TOME I. il
peau rouge ! qui diable es-tu ? Approche , que fais-iu là ? Appartiens-lu à celte bande?
Le vagabond s'approcha du balcon et répondit :
— Monseigneur, je suis un pauvre artisan ambulant qui cherche à vivre de son travail ; je viens de Bany, je vais à la Ciotat , je suis entré pour savoir s'il n'y avait pas d'ouvrage au château.
— Maujour! s'écria le baron, tu es mon hôte, ne reste pas dans celte cour !
A cette singulière recommandation , les gens de justice se regardèrent effrayés; au même instant le bohémien , avec une merveilleuse agilité , grimpa comme un chat sauvage à l'un des piliers de granit qui supportaient le balcon , et s'assit aux pieds du baron , en dehors de la balustrade, sur une petite saillie formée par les dalles.
L'ascension du bohémien fut si rapide et faite d'une manière si leste , qu'elle excita l'admiration des hôtes de Raymond V.
Celui-ci , le tirant joyeusement par une des mèches de ses longs cheveux noirs , lui dit : Tu grimpes trop bien pour l'arrêter en si beau chemin ; m'est avis , drôle que lu es , que les fenêtres te sont portes, et que les toits le servent de promenade; entre dans la maison , mon garçon , Laramée te donnera un coup à boire.
D'un bond léger, le bohémien passa par-dessus la grille du balcon , et entra dans la galerie qui servait de salle à manqer dans les occasions solennelles , et
LE RECENSEMtNT. iôS
OÙ il trouva les restes du copieux dîner auquel les liôles du baroii venaient d'assister.
Le greffier, resté dans la cour avec son escorte, ne savait que résoudre.
Il contemplait la porte fatale avec une vague inquiétude, pendant que le vieux gentilhomme et ses amis semblaient attendre avec assez d'impatience l'issue de celte scène.
Enfin, maître Isnard, voulant sortir de celte position embarrassante, se retourna vers le baron, et lui dit d'un air solennel : Je prends à témoin les gens qui m'accompagnent de ce qui peutm'arrivcrde messéont, et vous répondrez, monsieur, de toute dangereuse et fallacieuse embuscade qui porterait atteinte à la dignité de la loi ou de la justice ou à notre reeomraandable personne.
— Eh ! maujourî que nous chantez-vous? Persoime ne s'oppose céans à ce que vous fassiez voire office ; mes armes et mon artillerie sont là ; entrez , visitez , comptez , la clef ( st sur la porte.
— Oui , oui , entrez , la clef est sur la porte ! répétèrent en chœur les hôtes du baron , avec un ricanement qui parut au greffier d'un sinistre augure.
Ce dernier , exaspéré , mais se tenant fort éloigné de la fâcheuse por;e , dit à son scribe :
— Clerc, allez ouvrir cette porte... et finissons.
— Mais, maître Isnard...
— Obéissez... clerc... obéissez, dit le greffier en se reculant encore.
— Mais , maître Isnarii . . .
El le pauvre scribe iiionlrait son registre qu'il lonait d'une main, et sa plume qu'il tenait de l'autre...
— Je n'ai pas les mains libres. Il faut que je-puisse dresser le procès-verbal en toute occurrence; s'il éclate quelque maléfice derrière cette porte, ne dois-je pas à l'instant même le coucher sur le procès-verbal?
Ces raisons parurent faire quelque impression sur le greffier.
— Petit Jean, ouvrez cette porte, dit-il alors à son xaquais.
— Monsieur , je n'oserais , reprit Petit Jean , en se reculant derrière son maître.
— M'entendez-vous, misérable!
— Oui, monsieur; mais je n'oserais... il y a là quelque sorcellerie.
— Mais , niaugrebleu ! *
— Le salut de mon âme en dépendrait, monsieur, que je ne l'ouvrirais pas, dit Petit Jean d'un ton résolu.
