partie de Taiise réservée h la communauté de laCiotat
— J'ai, ^n effet, fait jeter mes filels en-deçà des Sept-Roches — dit le baron.
— Plaignant, que venez-vous demandera Raymond V, baron des Aiibiez? — reprit le syndic.
— Je requiers — dit Talebard-Talebardon — je requiers le tribunal de défendre au seigneur des Anbiez de pêcher désormais, ou d'é-. tablir des madragues en dehors des roches de Castrembaoù; je requiers que ledit seigneur soil tenu de payer à ladite communauté , à titre de dommages et de restitution, la somme de 2,000 livres tournois; je requiers qu'il soit notifié audit seigneur, que , s'il pose encore des filets et des madragues vers la partie de Tanse dont la pêche ne lui appartient pas, il soit permis à ladite communauté de retirer et de détruire, par la force, lesdils filets et lesdites madragues, rendant le seigneur des Anbiez seul responsable des désordres qui pourraient suivre cette exécution.
En entendant le consul formuler aussi net-
nient sa demande contre Raymond V, les spectateurs jetèrent les yeux sur ce dernier.
Il demeura calme, impassible, au grand étonncment du public.
Le caractère impérieux et violent du baron était si connu que sa résignation inspira autant d'admiration que d'étonnement.
Peyroû, s'adressant au vieux seigneur, lui dit d'un ton solennel ;
— Raymond V, baron des Anbiez, qu'avezvous à répondre au plaignant? Acceptez-vous comme justes et loyales ses réquisitions contre vous?
— Syndic et prud'hommes — répondit le baron en s'inclinant d'un air respectueux — oui, cela est vrai, j'ai fait placer mes fdets en dehors des Sept-Rochcs de Castrembaoii ; mais; pour expliquer ma conduite, je vous dirai ce que vous savez tous...
— Raymond V, baron des Anbiez, nous ne sommes pas en cause — dit gravement Peyroû.
Malgré son empire sur lui-même, malgré son attachement pour le guetteur, le vieux
gentilhomme se mordit la lèvre, mais reprit bientôt avec le même calme :
— Je vous dirai, syndic et prud'hommes, ce que chacun sait : depuis quelques années, lo. mer a tellement baissé que la partie de Tanse dans laquelle j'ai le droit de pêche est maintenant à sec. Le genêt marin y pousse à outrance, et mon lévrier Eclair y a forcé un lièvre l'autre jour; franchement, syndic et prud'hommes, pour exploiter la partie de l'anse qui m'appartient, j'ai plutôt besoin maintenant de chevaux et de fusils que de canots et de filets.
La réponse du baron, son air de bonne humeur, égayèrent l'auditoire, les prud'hommes eux-mêmes ne purent s'empêcher de sourire.
Le baron continua :
— Le retrait de la mer a été si considérable, que c'est a peine s'il y a six pieds d eau à l'endroit des Sepl-Roches, où finit ma pêcherie, et où commence celle de la communauté. J'ai donc cru pouvoir poser mes filets et mes madragues à cinq cents pas au-delà des Sept- Roches, puisqu'il n'y avait plus d'eau en-deçà, pensant qu'à mon exemple, et suivant le mou-
2b0 LE COMMANDEUR DE MALTE.
vement de la mer, la communauté se retirerait de cinq cents \)nv vers la haute mer.
Le ton de modération du baron, ses raisons véritablement plausibles , firent une assez grande impression sur les spectateurs, quoique la plus grande partie d'entre eux fissent cause commune avec le consul, qui représentait, à vrai dire, l'intérêt delà ville.
S'adressant au consul, le syndic lui dit :
— Talebard-ïalebardon, qu'avez-vous à répondre?
— Syndic et prud'hommes, je répondrai que l'anse de Caslrembaou n'a pas plus de six cents pas à partir des Sept-Roches, et que si le seigneur des Anbiez s'en adjuge cinq cents, à peine s'il restera cent pas à la communauté pour jeter ses filets; or chacun sait que la pêche du thon n'est profitable que dans la baie. Sans doute les eaux, en se retirant, ont laissé à sec presque tout le domaine de pêche du seigneur des Anbiez, mais ce n'est pas par le maléfice de la communauté. Ainsi donc, la communauté n'en doit pas souffrir.
Depuis longtemps cette grave question était en litige, nous l'avons dit; les droits et les
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avis étaient tellement partagés, que, par égard pour le baron, les consuls se fussent arrangés à l'amiable, sans les perfides conseils de maître Isnard le greffier.
Les honnêtes marins qui composaient le tribunal témoignaient presque toujours d'un rare bon sens; leurs jugements, ordinairement basés sur la pratique d'une profession qu'ils exerçaient depuis leur enfance, étaient droits et simples.
Dans cette occasion néanmoins, ils se sentaient quelque peu embarrassés.
— Qu'avez-vous à répondre, Raymond V, baron des Anbiez? — reprit Peyroù.
