‹ Le commandeur de Malte (volume 4)Chapitre 7 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Reiiie, cachant a peine sou émotion, rejoignit son père.

Raymond V baisa tendrement sa fille au front ; s'appuyant sur son bras, il descendit les dernières marches de l'escalier de la tour. Il poitait un vieux costume de chasse vert, à passements d'or ternis, des chausses écarlates, de grandes boites de basane, couvertes de boue, et de longs éperons de fer rouilles. Il tenait à la main son feutre gris; car, malgré le froid assez vif, le front halé et ridé de Raymond V était couvert de sueur.

Dans la cour du château, à la lueur d'une

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torche, un valet de ferme tenait par la bride le sournois et farouche Mistraoii , dont les flancs ruisselaient.

Un grand lévrier noir h longs poils et un petit chien d'arrêt épagneul blanc orangé étaient couchés aux pieds de l'étalon de la Camnr^ue.

Le lévrier paraissait haletant; ses oreilles couchées sur son crâne, sa gueule entr'ouverte et remplie d'écume, ses yeux à demi fermés le battement fébrile précipité de ?^es flancs, sa respiration entrecoupée, tout annonçait qu'il venait de faire une course rapide.

La vue de iMistraoù, en lui rappelant la scène des rochersd'Ollioules, augmenta encore le trouble de Reine. Mais le baron était si peu clairvoyant, le succès de sa chasse dont il voulait se glorifier le préoccupait tellement, qu'il ne s'aperçut pas de l'agitation de sa fille.

Il détacha une courroie qui suspendait un gros lièvre à l'arçon de sa selle, le présenta orgueilleusement à Reine en le soupesant et lui dit :

— Croirais-tu (\u Éclair (à ces mots le lévrier, sans cesser de haleter, leva t^a tête lon-

giie, fine et intelligente), croirais-tu qyî! Éclair a forcé ce lièvre en treize minutes, dans les bruyères de Savenol? c'est le vieux Genêt (ici le petit épagneul leva la tête à son tour) c'est le vieux Genêt qui Ta mis sur pied. La vitesse de ce démon de Mistraoû est si grande, que je n'ai perdu Eclair de vue que pendant le temps que j'ai mis à gravir la colline des Pierres- Noires... J'ai fait ainsi, j'en suis sûr, plus d'une lieue et demie.

— Mon père... comment vous exposer à monter encore ce cheval, après l'épouvantable danger qu'il vous a fait courir !

— Maujour! — s'écria le vieux gentilhomme d'un air de gravité moqueuse — il ne sera pas dit que Raymond V cédera jamais à un de ces fils indomptés de la Camargue.

— Mais, mon père...

— Mais, ma fille, je ne céderai pas plus sur terre que sur mer, je te dis cela paice que je viens de visiter les madragues que ces dr()Ies de la Ciotat veulent m'empecher de poser dans l'anse en dehors des roches de Castrembaoû; tout à l'heure j'ai rencontré le consul Talebaid- Talcbardon sur sa haquenéo ; nous en avons

causé. N'a-t-il pas eu Teffronterie de me menacer du tribunal des prud'hommes pécheurs... dout le guetteur est le syndic... Maujour ! j'ai tant ri, que ce démon de Mistraoû, profitant de ma distraction, est parti comme un trait!

— Encore des dangers, mon père. Ce cheval vous sera fatal!

— Sois tranquille, mon enfant, quoique je n'aie pas le poignet aussi vigoureux que ce jeune Moscovite à demi sauvage qui arrêta si adroitement Mistraoû au bord du précipice, la gaule, la bride et l'éperon auront toujours raison des ruades et des pointes d'un cheval vicieux ; mais permettez, belle châtelaine, que je vous offre le pied de l'animal que j'ai chassé.

Ce disant, le baron tira son couteau de sa poche, coupa la patte droite du lièvre et l'offrit galamment à sa fille, qui prit, non sans quelque répugnance , ce trophée de vénerie.

Ou reconduisit Mistraoû à son écurie, mais Eclair et Genêt, favoris du baron, le suivirent côté à côte, pas à pas, pendant qu'appuyé sur le bras de Reine, Raymond V faisait ce qu'il appelait son inspection du soir, en attendant l'heure du souper.