— Allons!,., allons !... dit le greffier avec un dépit concentré; et en s'adressanl aux hallebardiers : — Il sera dit. .. mes braves, que vous seuls agirez en hommes dans cette sotte affan-e ! Ouvrez cette porte et que cette scène ridicule se termine...
Les deux gardes firent un mouvement de retraite , et l'un d'eux répondit :
— Écoutez-donc, maître Isnard, nous sommes ici pour vous prêter main-forte autant que nous le pouvons, si l'on se rebelle contre vos ordres... mais on
LE RECENSIÎMENT. 157
ne VOUS empêche pas crenlrer... la clef est sur la porte... entrez donc tout seul , s'il vous plaît.
— Comment? un vieux pandour comme toi, tu as peur !
Le hallebardier secoua la tôle et dit :
— Écoutez , maître Isnard , les pertuisanes et les épées ne valent rien ici... Ce qu'il faudrait, ce serait un prêtre avec son étole et tenant à la main son goupillon.
— Michel a raison, maître Isnard, dit l'autre garde, m'est avis qu'il faudrait faire , comme pour l'exorcisme des dauphins de l'an passé (i).
— Si ce chien de Bohême ne s'était pas lâchement échappé , dit le greffier en frappant du pied avec rage , il eût ouvert cette porte.
Puis tournant machinalement la tête , le greffier aperçut à presque toutes les fenêtres de la Maison-Forte des figures d'hemmes et de femmes qui, à demi cachées derrière les vitres, semblaient regarder curieusement dans la cour.
Plus par amour-propre que par courage , maître Isnard, se voyant le point de mire de tant de personnes, marcha déUbérément vers la porte, et mit la main sur la clef.
A ce moment le cœur lui manqua.
(1) CésardeNoslradamus raconte, en 1632, la fabuleuse histoire <lc dauphins si fOroccs qu'ils dévorèrent plusieurs mariniers du port et parurent menacer la ville d'une invasion. Heureusement le clergé les exorcisa et ils disparurent.
15S LE COMHA.NDESjR DE MALTE.
11 entendit dans le magasin un bruit sourd et une sorte d'agitation extraordinaire qui jusqu'alors n'avaient pu frapper ses oreilles.
Ces sons rauques , voilés , n'avaient rien d'humain .
Un charme magique semblait attacher la main du greffier à la clef de la porte.
— Allons... greffier, mon fds , l'y voilà... t'y voilà... cria un des hôtes en battant des mains.
— Je gage qu'il a aussi chaud qu'au mois d'août, quoique le vent souffle de la tramontane , dit un autre.
— Laissez-lni le temps d'invoquer son patron et de faire un vœu, reprit un troisième.
— Son patron est saint Couard , dit le sieur de Signerol , il lui fait sans doute le vœu de ne plus jamais braver aucun autre péril, s'il le délivre de celui-ci.
Poussé à bout par ces railleries , et réfléchissant qu'après tout Raymond V n'était pas assez cruel pour lui faire courir un danger réel, le greffier tira la porte à lui en se reculant brusquement.
Le greffier fut à l'instant rudement renversé par le choc de deux taureaux de la (Camargue (pii s'élancèrent de retaille en baissant la lêle et on poussant des hurlements sourds et bizarres ; car on les avait muselés.
Ces deux animaux n'étaient pas de haute taille , mais ils somblaient pleins de vigueur.
LE llECL.NStMENT. 159
L'un était fauve, rayé de brun foncé , l'autre (iiiii noir (le jais.
Le premier usage qu'ils firent de leur liberté, fut de bondir , de creuser la terre avec leurs pieds de devant et de lâcher de se débarrasser de leur muselière.
L'apparition des deux taureaux fut saluée par les cris de joie, par les buées et par les bravos des hùles du baron.
