‹ Le commandeur de Malte (volume 4)Chapitre 21 sur 29 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

LE Jl'GEMEXT.

L'élonuemont général était bien naturel.

On vit s'avancer lentement parla rue des Minimes, en se dirigeant vers la place, le lourd carrosse de cérémonie de Raymond V.

Quatre de ses gens, armés et à cheval, précédés par Laramée, ouvraient la marche; puis venaitle carrosse à dais d'un velours rouge cramoisi un peu passé ; le train ainsi que la caisse sans glaces, mais largement armoriée, étaient orange et incarnai, couleur de la livrée du baron .

Quatre vigoureux chevaux de labour, attelés avec des traits de corde, faisaient péniblement

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avancer cette voiture informe el massive, au fond de laquelle trônait majestueusement Raymond Y.

En face de lui était Honorât de Berrol.

A l'intérieur de ce coche , deux sortes de petits tabourets se fixaient aux portières. Sur l'un d'eux se tenait l'abbé Mascarolus, portant sur ses gonoux un sac de papiers. L'intendant du baron occupait l'autre siège.

L'imparfaite construction de cet énorme carrosse ne comportait pas de place pour le cocher. Un charretier, revêtu pour ce jour d'une

casaque à la livrée du baron, se tenait à la tête de chaque paire de chevaux et conduisait cet attelage à peu près comme celui d'un chariot de ferme.

Enfin , derrière la voiture venaient quatre autres hommes à cheval et armés.

Quoique grossier, cet équipage et ce train inspiraient une profonde admiration aux habitants de cette petite ville ; la vue d'un coche, tel imparfait qu'il fût, leur était toujours chose nouvelle et curieuse.

Nous l'avons dit : la foule resta muette.

On le savait, Ravmond V ne se servait de ce

carrosse que lors des occasions les plus solennelles; une vive curiosité suspendit un moment des sentiments plus violents.

On se demandait tout bas oii se dirigeait le carrosse : était-ce à Téglise ? était-ce à la maison-de-ville ?

Cette dernière supposition devenait probable, car Raymond V, après avoir tourné le coin de la rue des Minimes, prit le chemin de l'édifice où se tenaient assemblés les prud'hommes pêcheurs.

Bientôt enfin les doutes se changèrent en certitude, lorsqu'on entendit la grosse voix de maître Laramée s'écrier : — Place... place à monseigneur qui se rend au tribunal des prud'hommes î

Ces mots passant de bouche en bouche , arrivèrent aux oreilles des consuls et du greffier, dont le désappointement et le dépit furent extrêmes.

— Que i)ous aviez-vous donc dit , greffier?

— s'écrièrent les assistants qui l'entouraient

— voici Riiymoiid V... il se rend au tribunal dffe prud'hommes !

LE JUGEMENT. oftS

— Il n'est donc pas résolu à faire litière de nos privilèges ?

— Il s'y rend... il s'y rend sans doute — reprit maître Isnard 5 — mais il s'y rend avec une suite de gens armés ; qui sait ce qu'il va dire etrépondre aux pauvres prud'hommes de mer?

— Il veut sans doute les intimider — reprit le consul.

— Rendre son refus de reconnaître leur juridiction plus méprisant encore en venant le leur signifier lui-même — reprit le greffier.

— Une suite armée ? — dit un assistant. — Et que feraient ces huit carabins contre nous ?

— Le consul a raison... Il vient peut-être insulter les prud'hommes — dit un habitant plus défiant.

— Allons donc... Raymond V, tout audacieux qu'il est, n'oserait pas cela — reprit un troisième.

— Non, non, il reconnaît nos privicges , le digue et bon seigneur — crièrent quelques voix. — Nous avious tort de nous en défier.

En un mot, par un de ces brusques revirements , si communs dans les émotions populaires, l'esi)rit public redevint presque subi-

tement favorable à Raymond V, et hostile au greffier .

Maître Isnard , pour mettre sa responsabilité et peut-être sa personne à couvert, ne craignit pas d'exposer son malheureux clerc à la colère du peuple.

Revenant de leur hostilité passagère contre le baron, plusieurs habitants prenaient déjà un air menaçant en reprochant au greffier de les avoir trompés.

— C'est cet étranger • — disaient-ils — qui nous a excités contre Raymond V.

— Ce bon et digne seigneur qui est toujours tout à tous !...

— Oui, oui, c'est vrai, il nous a dit que Raymond V en voulait à nos privilèges , et il les respecte au contraire...

