‹ Le commandeur de Malte (volume 4)Chapitre 17 sur 29 · LA GUZLA DE L'EMIR · texte numérisé non relu

LA GUZLA DE L'EMIR

€ Il faisait nuit.

« Une belle nuit pourtant 1 à travers la fe- € nêlre ouverte de notre maison... on voyait . « un ciel étoile ; la lune argentait la plaine ; <r on n'entendait aucun bruit... aucun...

« Si , oh si ! on entendait la respiration fié- « vreuse de ma pauvre mère.

« Toiit-à-coupau loin... bien loin, très loin, « s'éleva un léger bruit.

« Celait comme le doux et faible écho € d'une voix chantant dans le ciel.

« Bientôt une bouffée de brise, toute char-

< gée du parfum des citronniers, apporta des • sons plus distincts.

« Je tenais toujours la main glacée de ma

< mère... je la sentis tressaillir.

« Cette voix céleste approchait. . appro- « chail.

« Les accords d'un instrument mélodieux « l'accompagnaient et lui donnaient un char- « me inexprimable.

€ Ma mère tressaillait encore... elle releva € sa tête... elle écouta... pour la première fois « depuis bien des heures, elle donna quelques « signes de vie.

« A mesure que les accents enchanteurs € arrivaient jusqu'à nous, on eût dit que ma « mère renaissait.

« Je sentis sa main se réchauffer... je sentis € sa main presser la mienne.

« J'entendis sa voix... enfin., sa voixjus- <r qu'alors muette... — Mon enfant!... ces « chanls me vont à Tâme... ils me calment.. . « Des larmes... oh ! des larmes... enfin dos « larmes, j'avais tant besoin de pleurer.

« Et je sentis deux larmes brûlantes... « tomber sur mon front.

« Oh ! ma mère... ma mère ! — Silence... « mon enfant... tais-toi — dit-elle en mettant € une de ses mains sur ma bouche, el me « montrant de l'autre la fenêtre — écoute la € voix, écoute... la voilà... la voilà... »

Reine , profondément émue, serra la main de Stéphanette en secouant la tête avec une touchante expression de pilié.

Le bohémien continua :

« La lune de mon pays rayonne comme le « soleil de ce pays-ci.

<r A sa clarté passa lentement le jeune émir, « monté sur Azib , son beau cheval blanc.

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« Âzïb , doux comme l'agneau , courageux « comme le lion, blanc comme le cygne.

Œ L'émir laissait flotter ses i ênes d'or sur « le cou d'Azib. Heureux , il chantait un « amour heureux , en s'accompagnant de sa. « guzla.

« Ses chants n'étaient pas joyeux; ils « étaient tendres, ils étaient mélancoliques.

« II passa en chantant.

c — Silence... enfant... silence — dit tout « bas ma mère en me serrant convulsivement € la main — cette voix divine me fait tant de « bien 1...

« Hélas ! peu à peu la voix s'éloigna, l'émir « était passé, la voix s'affaiblit; puis bientôt < on n'entendit plus rien... plus rien... pas « un son.

<L — Ah ! je retombe dans la misérable hor- « reur de ma nuit — dit ma mère. — On etjt « dit que cette harmonie céleste en dissipait « les ténèbres... Hélas!... hélas!... Et elle se « tordait les mains avec désespoir.

a Hélas ! toute la nuit elle pleura.

a Le lendemain, son désespoir augmenta , « sa raison s'affail>lit ; dans son délire... elle

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« m'appelait méchant fils, elle m^accusait do c ne plus lui faire entendre cette voix ; si elle « n'entendait plus cette voix , elle allait « mourir.

« Elle allait mourir, en effet. Depuis bien « des heures elle avait refusé toute nourrice ture. Que faire? que faire?

€ L'émir de notre tribu était le plus puis- € saut des émirs.

« S'il levait son djerid, dix mille de ses « cavaliers montaient achevai.

« Son palais était digue du sultan... ses tré- « sors immenses. Hélas ! comment oser seu- « lement concevoir la pensée de lui dire : « — Viens par tes chants arracher à la moi t « une pauvre vieille femme infirme et déses- « pérée.

« Et pourtant cela... je l'osai. Ma mère « n'avait peut-être plus que quelques heures € à vivre... je me rendis au palais... »

— Et l'émir ! — s'écria Reine profondément émue et intéressée, tandis que Stéphanetto, non moins attendrie (jue sa maîtresse, joignait les mains avec admiration.

Le bohémien jeta aux deux jeunes filles un

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regard d'une indéfinissable tristesse, et dit, en interrompant cette espèce d'improvisation et en posant sa guitare sur ses genoux : — Une femme fui ma mère — me dit l'émir, et il vint.

— Il vint! — s'écria Reine avec enthousiasme — ah ! le noble cœur !

— Oh ! oui, le plus noble des nobles cœurs ! — répéta le bohémien avec exaltation - il daigna, lui si grand, lui si puissant, venir pendant cinq jours, chaque soir, dans notre pauvre demeure Comment vous dire sa

bonté touchante, presque filiale ? Hélas ! si ma mère n'avait pas eu en elle le germe d'une maladie mortelle, les chants de l'émir l'auraient sauvée... car l'effet qu'ils produisaient sur elle tenait du prodige... Mais elle mourut du moins presque sans souffrir... dans une extase profonde. Cette guzla!... c'était celle de l'émir; il me Ta donnée. . . grâce a elle ; les derniers moments de ma mère ont été paisibles... pauvre mère !...

Une larme brilla un moment dans les veux noirs du bohémien ; puis , comme s'il eût voulu chasser ces souvenirs douloureux, il reprit vivement la guzla, et dit ces autres stan-

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ces d'une voix fîère et exaltée, en faisant vibrer l'instrument sonore.

« Le nom de l'émir est sacré dans sa tribu: a qu'il le dise et nous mourrons...

c Pas un n'est plus brave... pas un n'est « plus beau... pas un n'est plus noble.

« Il a vingt ans à peine , et son nom est « déjà l'effroi des autres tribus.

< Son bras est délicat comme celui d'une « femme, mais il est fort comme celui d'un « guerrier.

« Son visage est riant, est beau comme ce- « lui du génie qui apparaît dans les rêves des « jeunes filles ! mais il est quelquefois terrible *i comme celui du génie des batailles ! ! . . .

« Sa voix charme et séduit comme un phil- « tre magique, mais elle éclate aussi quelque- « fois comme le clairon. >

Dans son enthousiasme, le bohémien s'approcha de Reine, et lui dit, en ouvrantle médaillon incrusté dans le manche de la guzla : — Voyez... voyez... s'il n'est pas le plus beau des mortels !

La jeune fille regarda le portrait... et poussa un cri de surprise , presque d'effroi... ce por-

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trait était celui de l'éliaDger des roches d'Ollioides , qui avait sauvé la vie à son père.

A ce moment, on ouvrit la porte du salon de Reine, et elle vit paraître Honorât deBerrol , suivi du capitaine Luquin Trinquetaille , arrivant de Nice sur la tartane la Sainte-Épouvante des Moresques y avec la grâce de Dieu,

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