— Eh bien ! greffier, ton inventaire? cria Raymond V en se tenant les côtes et en donnant un libre cours à son hilarité. Allons , clerc , couche sur ton procèsverbal mes taureaux Nicolin et Saturnin. Ah ! tu demandes les armes que je possède ; les voilà. C'est avec les cornes de ces compères de la Camargue que je me défends... Eh ! maujour! je vois à tapeur que tu reconnais que ce sont des armes sérieuses et olfensives... Allons, greffier, étiquette Nicolin et inventorie Saturnin...
— Mort Dieu! s'écria le sieurde Signerol, ce sont les taureaux qui ont l'air de vouloir faire l'inventaire des hauts-de-chausse du greffier et de son clerc.
— Notre-Dame ! malgré son embonpoint , le greffier a fait une voile qui ferait honneur à un toréador,
— Et le clerc... comme il serpente à traveis les arbres ! on dirait une belette eflaréc.
— Noël ! Noël ! Nicolin a un morceau de son manleau !
Il est inutile de dire que ces différentes exclamations
signalaient les phases de la course improvisée dont Raymond V donnait le régal à ses convives.
Les taureaux s'étaient en effet misa la poursuite du greffier et de son scribe, qu'ils voulaient d'abord attaquer ; les hallebardiers et Petit Jean s'étaient prudemment rangés le long de la muraille.
Grâce aux arbres dont la cour était plantée , le greffieret son clerc purent, pendant quelques moments, échapper aux graves atteintes des taureaux , en se cachant et en courant d'arbre en arbre.
Mais bientôt leursforces les trahirent. La peurparalysa leurs mouvements , ils allaient être foulés aux pieds par ces farouches animaux. Il faut le dire à la louange de Raymond V , malgré la brutalité de sa plaisanterie sauvage , il aurait été désolé de voir un dénoùment tragique à cette aventure.
Heureusement l'un des hallebardiers cria :
— Maître Isnard... moulez à un arbre, vile... vite, pendant que le taureau se retourne.
Malgré son embonpoint, le greffier suivit le conseil du hallebardier, et s'élanç.ant au tronc d'un sycomore, il s'y cramponna des genoux, des pieds et des mains, et commença lourdement son ascension , en faisant des efforts inouïs.
Le baron et ses hôtes, voyant que l'homme de loi ne courait plus aucun danger, recommencèrent leurs cris et leurs plaisanteries. Le clerc , plus leste que le greffier, fut bientôt en sûreté au sommet d'un sycomore.
— Maître Bruin (i) est enfin arrivé, gare à Tenfourchure ! s'écria Rajniond V en riant aux larmes des efforts du greffier qui lâchait de se mettre à cheval i;ur une des maîtresses branches de l'arbre au sommet duquel il était arrivé avec tant de peine.
— Si le greffier a l'air d'un vieil ours qui se cramponne à son poteau, dit un autre, le clerc a l'air d'un vieux singe grelottant , à le voir ainsi claquer des mâchoires...
— Allons... allons, à la besogne, clerc, où est ta plume, ton encre et ton registre? Tu es en sûreté maintenant, griffonne Ion grimoire! s'écria le sieur de Signerol.
— Attention , attention ! le tournoi recommence ! s'écria un convive. C'est Nicolin contre un hallebardiec.
— Largesse!... largesse pour Nicolin ! !
Voyant les deux hommes de loi à l'abri de leurs cornes, les deux taureaux s'étaient retournés vers les hallebardiers.
Mais l'un de ceux-ci, s'acculant contre le mur, piqua si vigoureusement l'animal au nez et à l'épaule , que le taureau n'osa tenter une nouvelle attaque et s'en reiDurna en bondissant au milieu de la cour.
Voyant le courage du hallebardier, le baron s'écria :
— Ne crains rien ! mon brave, tu auras une pistole pour boire a ma santé, et je te fournirai le vin gratis...
(i; Nom populaire de l'ours.
142 LE COMMANbEUR DE MALTE.
puis, s'adressant à l'invisible Laramée, le vieux gealilhomme s'écria : Dis au berger d'envoyer ses chiens, et qu'ils fassent rentrer ces camargouins chez eux. La danse du greffier et du clerc a assez duré.
