‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 30 sur 48 · LA GUZLA DE L ÉMIR · texte numérisé non relu

LA GUZLA DE L ÉMIR

— II vint ! s'écria Reine avec enthousiasme , ah ! le noble cœur !

— Oh ! oui, le plus noble des nobles cœurs ! répéta le bohémien avec exaltation; il daigna, lui si grand, lui si puissant, venir pendant cinq jours, chaque soir, dans notre pauvre demeure... Comment vous dire sa bonté touchante, presque filiale? Hélas! si ma mère n'avait pas eu en elle le germe d'une maladie mortelle , les chants de l'émir l'auraient sauvée.. . car l'effet qu'ils produisaient sur elle tenait du prodige... Mais elle mourut du moins presque sans souffrir... dans une extase profonde. Cette guzla!... c'était celle de l'émir; il me l'a donnée... Grâce à elle , les derniers moments de ma mère ont été paisibles... pauvre mère!...

Une larme brilla un moment dans les yeux noirs du bohémien ; puis , comme s'il eût voulu chasser ces souvenirs douloureux , il reprit vivement la guzla , et dit ces autres stances d'une voix hère et exaltée , en faisant vibrer l'instrument sonore.

« Le nom de l'émir est sacré dans sa tribu : qu'il le t dise et nous mourrons...

« Pas un n'est plus brave... pas un n'est plus beau... « pas un n'est plus noble.

< Il a vingt ans à peine, et son nom est déjà l'effroi c des autres tribus.

« Son bras est délicat comme celui d'une femme , « mais il est fort comme celui d'un guerrier.

i Son visage est riant , est beau comme celui du < génie qui apparaît dans les rêves des jeunes filles !

« mais il est quelquefois terrible comme celui du < génie des batailles!!...

« Sa voix charme et séduit comme un philtre ma- « gique , mais elle éclate aussi quelquefois comme le 4 clairon. »

Dans son enthousiasme, le bohémien s'approcha de Reine , et lui dit , en ouvrant le médaillon incrusté dans le manche de la guzla : — Voyez... voyez... s'il n'est pas le plus beau des mortels!

La jeune fille regarda le portrait... et poussa un cri de surprise, presque d'effroi... ce portrait était celui de l'étranger des roches d'OUioules , qui avait sauvé la vie à son père.

A ce moment , on ouvrit la porte du salon de Reine, et elle vil paraître Honorât de Berrol , suivi du capitaine Luquin Trinquetaille , arrivant de INice sur la tartane la Sainte-Epouvante des Moresques , avec la grâce de Dieu.

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