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CHAPITRE V

LA iMAISON-FORTE.

La Maison-Forte, ou rlialoau do.^ Anbioz, s'élevait au bord de la mer. Dans les gros temps les vagues venaient battre le pied d'une sorte de terrasse ou rempart qui s'avançait assez sur la côte pour protéger l'entrée du port de laCiotat et une petite anse où on voyait mouillés quelques bateaux pêcheurs et la tartane de plaisance de Raimond V, baron des Anbiez.

L'aspect du château n'offrait rien de remarquable; bâti vers le milieu du quinzième siècle, il était d'une architecture ou plutôt d'une construction massive. Deuxtcursà toit pointu flanquaient le corps-de-logis principal exposé

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au midi et donnant sur la mer. Ses épaisses murailles, bâties de gi'ès et de granit, étaient d'un gris rougeàtreet irrégulièrement percées de quelques rares fenêtres ressemblant à des meurtrières.

Les seules croisées d'une galerie qui traversait, au premier étage, le château dans toute sa longueur, étaient grandes et cintrées.

Trois d'entre elles s'ouvraient sur un balcon orné d'une assez belle grille de fer forgé, au milieu de laquelle étaient ciselées les armoiries du baron, armoiries qui se retrouvaient encore sur l'entablement de la porte principale.

Un perron de quelques marches descendait à la terrasse.

Les nécessités des guerres civiles et religieuses de la fin du dernier siècle et la crainte incessante des pirates avaient changé en remparts armés et crénelés cette terrasse, qui était parallèle à la façade du château et rejoignait le pied des tourelles par deux retours a angles droits.

Quelques vieux orangers au tronc noir et à feuilles luisantes témoignaient encore de l'ancienne destination de celte es})lanade, autre-

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fois un riant parterre, mais deux guérites de vedettes, quelques parcs à boulets, huit fauconneaux, deux pièces de quatre sur leurs affûts et une longue coulevriue à assiette tournante montraient qu e la Maison-Forte du baron des Anbiez était en bon état de défense.

La position de ce château était d'autant plus importante que la petite baie qu'il commandait était, ainsi que le golfe de la Giotat, le seul endroit où les bâtiments pussent mouiller , le reste de la côte n'offrant que des rochers inabordables.

La façade du château des Aubiez, qui regardait le nord et la terre, offrait un coup-d'œil assez pittoresque.

Quelques bâtiments irréguliers, ajoutés à l'édifice principal, selon les différents besoins dos propriétaires successifs, rompaient la monotonie de ses lignes.

Les écuries , le chenil , les bergeries , les communs , le logement des laboureurs et des métayers, formaient l'enceinte d'une espèce de cour immense, plantée de deux rangs de sicomores, à laquelle on arrivait par un pont-levis jeté sur un large et profond fossé.

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Ce pont se retirait chaque soir , et une forte porte de chêne solidement étayée à l'intérieur mettait la petite colonie en sûreté pour la nuit.

Toutes les fenêtres de ces bâtiments s'ouvraient sur la cour , à l'exception de quelques lucarnes solidementgrillées qui donnaient sur la campagne.

La Maison-Forte et ses dépendances contenaient environ deux cent cinquante personnes, tous domestique , métayers , laboureurs ou bergers.

Parmi eux, on trouvait une soixantaine d'hommes de l'âge de trente à cinquante ans, dont la plupart avaient été habitués au maniement des armes pendant les guerres civiles auxquelles l'impétueux baron avait souvent pris part.

Royaliste et catholique , Raymond V avait toujours monté à cheval lorsqu'il s'était agi de défendre contrôles gouverneurs ou contrôleurs délégués les anciennes franchises et les droits acquis de la Provence , dont les rois de France n'étaient pas rois, mais Comtes.

Les intendants de justice on les présidclits

des cours , toujours chargés de recueillir les impôts et d'annoncer aux états assemblés le taux des dons volontaires que la Provence devait offrir au souverain, étaient presque toujours les premières victimes de ces révoltes

contre l'autorité royale , faites aux cris de ; Vive le roi.