A peine le baron avait-il cessé de parler , que trois chi'ns de berger , de grande taille , sortirent d'une porte enlre-bâillée et coururent droit aux taureaux. Ceux-ci, après quelques façons , finirent par rentrer au galop dans leur écurie, le prétendu magasin d'armes et d'artillerie de la Maison-Forte , ainsi que le disait traîtreusement l'écritcau.
Le greffier et son clerc , se voyant délivrés du péril, n'osèrent pourtant pas encore descendre de leur position presque inexpugnable. En vain Laramée, portant deux verres pleins sur un plateau , vint de la part du baron leur offrir le coup de l'étrier , leur disant , ce qui était vrai , que le pont était remis en place , et que les chevaux et les mules les attendaient dehors.
— Je ne sortirai pas d'ici que mon clerc n'ait dressé procès-verbal de l'énorme attentat dont le baron, votre maître, vient de se rendre coupable à notre égard! s'écria le greffier d'une voix essoufflée , en s'essuyant le front, car il ruisselait de sueur, malgré le froid. Vous nous réservez peut-être quelque autre mauvais traitement , mais monseigneur le gouverneur , et au besoin monseigneur le cardinal me vengera. . . et maugreblcu ! il ne restera pas pierre sur pierre de cette maison maudite que Satan confonde...
Hayniorid V, tenant à la main un grand fouet de
chasse, descendit dans la cour, donna deux pisloles au hallebardier qui avait bravement combattu le taureau , et s'avança vers Tarbre au moment où le greffier lulminail ses menaces.
— Qu'est-ce à dire, drôle? dit le baron en faisant claquer son fouet.
— Je dis, s'écria le greffier, je dis que monseigneur le maréchal ne laissera pas celte offense impunie, et qu'à mon arrivée à Marseille où il se trouve , je lui dirai tout... je...
— Eh ! maujour ! s'écria le baron en faisant de nouveau claquer son fouet, je l'espère bien, que tu lui diras tout! c'est justement pour que lu le lui dises... que je l'ai reçu de la sorte , afin qu'il apprenne le cas que je fais de ses ordres. Maujour I s écria le vieux gentilhomme en ne pouvant maîtriser sa colère, la noblesse provençale a su , dans le dernier siècle , chasser de sa province l'insolant duc d'Épernon et ses Gascons, comme indigne de la commander , et elle ne chasserait pas un Vitry , un misérable assassin ! . . . qui se conduit en bandit italien ! qui laisse nos côtes sans défense, qui nous oblige à nous garder nous-mêmes et qui veut nous ôter les moyens de résister aux pirates? Horsd'ici... drôle, et va rédiger ton grimoire ailleurs que chez moi.
— Je ne descendrai pas ! s'écria le greffier.
— Veux-tu donc que je t'enfume sur ton arbre comme un blaireau dans le tronc d'un saule ? s'écria le baron.
Ooyant Raymond V capable de tout , maître Isnard
iU LE COMMANDEUR DE MiLTE.
descendit lentement de son arbre. Son scribe , qui était resté muet, imita ses mouvements et il arriva à terre en même temps que son maître.
— Tiens, lui dit le baron! en mettant quelques pièces d'argent dans la main du scribe, tu boiras à la sanlé du roi , notre comte. Tout ceci n'est pas de ta faute, clerc.
— Je vous défends d'accepter une obole , s'écria le greffier.
— Vous serez obéi , maître Isnard , dit le scribe. Ce sont deux écus d'argent et non pas une obole. Et il empocha le présent.
— Et moi, j'ajouterai dans mon procès-verbal que vous avez tenté de corrompre mes agents ! s'écria le greffier.
— Hors d'ici , hors d'ici, bête puante (1) ! dit le baron en faisant encore claquer son fouet.
— Vous donnez aux gens une étrange hospitalité, baron des Anbiez, dit le greffier avec amertume.
