‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 29 sur 48 · LA GUZLA DE I.'^MIR · texte numérisé non relu

LA GUZLA DE I.'^MIR

quoiqu'il y eût quelque chose de guttural dans sa pronoricialion arabe.

Reine échangea un regard de surprise avec sa suivante en entendant ce langage d'une recherche orientale , qui contrastait singulièrement avec réiat de ce vagabond.

— Mais cette guzla , ainsi que vous appelez cet instrument, comment la possédez-vous?

Le bohémien secoua mélancoliquement la tête , et répondit :

— C'est une triste chanson que celle-là , mademoiselle. 11 y a là plus de larmes que de sourire.

— Dites, dites! s'écria Reine vivement intéressée par la tournure romanesque de cet incident. Racontez comment cette guzla est entre vos mains. Vous semblez être au-dessus de votre condition.

Le bohémien poussa un profond soupir, attacha un regard perçant sur Reine, et fit entendre quelques accords qui vibrèrent longtemps sous les voûtes sonores de la tourelle.

■ — Mais l'histoire de cette guzla ? dit Reine avec une impatience de jeune iille.

Le vagabond , sans répondre , fit de la main un geste suppliant. Il commença à chanter en s'accompagnant avec goût , ou plutôt en jouant en sourdine des motifs d'une tendre mélancolie , pendant que , de sa voix douce et grave, il disait les stances suivantes.

Quoiqu'il manquât de mesure et de rime , ce lan-

i6fli LE COMMANDEUR DE MALTE.

gage avait un certain charme étrange. Le bohémien commença :

« Lointain est le jiays où je suis né ; les sables du « désert Tentourent comme une mer aride.

« Je vivais là près de ma mère : elle était pauvre, « elle était vieille, elle était aveugle.

1 J'aimais ma mère, comme les malheureux aiment i ceux qui les aiment.

i Ma mère était triste , triste , bien triste depuis

< qu'elle avait perdu la vue.

« J'allais dans la vallée chercher des fleurs.

« Elle tâchait de se consoler de ne pas voir leurs « riantes couleurs en sentant leur parfum.

« La voix d'un fds est toujours douce à l'oreille « d'une mère...

1 Je lui parlais ; elle souriait quelquefois.

« Mais ne plus voir ! mais ne plus voir ! cela l'ac-

< câblait.

i Elle tomba peu à peu dans un morne déses- « poir.

« Avant ce désespoir , s'appuyant sur mon bras , t elle sortait ; elle aimait à aller s'asseoir, au soleil « couchant , sous les orangers du jardin du jeune et 1 brave émir de noire tribu.

« La douce chaleur du soleil ranimait ma mère.

« Elle se plaisait au frais murmure des cascades , «I qui semblaient chanter en tombant dans leur bassin « de marbre.

< Un jour qu'elle regrettait plus amèrement encore

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c que de coutume sa vue perdue, elle refusa de sorlir K désormais.

€ Je la priai... je pleurai , elle fut inflexible.

i Retirée dans le coin le plus solitaire de notre « demeure, sa tête vénérable enveloppée dans sa

< mante noire , elle restait immobile.

I Elle ne voulut plus manger, elle voulut mou-

< rir.

d Depuis un long jour, depuis une longue nuit, elle € avait tout refusé.

1 En vain je disais : Ma mère... ma mère...

< comme vous aussi je mourrai.

« Elle restait silencieuse et sombre.

< Je pris sa main... sa main déjà glacée ; je tâchai « delà réchauffer de mon haleine : elle voulut retirer « sa main. «

En disant ces mots, la voix du bohémien avait une telle expression de tristesse , les sons qu'il lira de sa guzla avaient un caractère si mélancolique, que Reine et Stéphancite échangèrent en silence leurs regards baignés de larmes. Le bohémien continua, sans s'apercevoir de rémotion qu'il causait.

i II faisait nuit.

« Une belle nuit pourtant ! à travers la fenêtre ou-

< verte de notre maison... on voyait un ciel étoile ; la « lune argentait la plaine; on n'entendait aucun bruit... t aucun...

* Si , oh si ! on entendait la respiration fiévreuse « de ma pauvre mère.

