‹ Le commandeur de Malte (volume 4)Chapitre 18 sur 29 · CHAPITRE XIIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIÎ

Lorsque Honorât de Berrol entra chezReine, Stéphanettô voulut se retirer pour laisser seuls les deux fiancés.

Elle fit un pas vers la porte, mais Reine lui dit vivement et d'une voix émue : — Restez.

Puis , contenant à peine ses ressentiments, elle l>aissa la tête et se cacha le visage dans ses deux mains.

Honorât, au comble de l'étonnement, ne savait que penser.

Le bohémien avait fermé le médaillon où était le portrait d'Eièbe, et l'avait posé sur une table.

Le capitaine de ia Sainte -Épouvante des Moresques tâchait en vain de rencontrer le regard de Stéphanette, elle semblait prendre à tâche de l'éviter.

Luquin Trinquetaille fut d'autant pins sensible à celte affectation, qu'il venait de reconnaître au collet du bohémien certain ruban , couleur de feu , absolument pareil à celui que portait Stéphanette, à son corsage.

Cette remarque , jointe à quelques perfides insinuations dont maître Laramée venait de se rendre coupable en trinquant avec Luquin , éveilla tout-à-coup la jalousie de ce dernier.

Il regarda le chanteur d'un air courroucé , puis, rencontrant par hasard les yeux de Stéphanette, il lui fit delà main gauche des signes mimiques des plus compliqués; car il s'agissait de demander à la jeune fille pourquoi le chanteur avait un ruban pareil à celui de sa gorgerelte.

Comme, dans cette pantomime, le digne capitaine portait souvent la main a son collel , Stéphanette lui dit tout bas , du ton le plus naïf du monde : Est-ce que vous avez mnl à la gorge, monsieur Luquin ?

Ces mots de la malicieuse fille , en excitant la colère du capitaine , semblèrent aussi arracher Honorât à la sorte de stupeur où l'avait plongé Tétrange accueil de sa fiancée.

Il s'approcha d'elle, et lui dit : — J'arrive de Marseille, Reine ; j'ai à vous parler de choses très graves au sujet de monsieur votre père. Trinquetaille vient delaCiotat , l'affaire de la pêche s'aggrave... les bourgeois semblent irritsé. Pour causer de tout cela, il serait nécessaire que nous fussions seuls.

À ces mots , la jeune fille releva son visage baigné de larmes, et d'un signe ordonna à Stéphanette de sortir ; elle obéit en jetant un triste regard sur sa maîtresse.

Trinquetaille suivit sa fiancée d'un air courroucé, et le bohémien les accompagna.

— Reine, au nom du ciel, qu'avez-vous ? — s'écria Honorât, dès qu'il fut seul avec mademoiselle des Anbiez.

— Rien... je n'ai rien, mon ami.

— Mais vous pleurez, mais vos traits sont bouleversés. Qu'est-il donc arrivé ?

— Rien, vous dis-je... un enfantillage. Le bohémien nous a chanté une romance de son

JALOUSIE. tilt

pays ; cela élait touchant, jo me suis laissé attendrir. Mais ne parlons plus de cette folie.. . parlons démon père... Y a-t-il du danger? Le fâcheux traitement que Ton a fait subir au greffier a-t-il irrité le maréchal ? Et pour la pêche, que dit Luquin ? Mais Honorât... Honorât ! répondez-moi donc î

— Écoutez-moi, Reine, quoiqu'il s'agisse en effet d'incidents , sinon dangereux , du moins graves, laissez-moi d'abord vous parler de ce qui, pour moi, passe avant toute chose... de mon amour pour vous.

— Honorât... Honorât.., et mon père?

— Rassurez-vous, il n'y a dans ce moment aucun péril pour le baron. Le maréchal a dépêché deux de ses gens pour s'enquérir des faits.

— Mais, Luquin, que venait-il dire pour la

pêche ? '

— H venait vous annoncer que les consuls renvoyaient leur discussion avec votre père pourles droits de pêche, par-devant le conseil des prud'hommes pêcheurs. Vous le voyez , Reine , ces nouvelles, quoique graves , n'ont rien de menaçant. . et...

— Comment croyez-vous que le maréchal

envisage la conduite de mon père ? — dit Reine pi'écipilaniment, en interrompant encore Honorât.

Celui-ci la regarda avec autant de surprise que de chagrin»

— Mon Dieu, Reine, qu'est-ce que cela signifie ? Ne devons-nous pas être unis dans quelques jours? à la Noël? Vous est-il donc importun de m'entendre vous parler de mon

amour ?

Reine fit un soupir et baissa la tête sans répondre.

— Tenez , Reine — s'écria Honorât avec amertume — depuis un mois, il se passe en vous quelque chose d'inexplicable... vous n'e. tes plus la même, vous êtes distraite, préoccupée, taciturne ; quand je vous parle de notre union prochaine, de nos projets, de notre avenir, vous me répondez avec contrainte... encore une fois, ceci n'est pas naturel. Qu'avezvous à me reprocher ?