Ce reproche parut affecter profondément Raymond V ; il s'écria : Maujour ! tout le pays sait que le seigneur comme le pauvre ont toujours trouvé franc asile et loyale hospitalité dans cette maison. Mais je suis et je serai toujours sans pitié pour les tyranneaux du cardinal tyran. Hors d'ici, te dis-je , ou je le fouaille comme un chien en défaut.
— Il sera bien dit, s'écria le greffier pourpre de
fl) On nomme ainsi en terme de vénerie renards , blaireaux , rouine», etc.
rage, en marchant à reculons et en se dirigeant vers le pont, il sera bien dit que vous avez voulu attenter à la vie d'un officier de la justice du roi , et que vous l'avez chassé de chez vous à coups de fouet , au lieu de lui laisser paisiblement exécuter les ordres de Son Eminence monseigneur le cardinal et de monseigneur le maréchal.
— Oui, oui, tu diras tout cela à ton maréchal, et tu ajouteras que, s'il vient ici , quoique j'aie la barbe grise , je me charge de lui prouver l'épée à la main et la dague au poing qu'il n'est qu'un assassin gagé et que son maître le cardinal (que Dieu en préserve le roi ) n'est qu'une manière de pacha chrétien , mille fois plus despote que le Turc... Tu lui diras qu'il prenne garde de nous poussera bout... parce que nous pourrions nous souvenir à temps d'un noble prince , frère d'un noble et bon roi pour le moment aveuglé par ce faux prêtre, cousin de Belzébuth. Tu lui diras, enfin, que la noblesse de Provence, lassée de tant d'outrages, aimerait autant avoir pour comte souverain Gaston d'Orléans, que le roi de France... puisqu'à cette heure le roi de France est Richelieu !
— Prenez garde , baron , dit tout bas le sieur de Signerol. Vous allez trop loin.
— Eh ! maujour ! s'écria l'impétueux baron , ma tête répond de mes paroles , mais j'ai un bras , Dieu merci, pour défendre ma tête! Hors d'ici, drôle. Ouvre bien tes longues oreilles et referme-les bien pour tout retenir ! Quant à nos canons et nos munitions , tu n'en
EUGÈNE SUE. — TOME I. i''
verras rien. Nous renoncerons à nos armes, quand les chiens prieront les loups de leur couper les pattes et de leur arracher les dents... Hors d'ici, te dis-je , et répète mes paroles... et pis encore, si bon te semble...
Le greffier étant arrivé à la grille traversa rapidement le pont , suivi de son clerc et de ses gardes , et lança en montant à cheval un foudroyant anathème sur la maison du baron.
Raymond V, ravi de son équipée, rentra avec ses hôtes et retourna se mettre à table , car Theure du goûter était à peu près venue.
La fin de la journée se passa dans la joie au milieu des gais propos que suscita cette aventure.
D'une des fenêtres du château Honorât de Berrol avait assisté à cette scène. Sachant Topiniâtreté de son futur beau-père , il n'avait tenté aucune remontrance, mais il ne put s'empêcher de frémir en songeant aux paroles imprudentes qu'avait prononcées Raymond V au sujet de Gaston d'Orléans.
CIIAHTRE XI.
Plusieurs jours s'étaient passés depuis que maître Isnard, le greftier, avait été si vertement chassé de la Maison-Forte des Anbiez.
La conduite du baron envers les envoyés du maréchal , duc de Vitry, avait été généralement approuvée par la noblesse des environs.
Un très-petit nombre de gentilshommes s'était soumis aux ordres du gouverneur.
Maître Isnard, éiabli dans une hôtellerie de la Ciotat, avait envoyé un exprès à Marseille , afin d'avertir M. de Vitry des vives résistances qu'il rencontrait au sujet du recensement des armes.
La bourgeoisie se rangeait ordinairement du côté de !a noblesse et du clergé qui défendaient les droits et les privilèges provençaux.