100 LE COMMAXniilJK l)l<: MALTK.

Les laboureurs et les métayers, revenus des champs, se livraieiil aux occupations de la veillée d'hiver, dans une vaste étable chaude et bien close.

Les femmes, les jeunes filles filaient au roue!, leshommes raccommodaient leurs filets, leurs instruments aratoires ou nettoyaient leurs armes; maître Laramée, ancien sergent delà compagnie franche, levéepar Raymond V lors des troubles civils, et alors majordome et commandant supérieur de la garnison du château, exigeait que des tenanciers du baron qui faisaient tour à tour le service de sentinelles sur la terrasse du bord de la mer, fussent militairement armés.

D'autres peignaient aux couleurs du baron (l'ouge et jaune) de longues lances destinées aux joutes sur l'eau , ou des pieux employés au saut de la barre, divertissements accoutumés des fêtes de Noël.

Ceux-là, occupés plus sérieusement, préparaient les grains destinés aux semailles tardives; ceux-ci tressaient avec grand soin des paniers de jonc destinés à renfermer les calénos ou présents de fruits qu'on se fait a la Noël.

LE SOUPEll. loi

Ces travaux étaient tantôt égayés par des chansons du pays, tantôt accompagnés de quelque légende merveilleuse ou de quelque épouvantable récit des cruautés des pirates.

Dans une salle supérieure remplie de fruits, des enfants et des vieillards s'occupaient de visiter les longues guirlandes de raisins qui pendaient aux poutres du plafond, ou serraient dans des corbeilles les figues odorantes qui séchaient sur des claies de paille.

Plus loin, c'était la lingerie où les lavandières, sous l'inspection immédiate de demoiselle Diilceline, femme de charge, s'occupaient du linge du château et le parfumaient, en mettant dans ses plis plus blancs que la neige desfeuilles d'herbes aromatiques.

Souvent la voix aigre de Dulceline surmontant les joyeuses chansons des lavandières venait réprimander quelques paresseuses.

A côté delà lingerie était enfin la pharmacie du château, oii les paysans des environs trouvaient tous les médicaments indispensables.

Cette pharmacie se trouvait dans les attributions du chapelain du baron, l'abbé Mascarolus, vieux et excellent prêtre , d'une pitié

aiigélique et' d'une naïveté rare. Le chapelain possédait des connaissances médicales assez étendues , et croyait fermement à Tefficacité de l'étrange pharmacopée de ce temps-là.

Malgré la continuelle appréhension des pirates , tous les habitants de la Maison-Forte partageaient la gaîté pour ainsi dire traditionnelle que causait toujours en Provence l'approche de la Noël, la plus joyeuse, la plus grande solennité de Tannée.

Chaque soir avant souper, le baron faisait donc, en compagnie de sa fille, ce qu'il appelait son inspection , c'est-à-dire qu'il parcourait le théâtre des occupations si diverses dont nous venons d'entretenir le lecteur, causant familièrement avec tout le monde, accueillant les demandes, les plaintes, s'impatientant souvent, s'emportant et grondant quelquefois; mais , toujours plein de justice, de bonté , il faisait oublier par sa bonhomie cordiale ses mouvements de vivacité.

Raymond V mettait en valeur une grande partie de ses domaines ; il causait longtemps à la veillée avec ses principaux bergers, vignerons, laboureurs et métayers , surveillait lui-

même ses écuries et sesétables, persuadé de la sagesse de ces deux proverbes provençaux dignes du guetteur du cap de l'Aigle : Liieidoou mestre engraissa (ou cliivaou , l'œil du maître engraisse le cheval.

Bouen pastre, bouen ave y bon berger, bon troupeau.

Le vieux gentilhomme finissait ordinairement sa tournée par une visite à la pharmacie, où il trouvait l'abbé Mascarolus, qui lui donnait une sorte d'état hygiénique de la santé des . habitants du domaine des Ambiez.

Le jour dont nous parlons , Raymond V arriva dans la pharmacie, accompagné de Reine, en passant par la lingerie. On s'occupait des préparatifs de la fête de la Noël dans presque tous les départements du château; mais la confection de la pièce la plus importante de cette solennité était réservée aux soins de la vénérable Dulceline, qui avait prié l'abbé de l'éclairer de ses conseils.

