torrent desséché, le baron, entourant de son bras gauche la taille de Reine, serrait cordialement dans sa main droite la main d'Érèbe, et attachait un regard inquiet, surpris, sur Pog et ïrimalcyon.
Ceux-ci, au second plan, de l'autre côté du torrent, étaient debout, côte à côte, les bras croisés, et détachaient leur silhouette caractérisée sur l'azur du ciel, qu'on apercevait en cet endroit à travers une déchirure des rochers.
Enfin, à quelques pas du baron, on voyait Honorât de Berrol, tenant son cheval et la haquenée de Reine, plus loin les deux domesti-
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fjnes, dont Tiin s'occupait alors à rnjusier ie harnachement de Mistraoû.
Aux premières paroles des étrangers , les beaux traits d'Erèbe exprimèrent une sorte d'impatience douloureuse, on eûtdit qu'il souffrait des ressentiments d'une lutte intérieure; sa figure, où rayonnaient naguère les plus nobles passions, s'assombrit peu a peu, comme s'il eût subi une mystérieuse et invincible influence.
Mais quand Trimalcyon, de sa voix grêle et railleuse, eut de nouveau prononcé quelques mots en indiquant Reine d'un insolent coupd'œil, mais lorsque le seigneur Pog eut ajoulo dans la même langue, inintelligible pour les autres acteurs de cette scène, sans doute quelque sanglant sarcasme, les traits d'Érèbe changèrent complètement d'expression.
D'un geste presque dédaigneux, il repoussa brusquement la main du vieillard et attacha sur mademoiselle des Anbiez un regard effronté.
Cette fois la jeune fille rougit et baissa les veux.
Celte soudaine métamorphose dans les nia-
o-i KE COiMMAXDF.UR DE MALTK.
ilièresde rinconiiu fut si frappante que le baron recula d'un pas. Pourtant, après un silence de quelques secondes, il dit à Érèbe d une voix émue ; — Comment jamais reconnaître, Monsieur, le service que vous venez de nie rendre?
— Ah! Monsieur, — ajouta Reine en surmontant la singulière émotion que lui avait causée le dernier regard d'Érèbe? — Comment pourrons-nous vous prouver notre reconnaissance?...
— En me donnant un baiser, et cette épingle pour souvenir de vous... —répondit Taudacieux jeune homme.
Il avait à peine prononcé ces paroles, que sa bouche effleura \eè lèvres virginales de Reine, pendant qu'il enlevait d'une main hardie la petite épingle d'argent émaillée qui attachait les revers du corsage de la jeune fille.
Apiès ce double larcin, Erèbe avec une agilité merveilleuse franchit d'un nouveau bond le gouffre qui était derrière lui, et rejoignit ses deux compagnons, avec lesquels il disparut bien loi, derrière un bloc de rochers. . . .
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L'cniotioli, l'effroi de Reine furent si violents que la jeune iîlle pâlit, ses jambes fléchirent, et elle tomba évanouie entre les bras de son père
Le lendemain du jour où s'était passée la scène qu'on vient de décrire, les trois Moscovites prirent congé de M. le maréchal duc de Vitry, quittèrent Marseille avec leur suite, et prirent, dit-on, la route du Languedoc.