Les trois états , clergé sacré , noblesse illustre , république et provençales communautés , ainsi que les nomme César de Nostradamus (I), se soutenaient contre Tonnemi commun, c'est-à-dire contre tout gouverneur qui ne semblait pas digne aux Provençaux de régir leur pays ou qui attaquait leurs privilèges.
Néanmoins, il y avait quelquefois des scissions passagères entre la noblesse et la bourgeoisie, lorsque les intérêts particuliers se trouvaient en jeu.
Maître Isnard était arrivé à la Ciotat dans nn moment favorable à ses ressentiments contre Raynaond V.
L'un des consuls de la ville , maître Talebard-Talebardon; soutenait au nom de la ])ourgeoisie un procès contre le baron , au sujet de certains filets de pêche appelés madragues , que le seigneur des Anbiez avait fait établir illégalement , disait le consul , dans une anse où il se prétendait le droit de pêche, ce qui portait un grand préjudice aux intérêts de la ville.
Quoique les habitants de la Ciotat eussent en mainte occasion trouvé secours et appui auprès du baron, quoiqu'à la dernière descente des pirates, il eût, à la tête de ses gens armés, vaillamment combattu et presque sauvé la ville, la reconnaissance des citoyens n'allait pas jusqu'à une soumission absolue aux volontésdc Raymond V.
1) Uisloire de Provence.
Le consul Talebard-Talebardon , antagoniste personnel du baron, exagérant encore les torts de ce dernier, avait envenimé la question, de telle sorte qu'une assez grande irritation se manifestait déjà parmi les bourgeois.
Arrivant sur ces entrefaites, maître Isnard exploita ces disseniiments , aviva le feu , parla longuement de sa cruelle réception à lu Maison-Forte. Quoiqu'il ne fût pas du pays, il parvint à faire envisager l'outrage qu'on lui avait fait comme une question de noble à bourgeois.
Le greffier décida les consuls à se renfermer dans leur dignité et à poursuivre rigoureusement le baron devant le tribunal des prud'hommes de mer, au lieu de continuer des négociations amiables alors entamées.
Une fois dans ces dispositions malveillantes, les esprits ne s'arrêtèrent pas là. On oublia les services réels que Raymond V avait rendus à la ville, son hospitalité généreuse , le bien qu'il faisait aux environs , pour se souvenir qu'il était injurieux , colère et toujours prêt à lever sa houssine.
On exagéra les dégâts que ses chiens faisaient pendant ses chasses; on parla de la façon brutale dont il avait traité les bourgeois lors de leurs représentations au sujet de la madrague ; enfin, depuis l'apparition du greffier à la Ciotat, on commença à parler du seigneur des Anbiez comme d'un véritable tyran féodal.
Pendant que l'orage grossissait de ce côté, le calme le plus parfait régnait dans la Maison-Forte.
Raymond V buvait et chassait de plus belle ; d une activité non pareille , presque chaque jour, en parcourant ses domaines, il allait visiter ses voisins dans leurs gentilhommières, afin , disait-il , d'entretenir le feu sacré ou plutôt Tanimadversion générale contre le maréchal de Vitry, demandant à chacun sa signature au bas d'une manière de supplique adressée au roi.
Dans ce manifeste , la noblesse provençale lui demandait formellement le renvoi du maréchal , rappelant à Louis XIII que son père de glorieuse mémoire, le bon , le grand Henri , avait dans de pareilles circonstances rappelé le duc d'Epernon pour faire droit aux justes doléances du pays.
Enfin !a noblesse exprimait dans cet acte ses rcspecUieux regrets de ne pouvoir obéir aux ordres du cardinal , en renonçant au droit d'armer leurs maisons, leur propre salut leur commandant d'être toujours en état de défense.
Redoublant d'activité, le baron retrouvait , disait-il, ses jambes et ses bras de vingt ans dans celte croisade contre le maréchal de Vitry.
Telle était la physionomie morale de la Maison- Forte , quelques jours après l'événement dont nous avons parlé.