Dansées circonstances, le vieux Raymond V était des premiers à s'insurger. Lors des dernières rebellions de Cascaveoux * qui avaient

* On parlait dans toute la Provence du mal que les nouveaux impôts allaient y causer, impôts qui (axaient non-seulement les biens imm eubles, mais les meubles et jusqu'au travail des artisans. Un chacun disait qu'il fallait s'opposer à une nouveauté pernicieuse ; et comme de bouche en bouche Ton disait : Mais qui commencera à sonner la clochette? il y en eût quelques-uns qui attachèrent une soimette, en langage provençal cascaveou , au bout d'une courroie de cuir, et faisant amas d'un très grand nombre de ces sonnettes, marquées au bout de la courroie du cachet en cire d'Espagne de celui qui était le chef delà compagnie, ils en donnèrent à ceux qui voulurent se joindre à eux, à charge que, partout où ils entendraient parler d'élections et d'élus, ils fissent grilleler leurs cascaveoux en criant vive le roi, fuoro elens, d'où la dérivation des noms de cascaveoux donnés à tous ceux qui firent en ce temps-là quelques remuements en Provence. Daubray, intendant de la justice à Aix, première victime, avait uansféré la éhambre des comptes d'Aix à Toulon. On y envoya le prince de Coudé et toute la noblesse de Provence. Uouche, vol IV, liv. 12.

eu lieu deux années auparavant , nul n'avait crié d'une voix plus retentissante vive le roi , Ftioro Eleus !! nul n'avait plus bruyamment agité et fait agiter par les siens la clochette qui servait de signal aux révoltés.

En cela le baron se montrait le digne fils de son père Raymond IV, un des gentilshommes les plus gravement compromis dans la rébellion des Razats * qui éclata sous Henri III en 1578, et qui fut difficilement comprimée par M. le maréchal de Retz.

Le baron voyait impatiemment l'omnipotence du cardinal de Richelieu s'accroître aux dépens de l'autorité royale et le souverain disparaître dans l'ombre du premier ministre.

Quelques mouvements s'étaient manifestés

* Le comte de Carces, étant grand sénéchal de Provence, donna une telle liberté anx gens de guerre pour Texaction des deniers, qu'ils faisaient de grandes concussions partout où ils logeaient, et emportaient les biens des habitants partout où ils passaient ; d'où est venu le nom de Razats à ces pauvres spoliés de leins biens, comme si le rasoir eût passé sur leur chef, par ceux qui était em|)loyé^ par le comte de Carces, ou d'unautre nom barbare Marahez on Maraboitx, nom que j'ai ouï attribuer de mon temps en Provence à des homm-'s ciufils et sauvages. Histoire de Provence, !iv. x, pag. 667, Honoré Bouche, in-fo, vol. i.

en Languedoc et en Provence, en faveur de Gaston d'Orléans , fi'ère de Louis XIII, que la faction royaliste opposait au cardinal.

Nul doute que, sans l'appréhension que causaient les pirates sur la côte , le baron n'eût pris une part active à ces menées ; mais obligé, de concentrer ses forces pour défendre sa maison et ses propriétés , il se contenta de déclamer, violemment contre le cardinal, surtout depuis que celui-ci eut donné à M. le maréchal de Vilry le gouvernement de la Provence.

Ces importantes fonctions avaient jusqu'alors été remplies par M. le duc de Guise, amiral du Levant, qui, à la grande joie des Provençaux , et après maintes traverses, avait remplacé le duc d'Epernon.

Le vieil ours fut ainsi dévoré par le jeune lion^ dit à ce sujet César de Nostradamus , en célébrant la nomination du jeune prince lorrain à ce poste important.

Lorsque M. de Vitry fut promu au gouvernement de la Provence , la noblesse fit éclater son indignation ; car c'était à peine si un membre de la m aison de Lorraine lui avait sem-

blé (ligne de remplir celte dignité , ordinairement réservée à un prince du sang.