Il s'agissait de la Crèche , sorte de tableau en ralief et colorié, que Ton plaçait le jour de Noël dans la plus belle chambre de l'habitation , château, maison ou chaumière.

104 LE COMMAXDl'UR DE MALTE.

Ce tableau représentait la naissance de l'enfaul Jésus ; on y voyait l'étable, le bœuf, Tàne, saint Joseph, la Vierge tenant sur ses genoux le Sauveur du monde.

Chaque famille, pauvre ou riche, tenait à avoir une Crèche plus ou moins splendide, et ornée de guirlandes de feuillages , de clinquants, et surtout magnifiquement illuminée de petites bougies dont on Tentourait.

Raymond V, entrant dans la lingerie , fut surpris de n'y pas voir Dulceline. Toutes les lavandières firent une respectueuse révérence au baron , qui demanda où était la femme de charge.

— Monseigneur, — dit une jeune fille aux yeux noirs et aux joues couleur de grenade — mademoiselle Dulceline est dans la chambre dé'' philtres, avec M. Tabbé et Théréson ; elle a défendu d'entrer, elle travaille à la Crèche.

— Diable — dit le baron — il me coûte de l'interrompre, mais le souper a sonné, il faut que l'abbé nous dise les grâces.

Il s'avança vers la porte, elle était intérieurement fermée. Il frap[)a.

— Allons , allons , Tabbé , le souper est servi et j'ai une faim de tous les diables.

— Permettez. .. un moment, Monseigneur, — dit Dulceline, nous ne pouvons pas encore vous ouvrir. C'est un mystère !

— Ah! ah ! l'abbé, je vous y prends , vous faites des mystères avec Dulceline— dit joyeusement le vieux gentilhomme.

— Ah ! Monseigneur, Dieu nous garde ! Théréson est avec nous — s'écria la vénérable demoiselle, choquée de la plaisanterie du baron. Ouvrant précipitamment la porte , elle montra une figure pâle, ridée, encadrée dans une fraise et dans un béguin blanc, le tout digne du pinceau d'Holbein.

L'abbé, âgé de cinquante ans, vêtu d'une robe noire et d'un chaperon de même couleur qui lui emboîtait étroitement la tête, avait une figure douce et naïve.

Théréson, au moment où le baron entra, finissait de cacher sous une grande toile la mystérieuse Crèche.

Le baron s'en approchant allait témérairement lever ce voile, lorsque Dulceline s'écria d'un ton suppliant.

10i> LE COMMANDEUR DE MALTE.

— Ah ! Monseigneur, laissez-nous le plaisir de vous surprendre ; soyez seulement assuré que jamais plus belle Crèche n'aura orné la grande salle de la Maison-Forte, et c'est bien le moins, Notre-Dame! puisque M. le commandeur et sa révérence le père Elzéar doivent venir des pays lointains pour assister à la Noël !

— Maujour ! je serais trop malheureux s'ils n'y assistaient pas — s'écria le baron — voilà deux ans que mes pauvres frères n'ont passé ni une nuit ni un jour dans la maison de notre père, et par saint Bernard mon patron , qui m'assiste, le Seigneur nous fera la grâce de nous réunir celte fois.

— Dieu vous entendra, Monseigneur, et je joins mes prières aux vôtres — dit l'abbé. Puis il ajouta : — Monseigneur, avez-vous fait bonne chasse?

— Très bonne , l'abbé , voyez plutôt ! et le baron prit la patte du lièvre que Reine tenait à la main et la montra à l'abbé.

— Si mademoiselle ne garde pas celte i>atte, — dit 1 abbé — je la lui demanderai pour ma pharmacie, en priant toutefois Monseigneur

de me dire si c'est la patte droite ou la patte gauche de Tanimal?

— Eh 1 que voulez- vous faire de cela,rabbé?