On n'a pas oublié le bohémien qui, venu à la suite du greffier , avait , sur l'invitation du baron , escaladé le balcon d'une n)anière si leste et si surprenante.
Pour nous servir d'une expression toute moderne et
LE EOHEMiEN. 151
toute spéciale , le bohémien vagabond était devenu très à la mode dans la rustique et guerrière habitation de Raymond V.
D'abord il avait raccommodé une foule (luslensiles de ménage avec une adresse remarquable.
Puis Eclair, \ù lévrier favori du baron , s'étant luxé une patle, le bohémien alla cueillir sur la montagne certaines herbes au clair de lune , en entoura soigneusement la partie malade, et le lendemain Eclair put déployer ses jarrets nerveux sur les bruyères roses des vallées et des plaines baroniales.
Ce n'est pas tout, Mistraou, le cheval favori de Raymond V, avait été blessé à la fourchette par un caillou tranchant ; au moyen d'une mince plaque de fer adroitement placée dans l'échancrure du fer, le bohémien obtint une sorte de ferrure à la turque, qui préserva désormais de toute atteinte le pied douloureux de Mistraou.
Le baron raffolait du bohème. Dame Dulceline elle même , malgré sa sainte horreur pour ce mécréant qui, n'ayant pas été baptisé , ne portait aucun nom chrétien , s'apprivoisa quelque peu , lorsque le mécréant lui eut donné de merveilleuses recettes pour colorier des grains de verre, empailler des oiseaux et faire d'excellentes liqueurs.
Le bon abbé Mascarolus n'était pas moins sous le charme , grâce à quelques spécifujucs pharamineux dont le bohémien lui avait donné le secret. Le seul chagrin du digne chapelain était de trouver le vaga-
bond fort rétif et fort sauvage à Tendroit de sa conversion.
Tel était le côté sérieux des avantages du bohémien.
Il joignait à cela les talents les plus variés et les plus agréables; il avait dans une petite cage deux charmants pigeons privés qui montraient une intelligence surhumaine; son âne étonnait les gens de la Maison- Forte , par la grâce avec laquelle il marchait sur ses pieds de derrière ; enfin le bohémien jouait avec des balles de fer et des poignards, aussi bien que le meilleur jongleur indien ; il était aussi bon tireur que le plus adroit carabin ; enfin , pour abréger Ténumération des nombreux talents d'agrément de ce vagabond , il chantait à merveille en s'accompagnant d'une sorte de guitare moresque , à trois cordes.
C'est sans doute à ce talent qu'on devait attribuer le sobriquet du chanteur , seul nom sous lequel le bohémien était, disait-il, connu de ses camarades.
Stéphanette avait la première signalé à sa maîtresse le nouveau troubadour; de fait, quoiqu'il fût plutôt laid que beau, les traits mobiles et expressifs du bohémien avaient presque du charme, lorsqu'il faisait eniendre ses chants d'une mélodie suave et mélancolique.
Il faut se figurer la vie calme , monotone des habitants de la Maison-Forte, pour comprendre Le succès du bohémien.
Reine, obsédée par Stéphanette, consentit à l'entendre.
Honorât de Berrol , de co»cert avec sa fiancée , s'était rendu à Marseille, à^'insû de Raymond V, afin de juger de l'effet que produiraient les plaintes du greffier.
Dans le cas où le baron aurait eu quelque chose à craindre. Honorai devait aussitôt en prévenir Reine et employer riiiiluencc d'un de ses parents, ami du maréchal , pour calmer les ressentiments que l'imprudente conduite du baron pouvait soulever.
Reine crut donc trouver une distraction à ses pensées , en écoutant les chants ^u bohémien.
L'image de l'inconnu la poursuivait de plus en plus. Les circonstances mystérieuses , bizarres, qui avaient si étrangement exalté ses souvenirs , l'intéressaient et l'effrayaient à la fois ; pourtant , voulant ou plutôt croyant mettre un terme^ cette romanesque aventure, elle avait , à la grande joie d'Hpnorat , fixé son mariage au lendemain de la fête de INoël; et pourtant plus le moment approchait , plus Reine se repentait de sa promesse.