A propos de M. Louis Galluccio de l'Hospi-

tal, Marquis, puis duc de Vitry, et pour donner

une idée des façons de voir si différentes selon

les temps et les mœurs, on fera vew irquerque

le cardinal de Retz, sans blâmer autrement

M. de Vitry d'avoir été Tun des meurtriers du

maréchal d'Ancre, dit simplement de lui : « Il

€ avait peu de sens , mais il était hardi jus-

« qu'à la témérité, et l'emploi qu'il avait en

« de tuer le maréchal d'Ancre lui avait donné

« dans le monde un certain air d'affaire et « d'exécution. »

Le baron des Anbicz , malgré ses velléités d'indépendance et de rébellion , était le meilleur, le plus généreux des hommes.

Adoré des paysans de ses domaines, révéré des habitants de la petite ville de la Ciotat, qui l'avaient toujours trouvé prêt à diriger leurs forces, et à les aider de tout son pouvoir à se défendre contre les pirates, il exerçait une véritable influence dans les environs.

Enfin , sa vigoureuse opposition à quelques m (1res do M. de Vitry, qui lui semblaient por-

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ter atteinte aux franchises de la Provence , avait été généralement et hautement approuvée dans le pays.

Lorsque Stéphanette revint à la Maison- Forte, le soleil était sur le point dé se coucher. Lepremiersoindelajeune fille fut de se rendre auprès de mademoiselle Reine des Anbiez.

Celle-ci occupait habituellement un cabinet situé au premier étage d'une des tourelles du château.

Cette pièce, de forme ronde, lui servait de cabinet d'étude, et était meublée avec un soin et une recherche extrêmes.

Le baron , idolâtre de sa fille, avait consacré, à cet arrangement intérieur, une somme assez considérable-, les murailles circulaires disparaissaient sous une riche tapisserie flamande, fond vert , à dessins plus foncés, rehaussés d'un fil d'or.

^On remarquait, entre autres meubles , une bibliothèque de noyer curieusement sculptée dans le goût de la renaissance, et incrustée de mosaïques de Florence.

Un riche et épais tapis turc couvrait le plancher ; les intervalles qui sé[)arait'ntlespoutrel-

les du plafond étaient d'un bleu d'azur, semés d'arabesques d'or d'un travail assez délicat.

Une lampe d'argent était suspendue à la maîtresse poutre par une chaîne aussi d'argent. La forme de ces lampes , encore usitées dans quelques villages de Provence, était très simple ; elles se composaient d'un carré de métal, dont lesbords, relevés à un pouce de hauteur, contenaient l'huile, et formaient à chaque angle une sorte debec, d'où sortaient les mèches.

Enfin , sur une table à pieds tors , placée dans la profonde embrasure de la fenêtre , on voyait un luth , un théorbe , et quelques ouvrages de tapisserie commencés.

Deux portraits , l'un de femme , l'autre d'homme, portant le costume du règne de Henri III, étaient placés au-dessus de cette table, et obliquement éclairés par de petits vitraux en châssis de plomb , qui garnissaient Tétroite et longue croisée.

Enfin , pour remédier au manque de cheminée, on voyait, dans un coin de cette pièce, un Lrge brasier de cuivre assez curieusement ciselé, et supporté par quatre griffes massives. Il contenait un lit de cendres et de braises ar-

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dentés, où fumaient quelques brindilles de genêts odoriférants.

Reine des Anbiez portait une robe de gros de tour brune un peu traînante, à manches et à corsage justes ; ses beaux cheveux châtains étaient renfermés dans une résille de soie pourpre.

Lorsque Stéphanette entra chez sa maîtresse, elle trouva celle-ci dans un état d'agitation extraordinaire : ses joues étaient colorées ; ses traits exprimaient la surprise , presque la frayeur.

Reine prit vivement sa camériste par la main, la conduisit près de la table , et lui dit : — Regarde !

