TOME I
péril pour le baron. Le maréchal a dépêché deux de ses gens pour s'enquérir des laits.
— Mais, Luquiu, que vcnail-il dire pour la pêche?
— Il venait vous annoncer que les consuls renvoyaient leur discussion avec votre père pour les droits de pêche , par devant le conseil des prud'hommes pêcheurs. Vous le voyez , Reine , ces nouvelles , quoique graves, n'ont rien de menaçant... et...
— Comment croyez-vous que le maréchal envisage la conduite de mon père? dit Reine précipitamment, en interrompant encore Honorât.
Celui-ci la regarda avec autant de surprise que de chagrin.
— Mon Dieu, Reine, qu'est ce que cela signifie? Ne devons-nous pas être unis dans quelques jours ? à la Noël? Vous est-il donc importun de m'eniendre vous parler de mon amour?
Reine fit un soupir et baissa la lête sans répondre.
■ — Tenez , Reine ! s'écria Honorât avec amertume, depuis un mois , il se passe en vous quelque chose d'inexplicable... vous n'êtes plus la même, vous êtes distraite, préoccupée , taciturne ; quand je vous parle de notre union prochaine , de nos projets , de notre avenir, vous me répondez avec contrainte... encore une fois, ceci n'est pas naturel. Qu'avez-vous à me reprocher ?
— Rien... rien... Oh! rien... Honorât, vous êtes le meilleur, le plus noble des hommes !
— Mais enfin , il y a huit jours encore , vous avez
JALOUSIE. nt
vous-même formellement annoncé à voire père , que vous désiriez que notre mariage eût lieu à la Noël , lors même que les événements empêcheraient votre oncle, le commandeur, et le père Elzéar d'y assister !
— C'est vrai...
— Eh bien !... avez-vous changé d'avis? Est-ce un nouveau délai que vous demandez ? Vous ne me répondez pas... mon Dieu !... Qu'est-ce que cela signilie? Reine... Reine... Ah ! je suis bien malheureux !
— Mon ami, ne vous désespérez pas ainsi... ayez pitié de moi... tenez... je suis folle... je suis indigne de votre affection, je vous tourmente, vous si bon... si noble...
— Mais enfin... qu'avez-vous ? que voulez-vous? — Je ne sais... je souffre... je... tenez. ..je vous dis
que je suis folle, folle et bien misérable... croyez-moi. Elle cacha son front dans ses mains. Honorât, au comble de l'étonnement, la contemplait avec une douloureuse angoisse.
— Ah ! s'écria-t-il , si je connaissais moins la pureté de votre cœur ; si l'évidence même ne m'empêchait pas de concevoir le moindre soupçon, je croirais qu'un rival m'a remplacé dans votre cœur... Mais non, non, si cela était, je connais votre franchise, vous me l'avoueriez sans rougir; car vous êtes incapable de faire un choix indigne... Mais alors, qu'est-ce donc? Il y a un mois vous m'aimiez tant... disiez- vous... depuis un mois , qu'ai-je fait pour démériter auprès de vous?... Ah 1 c'est à devenir insensé!...
Et Honorât de Berrol , en proie à un violent chagrin , abîmé dans les plus tristes réflexions , marchait à grands pas en gardant un profond silence.
Reine, accablée, n'osait dire un mot. Un moment sur le point de tout avouera Honorât, la honte l'avait retenue ; elle ne pouvait d'ailleurs encore distinguer nettement ses impressions.
Le récit du bohémien , l'incroyable hasard qui venait de lui mettre sous les yeux le portrait de Tinconnu, augmentaient encore sa curiosité et l'intérêt romanesque qu'elle éprouvait, malgré elle, pour cet étranger.
Mais ce sentiment était-il de l'amour? D'ailleurs quel était cet homme? Le bohémien le disait émir de sa tribu ; mais à Marseille, lui et ses deux compagnons avaient au contraire passé pour Moscovites ; comment dévoiler la vérité à travers tant de mystères?... Et puis enfin, reverrait-elle jamais cet homme? N'était-il pas idolâtre? Le trait touchant raconté par le bohémien était-il réel ?
Abîmée dans ce chaos de pensées confuses , Reine ne trouvait pas un mot à répondre à Honorât.
A quoi bon lui avouer ce secret inexplicable ? Si Reine eût senti son alfection pour son fiancé décroître ou se modifier, avec sa loyauté ordinaire elle n'eût pas hésité à tout dire à Honorât ; mais elle éprouvait pour lui la même tendresse grave et calme, la même confiance, la même vénération un peu craintive.
Si quelquefois, en quittant la Maison - Forte , et
encouragé par Raymond V, Honorât appuyait ses lèvres sur le front de la jeune fille, elle souriait sans ressentir aucun trouble.
Rien ne lui semblait changé dans son attachement pour Honorât , et pourtant elle voyait arriver avec inquiétude, avec angoisses, le jour de son mariage.
Sans doule, ce manque de confiance envers Honorât était blâmable; mais Reine devinait, par un instinct tout féminin, qu'il était aussi dangereux qu'inutile de parler à son fiancé des étranges préoccupations de son cœur.
Honorât paraissait profondément chagrin. Reine se reprocha de ne lui avoir pas dit un mot pour l'apaiser ; elle allait sans doute obéir à celle touchante inspiralion , peut-être même , une fois dans celle voie de confiance et de sincérité, lui eût-elle tout avoué; l'air irrité d'Honorat arrêta soudain la parole sur ses lèvres...