— ' J'ai à répondre, prud'hommes et syndic, que ce n'est pas non plus moi qui ai dit aux eaux de se retirer ! par mes titres, je possède le droit de pêche sur la moitié de la baie, vu la retraite des eaux, je puis parcourir à pied sec mon domaine piscatorial, comme dit mon chapelain; or, je ne dois pas, je crois, être victime d'un incident de force majeure.
— Raymond V — dit un des prud'hommes, vieux triton à cheveux blancs — y a-t-il sur vos titres que vous aurez le droit de pêche depuis
la côte jusqu'aux Sept-Roches? ou bien que vous aurez le droit de pêche sur une étendue de cinq cents pas?
— Il y a sur le titre que mon droit s'étend depuis la côte jusqu'aux Sept-Roches— répond le baron.
Le vieux marin dit quelques mots à l'oreille de son voisin.
Peyroû se leva et dit : — Nous avons assez entendu, nous allons juger.
— Syndic et prud'hommes — reprit le baron — quel que soit votre jugement , je m'y soumets d'avance.
Peyroii se leva et dit à voix haute : — Talebard-Talebardon , Raymond V, baron (les Anbiez, votre cause est entendue. Nous, prud'hommes et syndic, nous allons délibérer.
Les cinq pêcheurs se levèrent et se retirèrent dans 1 embrasure d'une fenêtre. Ils semblaient discuter d'un air animé, pendant que la foule attendait leur arrêt dans un profond et respectueux silence ; le seigneur des Anhiez causait à voix basse avec Honorât de Berrol, aussi vivement frappé de cette scène.
Après une demi-heure environ de discus-
sion,le syndic et les prud'hommes reprirent leurs places, restèrent levés et couverts pendant que Peyroû lisait dans un grand registre la formule suivante qui précédait toujours l'arrêt de ce tribunal.
« Ce jourd'lîui, vingtième jour de décembre « de l'année ^652, étant assemblés dans la « maison-de-ville de la Ciotat, nous syndic et « prud'hommes pêcheurs , ayant fait compa- « raître devant nous Talebard-Talebardon , € consul de la ville, et Raymond V, baron des « Anbiez, et avant ouï les susdits en leur accu- « sation et défense, nous établissons ce qui « suit : La demande de Talebard-Talebardon « nous parait juste. D'après les titres de Ray- « mond V, son droit de pêche ne s'étend pas € indifféremment sur un espace de cinq cents € pas, mais sur l'espace compris entre la côte « et les Sept-Roches de Castrembaou. Les eaux <r se sont retirées de la partie qui lui appar- « tient, c'est la volonté du Tout-Puissant, € Raymond doit s'y soumettre. Si comme daiis « le golfe de Martigue , la mer avait au con- « traire augmenté en s'avançant sur la côte, « la pêcherie de Raymond V aurait aussi aug-
€ mente et la communauté n'aurait pas outre- € passé pour cela les Sept-Roches, limites de € sa pêcherie : le contraire arrive, cela est « malheureux sans doute pour le seigneur des « Anbiez, mais la communauté ne peut pas € renoncer à sa pêcherie. Dieu avance ou re- « tire les eaux comme il lui plaît, nous devons € accepter ce qu'il nous envoie. Notre cons- « cience et notre raison veulent donc que € désormais Raymond Y n'établisse plus ni € filets, ni madragues en dehors des Sept- « Roches; mais nous voulons aussi, pour « prouver la reconnaissance de la ville envers « ledit Raymond V, qui a toujours été pour c elle un bon et courageux protecteur, nous € voulons qu'il ait droit à dix livres de pois- « son, par chaque centaine de livres de pois- € son qui se péchera dans la baie. INous con- € naissons la bonne foi de nos frères les « pêcheurs, nous sommes sûrs qu'ils rem- 9 plii'ont honnêtement cette condition. Les c viguiers et autres officiers de la ville sont a tenus de faire exécuter notre jugement pro- « nonce contre Raymond V, baron des Anbiez. « Dans le cas où ledit seigneur des Anbiez
« s'opposorait audit jugement, il serait con-
« damné à cent livres d'amende dont un tiers
« serait applicable au roi, l'autre tiers à Thô-
« pital du Saint-Esprit , et Tautie tiers à la
« susdite communauté. La connaissance des
« susdits délits et différends de pêche étant
« par lettres patentes de Henry Second inter-
« dite au pailement et à tous autres magis-
€ trats, voulant leur majesté que les procès
« qui seraient portés pardevant eux pour le
< fait de la pèche, soient renvoyés aux susdits
« prud'hommes pour en connaître et en juger,
« en conséquence de quoi on a toujours dé-
« claré les appelants des jugements des susdite
« prud'hommes non-recevables en leur appel.
« Fait à la maison-de-ville de la Ciotat, etc. *
La raison et le bon sens de cet arrêt furent merveilleusement appréciés par la foule; elle applaudit le jugement à plusieurs reprises, en criant :
— Vivent les prud'hommes pêcheurs! Vive Raymond V !