— Rien... rien... oh! rien... Honorât, vous êtes le meilleur, le plus noble des hommes !

— Mais enfin, il y a huit jours encore, vous avez vous même formellement annoncé à votre

père que vous désiriez que notre mariage eût lieu à la Noël, lors même que les événements empêcheraient votre oncle , le commandeur, et le père Elzéar d'y assister !

— C'est vrai...

— Eh bien !... avez-vous changé d'avis? Est-ce un nouveau délai que vous demandez? V'ous ne me répondez pas.... mon Dieu!.... Qu'est-ce que cela signifie? Reine... Reine... Ah ! je suis bien malheureux !

— Mon ami, ne vous désespérez pas ainsi... ayez pitié de moi... tenez... je suis folle... je suis indigne de votre affection, je vous tourmente, vous si bon... si noble...

— Mais enfin... qu'avez-vous? que voulezvous ?

— Je ne sais... je souffre... je... tenez. . je vous dis que je suis folle, folle et bien misérable... croyez- moi.

Elle cacha son front dans ses mains. Honorât, au comble de Tétonnement, la contemplait avec une douloureuse angoisse.

— Ah I — s'écria-t-il — si je connaissais moins la pureté de votre cœur ; si l'évidence même 110 m'em[)êchait pas de concevoir le iîK»iiidrc

soupçon, je croirais qu'un rival m'a remplacé dans votre cœur... Mais non, non, si cela était, je connais votre franchise, vous me l'avoueriez sans rougir ; car vous êtes incapable de faire un choix indigne... Mais alors, qu'est-ce donc? Il y a un mois vous m'aimiez tant... disiezvous... depuis un mois, qu'ai-je ftiit pour démériter auprès de vous?.. Ah ! c'est à devenir insensé!...

Et Honorât de Berrol, en proie à un violent chagrin, abîmé dans lesplus tristes réflexions, marchait à grands pas en gardant un profond silence.

Reine, accablée, n'osait dire un mot. Un moment sur le point de tout avouer à Honorât, la honte l'avait retenue; elle ne pouvait d'ailleurs encore distinguer nettement ses impressions.

Le récit du bohémien, l'incroyable hasard qui venait de lui mettresous les yeux le portrait de l'inconnu, augmentaient encore sa curiosité et l'intérêt romanesque qu'elle éprouvait malgi é elle pour cet étranger

Mais te sentiment était-il de l'amour? D'ailleurs quel était cet homme? Le bohémien le

disait émir de sa tribu ; mais à Marseille, lui et ses deux compagnons avaient an contraire passé pour Moscovites ; comment dévoiler la vérité à travers tant de mystères?.. Et puis enfin, reverrait-elle jamais cet homme? N'était-il pas idolâtre? Le trait touchant raconté par le bohémien était-il réel ?

Abîmée dans ce chaos de pensées confuses, Reine ne trouvait pas un mot à répondre à Honorât.

A quoi bon lui avouer ce secret inexplicable? Si Reine eût senti son affection pour son fiancé décroître ou se modifier, avec sa loyauté ordinaire elle n'eût pas hésité à tout dire à Honorât ; mais elle éprouvait pour lui la même tendresse grave et calme, la même confiance, la même vénération un peu craintive.

Si quelquefois, en quittant la Maison-Forte, et encouragé par Kaymond V, Honorât appuyait ses lèvres sur le front de la jeune fille, elle souriait sans ressentir aucun trouble.

Rien ne lui semblait changé clans son attachement pour Honorât, et pourtant elle voyait arriver avec inquiétude, avec angoisses , le jour de son mariage.

2h> Lli COMMANDEL'R DE MALTE.

Sans doute ce manque de confiance envers Honorât était blâmable ; mais Reine devinait, par un instinct tout féminin, qu'il était aussi dangeieux qu'inutile de parler à son fiancé des étranges préoccupations de son cœur.

Honorât paraissait profondément chagrin.

Reine se reprocha de ne lui avoir pas dit uu mut pour l'apaiser ; elle allait sans doute obéir à cette touchante inspiration, peut-être même, une fois dans cette voie de eonfiance et de sincérité, lui eût-elle tout avoué ; l'air irrité d'Houorat arrêta soudain la parole sur ses lèvres... A force de chercher en vain la cause du refroidisseiiient et de la bizarre conduite de Reine, frappé tout-à-coup de quelques vagues souvenirs, se rappelant que depuis un mois environ le seigneur de Signerol était venu à la Maison-Forte un peu plus souvent que d'habitude. Honorât vit follement dans cet honime 1 olïjrt des nouvelles préférences de Reine.

Cette pensée était d'autant moins fondée, que la jeune iille, causant avec son fiancé le jour de l'aventure du greffier, avait blâmé le s(!igncur de Signerol en termes prcs(jue méprisaiils, l'accusant d'exciter encore riiumeur

impétueuse de Raymond V. En un mot , M. de Signerol n'avait peut-être jamais dit un mot en particulier à mademoiselle des Anbiez.