— Monseigneur — dit le bon Mascarolus, en montrant un volume ouvert sur la table — j'ai reçu hier ce livre de Paris. C'est le journal de M. de Maucaunys , homme très illustre et très savant , et j'y lis ceci , page 547 : « Recette « pour la goutte. Portez contre la cuisse, en- (f tre les chausses et la chemise du côté ma- « lade, deux pattes d'un lièvre tué entre la € Notre-Dame de septembre et la Noël , mais « avec cette importante observation qu'il faut « se servir de la patte gauche de derrière, si « c'est le bras droit qui est malade; et de la a patte droite de devant, si c'est la jambe ou a la cuisse gauche qui est malade; à l'instant « le mal cessera.*»

* Journal des voyages de M. de Maucaunys^ conseiller du roi en ses conseils cVétat et privé, et lieutenant-criminel au siège présidial de Lyon, où les savants trouveront un nombre infini de nouveautés en machines de mathématiques , expériences physiques, raisonnements de la belle philosophie, curiosités de chimie, outre la description de divers animaux et plantes rares, et plusieurs secrets inconnus pou r le plaisir et la santé, etc., et ce qu'il y a de plus dignes de la connaissance d'un honnête homme dans les trois parties du monde. Paris, Louis Frelaine, au Palais, 1651.

108 LE CO.MMANDELR Dl- MALTE.

— Peste ! Tabbé — s'écria le baron, en riant de toutes ses forces — voilà une belle découverte ; désormais les braconniers diront qu'ils sont apothicaires et qu'ils ne tirent un lièvre à l'affût que pour se procurer des remèdescontre la gouMe !

Le bon abbé, assez embarrassé des sarcasmes du baron, continua de lire pour se donner une contenance, et ajouta : Je vois plus loin, monsieur le baron, page ^77 : « Les cloportes don- « nés aux rossignols hydropiques les guéris- « sent tout-à-fait. »

Ici les rires du bon gentilhomme redoublèrent. Reine, elle-même, malgré sa préoccupation, ne put s'empêcher d'imiter son père.

L'abbé Mascarolus sourit doucement, supporta ces innocentes railleries avec une résignation toute chrétieime, n'essayant môme plus de défendre ses receltes empiriques auxquelles on aurait d'ailleurs trouvé de fréquentes analogies dans les livres les [)lus sérieusement écrits sur Fart de guérir à cette épo |ue.

llaymond V allait se livrer à un nouvel accès degaîté, lorsque Laramée, à la fois majordome, iMaitie-d'hotfîI c't capitaine de la Maison-

LE SOUPEK. lOi»

Foi'te, vint anuonror au baron que le souper Tattendait depuis louglemps.

Laramée, que nous avons vu former l'avantffarde de Tescorte du baron dans les aoriires d'Ollioules, avait une physionomie de vrai pandoure; son teint aviné , sa voix rauque , ses cheveux blancs et ras, sa longue moustache grise et ses continuels jurons n'étaient pas toujours du goût de Dulceline.

Elle accueillit l'entrée du majordome dans le sanctuaire de l'abbé avec une sorte de grondement sourd qui se changea en aigre glapisse î ment, lorsqu'elle vit Laramée s'approcher indiscrètement du voile qui couvrait la mystérieuse Crèche et essayer de le soulever.

--Eh bien !... eh bien!... Laramée — dit le baron — maujourl! voux-tu donc être plus privilégié que ton maîlre, et voir les merveilles queDulcelinecacheà nos yeux. Allons, allons, prends cette lampe et éclaire-nous, vieux soudard.

Puis, se retournant vers i\Iascarolus , Raymond Y ajouta gaîment: — « Puisque, d'après votre beau livre , les cloportes guérissent les rossignols hydropiques, il faudra essayer de

votre remède sur ce vieux drôle , sans cesse menacé d'hydropisie , car c'est une véritable

outre, toujours gonflée de vin à en crever

Du reste, il n'a du rossignol que l'habitude de chanter la nuit, et le diable sait quelles chansons !

— Sans compter, Monseigneur, qu'il chante d'une voix à réveiller tout le château et à faire fuir les buon loli * du sommet de la vieille tour — ajouta la femme de charge.

— Aussi vrai que j'ai bu ce matin deux verres de Saouvo Christian **,les orfraies se connaissent en chouettes, Dulcelinemamie! — dit le majordome d'un air goguenard , en passant avec sa lampe devant la surintendante de la lingerie.

— Monseigneur — s'écria-t-elle — vous entendez l'insolence de maître Laramée.

— Et vous serez vengée, ma chère, je vais

* Surnom provençal de la clionetle Un préjugé populaire vouliit que ces atumaux allassenr boire Thuile fies lampes funéraires des églises. (Villcneuve, Statislique des Bouchesdu lihûne.)

