‹ Le commandeur de Malte (volume 4)Chapitre 23 sur 29 · LA LONGUE-VUE · texte numérisé non relu

LA LONGUE-VUE

Après la séance, dans laquelle, en sa qualité de syndic des prud'hommes-pêcheurs, il avait prononcé la condamnation de Raymond V, le guetteur du cap de l'Aigle regagna sa logette, momentanément confiée aux soins du brave Luquin Trinquetaille.

Peyroû était triste ; les derniers mots du baron des Anbiez au sujet du commandeur avaient éveillé en lui de pénibles souvenirs.

A mesure qu'il gravit les escarpements du promontoire, son cœur se dilata. Trop habitué 5 la solitude pour se plaire dans la société des hommes , le guetteur ne se trouvait heureux

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qu'au fiiîte de son rocher, d'où il écoutait, avec une sorte de pieux recueillement les lointains mugissements de la mer et les terribles éclats de la tempête.

Rien de plus absolu, de plus impérieux, que rbabitude de l'isolement , surtout chez les êtres qui trouvent d'inépuisables ressources dans la sagacité de leur observation, dans les fantaisies variées de leur imagination.

Ce fut avec un profond sentiment de satisfaction que le guetteur mil le pied sur l'esplanade du cap de l'Aigle.

11 s'approcha de sa logette , et y trouva le digne Luquin profondément endormi.

Le premier mouvement de Peyroii fut de parcourir l'horizon d'un regard inquiet, puis de l'interroger à l'aide de sa lunette. Heureusement il n'y vit rien de suspect ; aussi sa physionomie fut-elle plutôt gaie que sévère, lorsque, secouant rudement le capitaine de la Sainte-Épouvante des Moresques^ il lui dit d'une voix forte :

— Alerte. . . alerte. . . aux pirates ! ! . . .

Luquin fit un bond, se redressa sur ses pieds ot se frotta les veux.

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— Eh bien ! mon garçon — lui dit le guetteur — voici donc déjà cette grande activité endormie ? A vous entendre , une dorade ou un mulet ne ferait pas uu saut dans la mer que

vous ne le signaliez. Ah ! jeune homme

jeune homme Proun paillon^ proie gran

(beaucoup de paille peu de grain) *.

Luquin regardait le guetteur d'un air ébahi, à peine il pouvait rassembler ses esprits ; enfin, trébuchant comme un homme ivre, il dit en étendant les bras : — - C'est vrai, maître Peyrou, je dormais là comme une gourm.ettc en gabie *"". J'ai pourtant tenu mes yeux ouverts de toutes mes forces.

— C'est pour cela, mon garçon, que le sommeil y sera entré plus facilement. Mais me voici , vous pouvez descendre dans la ville. Il y aura plus d'une bouteille vidée sans vous à la tarverne de l'Ancre-d'Or.

Luquin n'était pas tout à fait revenu à lui ,

il regardait encore le guetteur d'un air stupide.

Celui-ci, sans doute pour tirer complète-

* Ce proverbe équivaut à : Beaucoup de bruit pour rien. ** Mousse en vigie. — On appelait les mousses Gourmettes sur la Méditerranée.

ment le capitaine de sa torpeur, ajouta : —Allons! allons ! Stéphanette, votre fiancée, sera •engagée pour danser par Tezarol le Lamaneur ou par le Patron Bernard, et vous n'aurez pas sa main de toute la journée I

Ces mots firent un effet magique sur le capitaine ; il s'affermit sur ses longues jambes, se secoua , chercha son équilibre et frappant plusieurs fois du pied par terre, il dit au guetteur :

— Tenez , maître Peyroû , si je n'étais pas sûr de n'avoir bu qu'un verre de sauve-chrétien avec le bohémien du diable, pour faire ma paix avec lui, comme l'a voulu Stéphanette... (lâche faiblesse dont je n'ai pas pu me défendre)— ajouta le capitaine — je croirais vraiment que je suis ivre.

— C'est singulier... vons n'avez bu qu'un verre de sauve-chrétien... avec le bohémien, et vous êtes tout engourdi ?

— Un seul verre , et à demi encore , car ce ([u'on boit avec un pareil mécréant paraît amer.

— Ce bohémien est donc toujours à la Mai-

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son-Forte ? — dema;nda Peyroû d'un air pensif et sérieux...

— Toujours, maître Peyroii; puisque tout le monde en est affolé I depuis monseigneur jusqu'à l'abbé Mascarolus! Il en est de même des femmes... depuis mademoiselle Reine jusqu'à la vieille Dulceline, sans parler de Stéphanette, qui lui donne des rubans, couleur de feu... Des rubans couleur de feu î — s'écria Luquin avec indignation — c'est un ruban tissé par le cordier qu'il lui faudrait, à ce misérable ! Mais que voulez-vous? toutes les femmes en ont la tête tournée... Et pourquoi? Parce que ce vagabond racle, tant bien que mal, d'une manière de vieille guitare, dont le son enroué ressemble fort, selon moi, au cri des poulies de ma tartane, lorsqu'on hisse la grand'voile.

— Le bohémien n'est-il pas arrivé à la Maison-Forte le jour 011 Raymond V a fait poursuivre le greffier par un taureau '^

— Oui, maître Peyroii, et ce fut un jour fatal que celui où ce chien errant mit le pied dans la Maison-Forte...

— C'est étrange ! — dit le guetteur, eu se

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parlant à lui-même. —Alors je me serai trompé. — Ah ! maître Peyroù, il me prend souvent bien envie d'emmener ce vagabond sur la grève de l'anse aux Engoulevents, et là d^échanger avec lui quelques coups de pistolet, jusqu'à tant que sa mort ou la mienne s'ensuive.

— Allons... allons, Luquin, vous êtes fou, la jalousie vous égare, et vous avez tort. Stéplianette est une bonne et honnête fille, c'est moi qui vous le dis... Quant à ce vagabond... Puis s'interrompant, comme si ce qu'il voulait dire dût rester secret pour Luquin, il ajouta: — Allons, allons, mon garçon, ne perdez pas ici votre temps avec un vieux bonhomme, tandis que votre jeune et jolie fiancée vous attend. Ne la négligez pas. Soyez souvent auprès d'elle et mariez-vous le plus tôt possible. A boueno taire, bouen labouraire (abonne terre, bon laboureur).

— Tenez, maître Peyroii, vous me mettez du baume dans le sang — dit le capitaine — vous êtes presque sorcier. Tout le monde vous respecte, vous aime ; vous prenez le parti de Stéphanotte, il faut qu clic le mérite.

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