L'objet qu'elle désignait à l'attention de Stéphanette était un petit vase de cristal de roche.

De son col élégant et allongé sortait une sorte de lys orange foncé , dont le calice d'un bleu d'azur laissait voir de flexibles pistils d'un blanc d'argent, cette brillantefleur exhalait une odeur délicieuse et comparable aux senteurs mélangées de la vanille, du citron et du jasmin.

Sléphanette joignit les mains avec admiration, et s'écria :

— Ah ! Mademoiselle, la belle fleur ! Est-ce donc un présent de M. le chevalier de Berrol?

Au nom de son fiancé, Reine rougit et pâlit tour à tour'; puis, sans répondre àSléphanette, elle prit le vase avec une sorte d'effroi , et lui montra une petite figure émaillée qui s'y trouvait; cet émail représentait une colombe blanche au bec rose , ayant les ailes étendues , et tenant entre ses pattes purpurines un rameau d'olivier.

— Notre Dame ! — s'écria Stéphanette avec effroi — c'est le portrait de l'épingle d'émail que ce jeune mécréant vous a dérobée dans les roches d'Ollioules, après qu'il a eu sauvé la vie de monseigneur !

— Et qui a pu apporter ici ce vase et cette fleur ? — demanda Reine en secouant la tête d'un aireffravé.

— Vous l'ignorez donc, Mademoiselle !

Reine fit, en pâlissant, un signe do tête

affirmatif.

— Sainte Vierge, il y a de la sorcellerie, — s'écria Stéphauelte en remettant vivement le

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vase sur la table , comme s'il lui eût brûlé la main.

Reine, contenant à peine son émotion, lui dit:

— Tantôt j'étais sortie pour voir mon père montera cheval ; je me suis promenée jusqu'à la nuit dans la grande allée du pont-levis; en rentrant ici, j'ai trouvé cette fleur sur cette table... Mon premier mouvement a été de croire, comme toi, qu'elle m'avait été apportée ou envoyée par M. de Berrol, quoique dans cette saison froide cette fleur m'eût paru une merveille, j'ai demandé si le chevalier était venu à la Maison-Forte : on m'a répondu que non ; d'ailleurs j'avais sur moi la clé de cet appartement.

— Madcmoisello,.., mais c'est alors bien vraiment de la magie !

— Je ne sais que penser !... En examinant plus attentivement ce vase , j'ai remarqué l'empreinte émaillée représentant l'épingle que.....

Reine ne put achever.

Les mouvements précipités de son sein trahissaient la violente émotion que lui causait

le souvenir de cette étrange journée, dans laquelle l'étranger avait osé approcher ses lèvres des siennes.

— Tl faut consulter M. le chapelain ou le guetteur, Mademoiselle ! — s'écria Stéphanette.

— Non... non; lais-toi... N'ébruitons pas ce mystère qui m'effraie malgré moi ; attendons... Épie bien les environs de cet appartement, peut-être découvrirons-nous quelque chose.

— Mais cette fleur! mais ce vase! Mademoiselle 1

Pour toute réponse, Re ine jeta la fleur dans le brasier.

On eût dit que la pauvre plante se tordait douloureusement sur les charbons ardents; le léger sifflement produit par la partie aqueuse delà lige qui s'épanchait, semblait autant de pelils cris plaintifs.

Bientôt tout fut en cendres.

Reine ensuite ouvrit la fenêtre qui donnait sur l'esplanade, et lança en dehors le flacon de cristal ; il se brisa en éclats sur le parapet, ses débris tombèrent dans la mer.

A ce moment on entendit des pas lourds et éperonnés retentir sur les dalles de l'escalier; la voix un peu rauque de Raymond V appela joyeusement si fille pour venir voir : — ce démon de Mistraou !

— Pas un mot de ceci à mon père — dit Reine à Stéphanette, en mettant un doigt sur ses lèvres.

Et elle descendit à la rencontre du bon vieux gentilhomme.

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