** Sauve-chrélien. Eau-dc-vie dans laquelle on fait infuser des graine» de raisin avec des aromates.

lui faire boire une pinte d'eau à votre santé.

Allons... allons.... marche majordonne la

bonille-abaisse " refroidit.

Le baron, Reine et l'abbé quiltèrentia pharmacie, descendirent un escalier assez rapide, et traversèrent la longue et sombre galerie qui unissait les deux ailes de la Maison-Forte, ils entrèrent dans une vaste salle à manger, brillamment éclairée par un bon feu de hêtre, de racinesd'olivieretdepommesdepin qui répandaient dans cette pièce une odeur balsamique.

L'immense cheminée à grand manteau de pierre, aux chenets de fer massif fumait bien un peu, mais par compensation les fenêtres treillissées de plomb et les lourdes portes ^de chêne ne fermaient pas assez hermétiquement pour que la fumée ne pût s'échapper par leurs nombreuses fissures.

La bise, en s'introduisant ainsi par ces ouvertures, faisait entendre de longs sifflements, victorieusement combattus par les joyeux pétillements du hêtre et les craquements des

* Mets de prédilection des provençaux, sorte de soupe au poisson.

if '2 l.lî tOMMAXDElII'. I)K MALTIÎ

îroiH's crolivie!* qui ilnnibaieiit dans l'aire.

Les murs simplement |,eintsàlaeliaiix, ainsi (jiie le plafond aux grosses poutres de chêne noires et saillantes, n'avaient pour ornements que quelques peaux de renards, de blaireaux et de loups, symétriquement espacées et clouées par les soins du majordome.

Dans les intervalles que ces pelleteries laissaient entre elles, on voyait des lignes à pécher, des armes à chasse, des fouets, dès gaules, et comme curiosités une bride moresque avec son mord tranchant et ses houppes de soie cramoisie.

Sur un dressoir de chêne d'un très beau galbe on voyait une antique et lourde vaisselle d'argent , dont la richesse contrastait singulièrement avec la rusticité presque sauvage de cette salle.

De grandes botrines de verre blanc étaient remplies des vins généreux de la Provence et du Languedoc ; de [)lus petits flacons contenaient des vins d'Es[)agne, qui venaient très facilement et très promptcmeiit deBarceloniie p'jr les bâtiments ( ôtiers.

Quelques valets campagnards, vêtus de ca-

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saques de cadis brun, faisaient le service sous les ordres du majordome; les livrées aux couleurs du baron ne sortant du vestiaire que lors des jours de fêles.

La table oblongue, placée très près du foyer, reposait sur un épais tapis de sparterie. Le reste de la salle était pavé de dalles de grès.

Au haut bout delà table on voyait le fauteuil armorié de Raymond V, à sa droite le couvert de sa lille, à sa gauche le couvert de l'étranger, usage d'une hospitalité touchante.

Au-dessous de cette place, la j;Iace du chapelain.

La table était délicatement et abondamment servie.

Autour d'une énorme soupière de bouillcabaisse composé d'excellentes murènes de la Ciolat, de tronçons de peï-spadou ou espadon, el de dattes de mer, on voyait des gangas ou gelinottes des Pyrénées enlourantune oie sauvage parfaitement rôtie; de l'autre côté, une selle d'agneau de trois mois el un demi-cabri d'un mois justifiaient par leur appétissanle odeur le proverbe culinaire : (^abri d'un mes, agneoû de Ires ^ cabri .d'un mois, agneau de

trois; des coquillages de toute espèce, tels que clovisses , caramboles , ayant surtout la saveur de Roc , comme disent les Provençaux, remplissaient les intervalles laissés entre ces metssubtantiels.

Enfin des hors-d'œuvre fortement salés et épicés, tels que crevettes, langoustes, artichauts, céleris et fenouils crus, formaient une réserve formidable que Raymond V appelait à son aide pour exciter sa soif lorsqu'elle commençait à se tarir.

Cette profusion, qui parait énorme au premier aspect, s'explique facilement par l'abondance des ressources du pays, par la coutume hospitalière de cette époque et par le grand nombre de gens qu'un seigneur de cette époque avait à nourrir.

Les grâces dites par le digne abbé Mascarolus, le baron, sa fille et le chapelain se mirent à table. Laramée prit son poste habituel derrière le fauteuil de son maître.

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