La séance levée, la foule s'écoula.
Raymond V resta quelques moments dans la
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salle et dit au guetteur du cap de l'Aigle, en lui tendaut la main :
— Bien jugé, mon vieux Peyroii.
— Monseigneur, de pauvres gens comme nous ne sont ni scribes, ni clercs, mais le Seigneur inspire les simples de sa justice.
— Brave homme... — dit Raymond V en le regardant avec intérêt — veux-tu venir dîner avec moi à la Maison-Forte?
— Ma logette m'attend, Monseigneur, et Luquin Trinquetaille s'y ennuie.
— Allons, allons, j'irai t'y voir... avec mes frères ; ils arriveront bientôt.
— Avez-vous des nouvelles de monsieur le commandeur? — demanda Peyroû.
— J'en ai de Malte; elles sont bonnes, et annoncent toujours son retour ici pour la Noël ; mais dans sa lettre. .. il paraît plus triste que jamais.
Le guetteur baissa la tète et soupira.
— Ah ! Peyroii — dit le baron — que cette mélancolie dont j'ignore la cause est fâcheuse et fatale.
— Bien fatale... — répondit le guetteur, absorbé dans sa pensée.
LE JUGEiMENT. 28r
— Tu en sais la cause, toi, au moins — dit Raymond V avec une sorte d'amertume, comme s'il eût souffert de la réserve de son frère.
— Monseigneur... — dit Peyrou.
— Rassure-toi. Je ne te demande pas de me dévoiler ce triste secret, qui n'est pas le tien . . . Allons , adieu... brave homme... Après tout, maintenant j'aime autant que notre différend ait été jugé par toi.
-- Monseigneur — dit Peyrou, qui semblait vouloir échapper au souvenir que les questions du baron sur le commandeur venaient d'éveiller en lui — Monseigneur, le bruit avait couru que vous ne vous rendriez pas à notre tribunal.
— Oui, d'abord j'avais résolu de n'y pas aller ; Talebard-Talebardon était convenu d'un arrangement amiable, dans mon premier mouvement de colère, j'avais songé à vous envoyer tous au diable î
— Monseigneur, ce n'est pas le consul seul qui s'est décidé à appeler la cause devant nous.
— Je l'ai pensé ; c'est pour cela que je me suis ravisé ; au lieu d'agir en fou, j'ai agi avec
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la sagesse d'une barbe grise. C'est ce drôle de raniirauté de Toulon que j'ai fouaillé, qui a excité le consul, n'est-ce pas?
On le dit, Monseigneur.
— Tu avais raison , Honorât — dit le baron en se retournant vers M. de Berrol.
— Allons, a bientôt, Peyroiî.
En sortant de la grand'salle, le baron trouva sur la place de la maison de-ville son carrosse entouré par la foule.
Salué avec acclamation, il fut profondément touché de cet accueil.
Au moment où il allait monter en voiture , il avisa maître Isnard le greffier dans l'embrasure d'une porte.
L'homme de loi semblait désolé du résultat de la séance. Ses perfides desseins se trouvaient ainsi déjoués.
— Hé ! maître greffier — cria le baron à demi-monté sur le marchepied de sa voiture — retournes-tu bientôt à Marseille?
— J'y retournerai bientôt , Monseigneur — répondit-il d'un air bourru.
— Eh bien I tu diras au maréchal de Vitiy que , si je t'ai menacé de coups de fouet, c'est
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que lu m'apportais de sa part des ordres insultants pour la noblesse provençale ; tu vois qu'au contraire je me suis rendu avec soumission par-devant le tribunal populaire, dont je respecte les arrêts. Quant à la différence de ma conduite dans ces deux circonstances, greffier, tu Texpliqueras au maréchal... Je résisterai toujours par la force aux ordres iniques des tyranneaux du cardinal tvian... mais ie respecterai toujours les droits et les privilèges des antiques communautés provençales. La noblesse est au peuple comme la lame est à la poignée. Les communautés sont à nous comme nous sommes à elles ; entends-tu , drôle ! Dis bien cela à ton Vitry...
— Monseigneur, ces paroles... — dit vivement le greffier.
Mais Raymond V, l'interrompant, s'écria :
' — Dis-lui , enfin , que si je gaide ma maison fortifiée, c'est pour pouvoir être utile à la ville, comme je l'ai déjà été ! Quand le berger n'a plus de chiens, le troupeau est bientôt dévoré; et, maujour ! les loups ne sont pas loin...
En disant ces dernières paroles, Raymond V 1. lî»
nionla dans sa voiture , et partit lentement , aux acclamations mille fois répétées de la foule.
Le vieux gentilhomme, malgré sa franchise et sa rudesse, avait fort habilement et fort politiquement rangé la population de son côté , dans la prévision d'une collision possible avec le pouvoir du maréchal.