A force de chercher en vain la cause du refroidissement cl de la bizarre conduite de Reine , frappé tout à coup de quelques vagues souvenirs, se rappelant que, depuis un mois environ, le seigneur de Signerol était venu à la Maison-Forte un peu plus souvent que d'habitude. Honorai vil foUemeui dans cet homme l'objet des nouvelles préférences de Reine.
Celle pensée était d'autant moins fonilée , que la jeune fille , causant avec son fiancé le jour de l'aventure du greffier, avait blâmé le seigneur de Signerol en termes presque méprisants , l'accusant d'exciter encore l'humeur impétueuse de Raymond V. En un
i'i/i LE COMMANDEUR DE MALTE.
mot , M. de Signerol n'avait peut-être jamais dit un mot en particulier à mademoiselle des Anbiez.
Honorai, dans son état d'irritation et de douleur, devait accueillir tout soupçon capable de lui expliquer Tétrangc changement de Reine.
Une fois ce soupçon admis, il fut indigné de la manière dédaigneuse dont Reine lui avait parlé de cet homme grossier ; il vit dans ce langage la dissimulation la plus perfide.
Reine était à ses yeux doublement coupable. Libre de sa main , elle pouvait lui dire franchement d'y renoncer , au lieu de l'entretenir dans un douteux espoir. Une fois cette fausse donnée acceptée , M. de Berrol ne trouva que trop de sujets d'y rattacher les bizarreries qui le frappaient depuis quelque temps dansla conduite de Reine. 11 alla jusqu'à s'imaginer que ^e bohémien était un émissaire de M. de Signerol.
Le trouble récent de Reine le confirma dans cette fausse idée. Ne pouvant cacher cette prévention, il dit tout à coup à Reine :
— Avouez, mademoiselle, qu'il est au moins étrange que vous receviez familièrement chez vous un vagabond bohémien. 11 me semble que , s'il n'avait fait que chanter, vous n'eussiez pas été si embarrassée, si émue , lorsque je suis entré ici.
Honorât, dans sa colère, n'avait fait ce reproche à Reine qu'à tout hasard ; une fois ces paroles dites, il en eut honte. Quel fut donc son étonnenieni, son dépit,
sa douleui", de voir Reine rougir cl baisser les yeux , sans répondre un seul mot.
Elle pensait au portrait de l'inconnu , à raventure qui s'y rattachait; elle ne savait si les paroles d'Honorat y faisaient allusion.
Le trouble de la jeune fille confirma le chevalier dans ses doutes ; il s'écria avec amertume :
— Ah! Reine!... jamais je ne vous aurais crue capable de vous oublier jusqu'à compromettre vos intérêts les plus chers en les confiant à un tel misérable.
— Que voulez-vous dire, Honorât? Je ne vous comprends pas? Voici la première fois que vous prononcez de telles paroles !
— C'est que voici la première fois que j'ai la certitude d'être votre jouet! s'écria-t-il incapable de se contenir.
— Mais, en vérité, vous ne pensez pas à ce que vous dites!
— Je dis... je dis... que maintenant je m'explique vos hésitations , votre contrainte , votre embarras ; mais ce que je ne m'explique pas... c'est que vous ayez la cruauté de faire jouer un rôle avilissant à un honuno qui vous avait voué sa vie tout entière.
— Mais, Honorât... vous perdez la tète... Je ne mérite pas vos reproches.
— De deux choses l'une... ou depuis un mois vous songez à notre mariage , ou vous n'y songez plus. Si vous n'y songez plus , vous vous êtes jouée de l'amour d'un honnête homme... Si vous y songez malgré
l'amour que vous avez dans le cœur... c'est odieux!
Quoique les soupçons d'Honorat fussent absurdes, Reine, frappée de ces mois qui offraient une allusion si frappante à sa situation , garda le silence.
Honorât interpréta ce silence comme un aveu de la duplicité de Reine.
— Vous ne répondez rien...; vous ne pouvez répondre. Je ne m'étais donc pas trompé ! Ce bohémien est le secret émissaire de M. de Signerol.
— De M. de Signerol ? s'écria Reine. Mais vous n'y songez pas... Je n'ai jamais adressé la parole à cet homme que devant mon père. . . Vous savez d'ailleurs le cas que je fais de lui !
— Pour mieux dissimuler , sans doute, ce glorieux penchant?
— M. de Signerol... M. de Signerol... Mais vous êtes fou...
— Cessons celte comédie, mademoiselle; depuis un moment je ne vous ai pas quittée des yeux ; j'ai remarqué voire trouble , votre rougeur , quand je suis venu à parler du bohémien. Cessons celte comédie, vous dis-je !
Soit fierté, soit chagrin , soit dépit de ne pouvoir expliquer la cause de son embarras, soit enfin qu'elle fût blessée des paroles acerbes d'IIonorat , Reine , redressant la tête avec dignité , dit à son fiancé :
— Vous avez raison , Honorât ; ne continuons pas une pareille discussion : elle est peu digne de vous et de moi. Puisque vous me jugez si mal... puisque sur
les soupçons les plus fous vous basez l'accusation la plus ignominieuse... je vous rends voire parole , et je reprends la mienne.
— Ah ! c'élaii là sans doute votre but, mademoiselle ; il a fallu que j'oubliasse presque ce que je vous devais pour vous forcer à la franchise. Eh bien! soit ! que ces plans de bonheur sur lesquels je fondais ma vie entière soient oubliés ! Que les vœux les plus chers de votre père , de voire famille , soient foulés aux pieds... Vous avez assez d'empire sur le baron pour le faire condescendre à vos desseins ; je vous assure que je ne m'y ojjposerai pas...
A ce moment , on entendit les talons éperonnés de Raymond V, et il entra précipitamment en tenant un papier à la main.