Honorât, dans son état d'irritation et de douleur, devait accueillir tout soupçon capable de lui expliquer l'étrange changement de Reine.

Une fois ce soupçon admis, il fut indigné de la manière dédaigneuse dont Reine lui avait pai'Ié de cet homme grossier; il vit dans ce langage la dissimulation la plus perfide.

Reine était à ses yeux doublement coupable. Libre de sa main, elle pouvait lui dire franchement d'y renoncer, au lieu de l'entretenir dans un douteux espoir. Une fois cette fausse donnée acceptée, M. de Berrol ne trouva que trop de sujets d'y rattacher les bizarreries qui le frappaient depuis quelque temps dans la conduite de Reine. IJ alla jusqu'à s'imaginer que le bohémien était un émissaire de M. de Signerol.

Le trouble récent de Reine le confirma dans cette fausse idée. Ne pouvant cacher cette prévention, il dit tôut-à-coup à Reine :

— Avouez, Mademoiselle, qu'il est au moins étrange que vous receviez familièiement chez vous un vagabond hohéniien. Il me semble

que, s'il n'avait fait que chanter, vous n'eussiez pas été si embarrassée, si émue, lorsque je suis entré ici. " ^ .

Honorât, dans sa colère, n'avait fait ce reproche à Reine qu'à tout hasard ; une fois ces paroles dites, il en eut honte. Quel fut donc sou étonnement , son dépit , sa douleur , de voir Reine rougir et baisser les yeux, sans répoudre un seul mot.

Elle pensait au portrait de l'inconnu, à l'aventure qui s'y rattachait ; elle ne savait si les paroles d'Honorat y faisaient allusion.

Le trouble de la jeune fille confirma le chevalier dans ses doutes; il s'écria avec amertume :

— Ah î Reine !... jamais je ne vous aurais crue capable de vous oublier jusqu'à compromettre vos intérêts les plus chers en les confiant à un tel misérable.

— Que voulez-vous dire , Honorât? Je ne vous comprends pas? Voici la première fois que vous prononcez de telles paroles ?

— C'est que voici la première fois que j'ai la certitude d'être votre jouet! — s'écria-t il, incapable de se contenir.

— Mais, en vérité, vous ne pensez pas à ce que vous dites!

— Je dis.... je dis.... que maintenant je m'explique vos hésitation^, votre contrainte, votre embarras ; mais ce que je ne m'explique pas... c'est que vous ayez la cruauté de faire jouer un rôle avilissant à un homme qui vous avait voué sa vie tout entière.

— Mais, Honorât.... vous perdez la tête... Je ne mérite pas vos reproches.

— De deux choses l'une ou depuis un

mois vous songez à notre mariage , ou vous n'y songez plus. Si vous n'y songez plus, vous vous êtes jouée de l'amour d'un honnête homme... Si vous y songez malgré l'amour que vous avez dans le cœur... c'est odieux.

Quoique les soupçons d'Honorat fussent absurdes, Reine, frappée de ces mots qui offraient une allusion si frappante à sa situation, garda le silence.

Honorât interpréta ce silence comme un aveu de la duplicité de Reine.

— Vous ne répondez rien ;... vous ne pouvez répondre. Je ne m'étais donc pas trompé !

Ce bohémien est le secret émissaire de M. de Signerol.

— De M. de Signerol? — s'écria Reine. —

Mais vous n'y songez pas Je n'ai jamais

adressé la parole à cet homme que devant mon père... Vous savez d'ailleurs le cas que je fais de lui !

— Pour mieux dissimuler, sans doute, ce glorieux penchant !

— M. de Signerol... M. de Signerol... Mais vous êtes fou...

— Cessons cette comédie , Mademoiselle ; depuis un moment je ne vous ai pas quittée des yeux; j'ai remarqué votre trouble, votre rougeur, quand je suis venu à parler du bohémien. Cessons cette coméilie, vous dis je !

Soit fierté, soit chagrin, soit dépit de ne pouvoir expliquer la cause de son embarras, soit enfin qu'elle fût blessée des paroles acerbes d'Honorat, Reine, redressant la tête avec dignité, dit à son fiancé :

— Vous avez raison , Honorât ; ne continuons pas une pareille discussion : elle est peu (ligne de vous et de moi. Puisque vous méjugez si mal... puisque sur les soujKons les plus

fous VOUS basez l'accusation la plus ignominieuse... je vous rends votre parole, et je reprends la mienne.

— Ah ! c'était là sans doute votre but, Mademoiselle ; il a fallu que j'oubliasse presque ce que je vous devais poui' vous forcer à la franchise. Eh bien ! soit ! que ces plans de bonheur sur lesquels je fondais ma vie entière soient oubliés! Que les vœux les plus chers de votre père, de votre famille, soient foulés aux pieds... Vous avez assez d'empire sur le baron pour le faire condescendre à vos desseins ; je vous assure que je ne m'y opposerai pas...

A ce moment, on entendit les talons éperonnés de Raymond V, et il entra précipitamment en tenant un papier à la main.

Page 1