— Sans doute... et monseigneur a bien fait de te livrer aux taureaux de la Carmague — s'écria un marin , en montrant le poing au greffier.

— Permettez, mes amis — dit le greffier, en remarquant avec peine l'absence du consul qui s'était prudemment esquivé pour se rendre à la maibon-dc-villr, se porter partie plaignante

contre le baron . — Permettez — dit le greffier — quoique rien ne puisse me faire présumer des bonnes intentions de Raymond V, je n'hésite pas à déclarer qu'elles peuvent être bonnes en effet ! peut-être mon clerc se sera-t-il mépris , peut-être aura-t-il exagéré la portée des réponses du baron des Anbiez.

— Voyons, clerc — dil-il, en se retournant vers le scribe d'un air sévère et superbe — ne meulez pas... Ne m'avez-vous pas trompé? Rappelez bien vos souvenirs. Peut-être vous êtes-vous effrayé à tort ? Je vous sais trèscouard I Que vous a dit le baron^Maugrebleu ! clerc , malheur à vous si vous m'avez trompé et si par votre sottise j'ai moi-même trompé ces estimables citadins !...

Ouvrant des yeux énormes, confondu de l'audace du greffier , le malheureux clerc ne put que répéter d'une voix tremblante: — Monseigneur ne m'a rien dit... Il m'a fait asseoir à sa table ; tontes les fois que j'ai voulu lui parler de la sommation des prud'hommes , maître Laramée venait avec un grand verre de de vin d'Espagne, (jue j'étais, révérence parler, obligé d'avaler d'un trait.

— Maugrebleu ! — s'écria le greffier d'une voix tonnante ! — comment I ce sont là les mauvais traitements dont vous vous plaigniez! Pardonnez-lui, messieurs , il était certainement ivre, et je vois avec douleur qu'il nous a trompés sur les desseins de Raymond V. Courons à la maison-de- ville, nous assurer par nous-mêmes de la réalité des faits ; car voici que le carrosse de Raymond Y y est arrete.

Ce disant et sans paraître entendre les murmures menaçants de la foule , le greftîer hâta le pas, accompagné de son malheureux clerc qui, dans la retraite, reçut quelques bourrades évidemment adressées à njaître Isnard.

La grand'salle de la maison-de-ville de la Ciotat formait un long parallélogramme , éclairé par de hautes et étroites fenêtres, aux carreaux encadrés de plomb.

Sur les murs op[)Osés aux fenêtres , murs nus et blanchis à la chaux, on voyait quelques pavillons pris aux barbaresques.

Des solives saillantes de bois brut rayaient le plafond. A l'extrémité de cette vaste salle et en face de la grand'porte d'entrée qui occu-

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pait Tautre côté , ou voyait élevé sur uue estrade le tribuual des prud'hommes de mer.

C'était une longue table grossièrement équarrie.

Les juges étaient au nombre de quatre, présidés par le guetteur du cap de l'Aigle qui avait momentanément résigné ses fonctions entre les mains de Luquin Trinquetaille.

Selon la coutume , ces pêcheurs portaient les chausses, le pourpoint et le manteau noirs avec un rabat blanc , ils étaient coiffés d'un chapeau à larges hords. Le moins âgé des juges avait au moins cinquante ans.

Leur attitude était simple , grave; leurs figures hâlées,à longs cheveux blancs ou gris, éclairés à la Rembraudt par un brusque rayon de lumière, jaillissant d'une des fenêtres dont on a parlé, se dessinaient vigoureusement sur le clair obscur qui régnait au fond de la salle.

Ces cinq vieux marins , élus par leur corporation le jour de la Saint-Étienne, justifiaient le choix de leurs compagnons. Braves, honnêtes, pieux, il représenlaient certainement l'élite delà population maritime de la ville et du golfe.

Le tribunal et la place réservée à ceux qui comparaissaient devant lui étaient séparés de la foule par une grossière barrière de bois.

€ La juridiction des prud'hommes était « fort simple. Celui qui dit porter quelque « plainte, trouvant les susdits prud'hommes € à leur siège, requiert d'être oui, mais aupa- « ravant doit avoir consigné deux sols huit € deniers dans la bourse commune, et après, t il mande celui contre qui il a formé une « plainte; ledit est obligé à la même consic gnation, et après, l'un et l'autre sout ouïs, € et sur leurs discours , le plus ancien des € susdits prud'hommes prononce lejugemenl € avec le conseil de ses collègues *. »

Le secrétaire de la communauté appelait d'une voix forte les plaignants et leurs adversaires.