Descendant au fond de so# cœur, elle se demandait avec effroi si elle ji'ij^iait plus autant son fiancé que par le passé,.. Mâ^ cette question était vague... la jeune fille n'osait,' pour ainsi dire , écouter la réponse que lui faisait sa conscience. «
Reine était do^c assez Iristement assise dans la tourelle qui lui sen'ait de salon , lorsque Stéphanelte entra et dit à sa maîtresse :
— Mademoiselle , voici le chanteur ; il est dans la galerie, puis-je le faire entrer?
15i LE COMMANDEUR DE MALTE.
— A quoi bon ? dit Reine avec insouciance.
— A quoi bon, mademoiselle? mais à vous distraire de ces sorcelleries qui vous tourmentent. Quel dommage que ce mécréant soit un mécréant! Vraiment, mademoiselle , depuis qu'il a quitté son surcot de cuir et que monseigneur lui a fait présent d'un pourpoint écarlate , il a l'air d'un gendarme ; de plus , il a la langue dorée , je vous en réponds. Est-ce qu'il n'a pas fallu, s'il vous plaît , lui donner le ruban couleur de feu que j'avais autour de ma tête , pour nouer son collet? sans cela , il n'aurait jamais osé, disait-il, se présenter devant mademoiselle.
— Je vois , mon enfant , que tu l'es sacrifiée, dit Reine en souriant malgré elle ; je doute seulement que Luquin le félicite beaucoup de ce beau dévouement. Mais quand revient-il , ce brave capitaine ?
— Ce soir ou demain matin , mademoiselle ; des pêcbeurs l'ont rencontré près de Fréjus , il était obligé de régler la marche de sa larlane sur celle des pesants bâtiments qu'il ramenait de Nice pour les escorter.
— Et il trouvera bon , crois-tu , que tu donnes des rubans à ce chanteur vagabond?
— Notre-Dame ! qu'il le trouve bon ou mauvais , peu m'importe, il s'agissait de procurer une distraction à ma chère maîtresse... je n'ai pas dû hésiter pour un méchant bout de ruban...
— Ah!.. Stéphanetle... Stéphanelte... tu es bien coquette , j'ai vu plus d'une fois les yeux noirs et perçants de ce vagabond s'arrêter sur les tiens 1
— Cela montre , mademoiselle , qu'il approuve le goût de Luquin , et mon capitaine ne peut qu'en être flatté, dit la jeune fille en souriant.
— Tu as tort... lu fâcheras ton fiancé, reprit Reine avec une expression plus sérieuse.
— Ab ! ma bonne maîtresse , ne peut-on aimer loyalement, tendrement son fiancé et se divertir des flatteries d'un vagabond étranger, comme vous le dites.
Reine prit pour une allusion à ses propres pensées cette réponse à laquelle Stéphanette n'avait réellement attaché aucun sens.
Elle regarda sévèrement sa suivante en lui disant d'un air impérieux : Stéphanette !
Le naïf et joli visage de la jeune fille prit tout à coup une expression si triste , elle leva sur sa maîtresse ses grands yeux si douloureusement surpris et dans lesquels une larme brillait déjà, que Reine lui tendit la main en lui disant :
— Allons , allons , tu es une folle. . . mais une bonne et honnête fille.
Stéphanette , souriant dans ses larmes , baisa avec une tendre reconnaissance la main de sa maîtresse , et dit en essuyant ses yeux du bout de ses doigts effilés : Dois-je faire entrer le chanteur, mademoiselle?
— Allons donc, puisque tu le veux, que le sacrifice de ton beau ruban couleur de feu le serve à quelque chose, au moins.
Stéphanette sourit d'un air malin, sortit, et rentra suivie du bohémien.