« Tout à coup au loin... bien loin , très-loin , s'é- « leva un léger bruit.

« C'était comme le doux et faible écho d'une voix K chantant dans le ciel.

ï Bientôt une bouffée de brise , toute chargée du « parfum des citronniers, apporta des sons plus dis- « lincts.

« Je tenais toujours la main glacée de ma mère... « je la sentis tressaillir.

« Cette voix céleste approchait... approchait.

I Les accords d'un instrument mélodieux l'accora- « pagnaient et lui donnaient un charme inexprimable.

« Ma mère tressaillit encore... elle releva sa tête... « elle écoula... pour la première fois depuis bien des « heures, elle donna quelques signes de vie.

« A mesure que les accents enchanteurs arrivaient « jusqu'à nous, on eût dit que ma mère renaissait.

« Je sentis sa main se réchauffer. . . je sentis sa main « presser la mienne.

i J'entendis sa voix... enfin... sa voix jusqu'alors « muette... — ]\Ion enfant !... ces chants me vont à <! l'âme... ils me calment... Des larmes... oh! des . larmes... enfin des larmes, j'avais tant besoin de <i pleurer.

« Et je sentis deux larmes brûlantes. .. tomber sur «( mon front.

« Oh ! ma mère... ma mère! — Silence... mon « enfant... tais-toi, dit-elle en mettant une doses « mains sur ma bouche, et me montrant de l'autre la

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« fenêtre, écoute la voix, écoute... la voilà... la

< voilà... i

Reine, profondément émue , serra la main de Stéplianelle en secouant la tète avec une touchante expression de pitié.

Le bohémien continua :

« La lune de mon pays rayonne comme le soleil de « ce pays- ci.

« A sa clarté passa lentement le jeune émir, monté « sur Azïb, son beau cheval blanc.

« Azïb , doux comme Tagneau , courageux comme « le lion , blanc comme le cygne.

i L'émir laissait flotter ses rênes d'or sur le cou 4 d'Azib. Heureux , il chantait un amour heureux, en « saccompagnant de sa guzla.

< Ses chants n'étaient pa.s joyeux ; ils étaient ten-

< dres, ils étaient mélancoliques.

1 II passa en chantant.

« — Silence... enfant... silence, dit tout bas ma

< mère en me serrant convulsivement la main , cette « voix divine me fait tant de bien !...

1 Hélas! peu à peu la voix s'éloigna, l'émir était 1 passé, la voix s'affaiblit; puis bientôt on n'entendit « plus rien... plus rien... pas un son.

1 — Ah ! je retombe dans la misérable horreur de

< ma nuit, dit ma mère. On eût dit que cette harmo-

< nie céleste en dissipait les ténèbres... Hélas!...

< hélas!... Et elle se tordait les mains avec déscs-

< poir.

€ Hélas ! toule la nuit elle pleura.

< Le lendemain , son déses|toir augmenta , sa raison i s'afl'aiblit ; dans son délire... elle m'appela méchant

< fils, elle m'accusait de ne plus lui faire entendre « cette voix ; si elle n'entendait plus cette voix , elle « allait mourir.

« Elle allait mourir, en effet. Depuis bien des iieures t elle avait refusé toute nourriture. Que faire? que « faire?

« L'émir de notre tribu était le plus puissant des « émirs.

« S'il levait son djerid , dix mille de ses cavaliers « montaient à cheval.

« Son palais éiait digne du sultan... ses trésors

< immenses. Hélas ! comment oser seulement conce- « voir la pensée de lui dire : Viens par tes chants arra- « cher à la mort une pauvre vieille femme infirme et « désespérée.

« Et pourtant cela... je l'osai. Ma mère n'avait peut- * être |)Iu8 que quelques heures à vivre... je me rendis « au palais... v

— Et l'émir ! s'écria Reine profondément émue et intéressée, tandis que Stéphanetie, non moins attendrie que sa maîtresse , joignait les mains avec admiration.

Le bohémien jeta aux deux jeunes filles un regard d'une iiîdéfinissable tristesse , et dit , en interrom|)ant cette espèce d'improvisation et en posant sa guitare sur ses genoux : — Une femme fui ma mère , me dit l'émir, et il vint.

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