Jamais séance n'avait excité à ce point la curiosité publique.

Avant l'arrivée de Raymond V, la plupart de ceux qui remplissaient la salle ignoraient

* Voir voyage el inspection de M. de Ségueran, déjà cité pag. 241. — Correspondance de Sourdis, publiée par ordre du Koi, par 31. E. Sue. Vol. IH.

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encore si le baron se rendrait ou non devant le tribunal; d'autres étaient persuadés de son refus. Le plus petit nombre enfin espérait qu'il respecterait les privilèges des communautés.

Mais lorsqu'on sut, par quelques cnrieux du dehors , que le carrosse de cérémonie du gentilhomme était sur la place , on remarqua dans la foule un mouvement d'étonnemejit et d'intérêt.

Il fallut que le greffier de la communauté élevât la voix pour réclamer le silence, et que Peyroû le guetteur fît , comme syndic des prud hommes, une sévère admonition qui fut, on doit le dire , respectueusement écoutée.

Le tribunal réglait alors quelques différends de peu d importance ; mais l'indépendance des juges était si grande, qu'ils mettaient autant de soins , autant de lente circonspection à rciîdre et à formuler leur arrêt, que si l'un des premiers seigneurs de la Provence n'eût pas attendu le moment de comparaître devant eux.

La multitude était compacte, serrée, lorsque Raymond V se présenta à la porte; il eut

ii70 1.R COMMAXDl ra ])\i MALTI-:

l)eaucoii|) de peine à pénétrer dans la grande salle avec Honorât de Beirol.

— Place... place à monseigneur — dirent à demi-voix quelques citadins empressés.

— Les prud'hommes m ont-ils appelé , mes enfants? — dit affectueusement Raymond Y.

— Non, monseigneur.

— J'attendrai donc ici, comme vous et avec vous. Il sera temps de me faire place lorsqu'il faudra m'avancer au pied du tribunal.

Ces simples paroles, dites avec autant de bonté que de dignité , firent un effet prodigieux sur les assistants ; la vénération qu'inspirait ce gentilhomme tout à l'heure si menacé fut telle que la foule forma une sorte de cercle respectueux autour du baron.

Un officieux ayant à grand'peine été dire au greffier que Raymond V venait d'entrer dans la salle, qu'il serait convenable de faire passer sa cause avant celle des autres, le greffier profita d'un moment d'intervalle pour soumettre cette observation à Peyroû le syndic.

Celui-ci répondit simplement : — Greffier, d'après votre liste, quel nom doit-on appeler maintenant?

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— Celui de Jacques Hiun Lamaneur contre Pierre Baïf, tréguier*.

— Appelez-donc Jacques Brun contre Pierre Baïf.

Peyroû devait beaucoup à la famille du barou ; il était profondément attaché à cette maison. En agissant ainsi, il ne voulait pas faire montre de ses droits et en exagérer l'importance, il obéissait à cet esprit de justice et d'indépendance qu'on retrouvait si fréquemment alors dans les institutions populaires.

Ce fut sans hésitation, sans croire le moins du monde choquer Raymond V , que le guetteur dit d'une voix ferme et haute :

— Greffier , appelez un autre plaignant.

La contestation de Jacques Brun le lamaneur et du tréguier Pierre Baïf était peu importante ; elle fut promptement mais attentivement jugée par les prud'hommes au milieu de la préoccupation générale, car la cause du baron venait immédiatement après.

Malgré la présence du seigneur des Anbiez, on ne savait encore ce qu'il répondrait au tri-

* Voilier,

272 TE COM.MANnFlR DE MALTE.

hnnal. Iiivolonlairemcnt on songeait aux insinuations de maître ïsnard. Ce dernier prétendait toujours que le baron était capable de venir manifester d'une manière éclatante son mépris pour ce tribunal populaire.

Enfin le greffier appela d*une voix un peu troublée: — Maître Talebard-Talebardon, consul de la ville de Ciotat, contre Raymond V, baron des Anbiez.

Un long murmure d'impatience satisfaite circula dans la salle.

— Maintenant , mes enfants — dit le vieux gentilhomme à ceux qui Fentouraient — faites place, je vous prie, non pas au baron, mais au plaideur qui va devant ses juges.

L'enthousiasme inspiré par ces mots de Raymond V prouva que , malgré sa soif instinctive d'égalité, le peuple sait toujours un gré immense aux gens d'un rang élevé qui se soumettent à la loi commune.

La foule reflua de chaque côté sur ellemême , fit une large avenue au milieu de laquelle Raymond V s'avança d'un pas grave et majestueux.

Le vieux gentilhomme portait le somptueux

costume du temps : un pourpoint à aiguillettes, un manteau court de velours brun richement rubanné d'or ; ses larges chausses de pareille étoffe formaient une sorte de jupe, qui descendait au-dessous du genou; ses bas de soie écarlate disparaissaient dans l'entonnoir de ses petites bottes de cordouan armées de longs éperons dorés ; un riche baudrier soutenait son épée, et les plumes blanches de son feutie noir retombaient sur son collet de dentelles de Flandre.

La physionomie du vieux gentiliiomme , habituellement joyeuse, montrait à ce moment une grande expression de noblesse et d'autorité.

A quelques pas du tribunal, le baron ôta son chapeau qu'il avait jusqu'alors conservé, quoique la foule fût découverte. On ne put s'empêcher d'admirer la dignité des traits et du maintien de ce noble vieillard à longs cheveux blancs et à moustaches grises.

Maître ïalebardon arriva bientôt.

Malgré son assurance habituelle et quoiqu'il eût le greffier Isnard sur ses talons, il ne put

vaincre son émotion et il évita soigneusement les regards du baron.

Peyroû se leva ainsi que les autres pêcheurs, il était couvert.

— Bernard Talebard-Talebardon... approchez — dit-il.

Le consul entra dans Tenceinte.

— Raymond V, baron des Anbiez, approchez.

Le baron entra dans Fenceinte.

— Bernard Talebard-Talebardon, vous requérez au nom de la communauté de la Ciotat d'être ouï par les prud'hommes de mer contre Raymond V, baron des Anbiez.

— Oui, syndic — reprit le consul.

— Consignez deux sols huit deniers dans la bourse commune et parlez.

Le consul mit quelques pièces de monnaie dans une sorte de tronc de bois grossier, et, s'avançant près du tribunal, exposa ses griefs en ces termes :

— Syndic et prud'hommes, depuis un temps immémorial la pêche de l'anse de Cameroû a été partagée entre la communauté de la ville et le seigneur des Anbiez ; ledit seigneur pou-

vait poser ses filets et ses madragues depuis la côte jusqu'aux roches appelées les Sept-Pierres de Castrembaoû qui forment une espèce de ceinture à cinq cents pas environ de la côte. La communauté avait le droit de pêche depuis les Sept-Pierres de Castrembaoû jusqu'aux deux pointes de la baie ; devant vous, syndic et prud'hommes, j'affirme sur serment que cela est la vérité, et j'adjure Raymond V, baron des Anbiez, ici présent et appelé par moi, de dire si telle n'est pas la vérité?

Se retournant vers le gentilhomme, Peyrou, lui dit :

— Raymond V, baron des Anbiez, ce que dit le plaignant est-il vrai? La pêche a-t-elle été toujours ainsi partagée entre les seigneurs des Anbiez et la communauté de la ville de la Ciotat.

— La pêche a toujours été partagée ainsi , je le reconnais — dit le baron.

La parfaite convenance que le baron mit dans sa réponse ne laissa plus le moindre doute sur sa soumission à la compétence du tribunal.

Un murmure de satisfaction circula dans la salle.

— Continuez — reprit Peyroû en s'adressant au consul.

— Syndic et prud'hommes— ditTalebard- Talebardon — malgré nos droits et la coutume, au lieu de se bornera poser ses filets depuis la côte jusqu'aux rochers des Sept-Pierres de Gastrembaoû, Raymond Y, baron des Anbiez, fait poser ses filets en dehors desdites roches des Sept-Pierres, vers la haute mer, et, conséquemment, porte atteinte aux droits de la communauté que je représente. Il pêche dans la partie réservée h ladite communauté. Ces faits , que j'affirme sous serment, sont d'ailleurs à la connaissance de tout le monde et de vous-mêmes, syndic et prud'hommes.

— Le syndic et les prud hommes ne sont pas en cause ici — répondit sévèrement le guetteur au consul. Puis, se tournant vers le gentilhomme, il lui dit:

Raymond V, baron des Anbiez, reconnaissez-vous avoir jeté vos filets en-deçà des Sept-Roches, et devers la haute mer, dans la

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