‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 33 sur 48 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Raymond V paraissait beaucoup trop courroucé pour remarquer l'expression de tristesse et de chagrin empreinte sur les traits des deux fiancés.

S'adressant à Honorât , il s'écria :

— Maujour ! sais-iu bien ce que Trinqueiaille vient de m'apprcndre? Croirais-tu, mon fils, que les bourgeois de la Ciotal , ces vils pourceaux que j'ai souvent engraissés de mes bienfaits ou que j'ai sauvés de la dent des chiens barbaresques , veulent m'assigner demain dimanche devant les cinq prud'hommes de mer pour notre contestation de pèche... Et l'abbé prétend que...

180 Llî COMMANDEUR DE MALTE.

Puis , se retournant vers la porte , le baron s'écria : — Mais avancez donc, Tabbé ; où diable êtes-vous fourré ?

Le bon chapelain montra sa longue figure entre les deux pans de la portière ,.car il s'était discrètement tenu dans l'antichambre.

— L'abbé , reprit Raymond V , l'abbé prétend qu'il est souverain , s'il vous plaît? Ce beau tribunal! composé du père Cadaoû, le marchand de poissons, et de quelques autres tritons mangeurs d'ail , qui possèdent à peine à eux tous une barque et un filet ; maujour ! me senfants , me voyez-vous mis au ban de ces vieux drôles !

— Monseigneur , dit l'abbé Mascarolus , la juridiction des prud'hommes de mer en matière de pêche est suprême et sans appel. Elle a été confirmée par lettres patentes de Henri 11 en 4357 , de Charles IX en 1564, et du roi notre comte en 1622. C'est une des plus vieilles coutumes des communautés provençales. 11 n'y a pas d'exemple que noble , prêtre ou bourgeois, ail décliné sa juridiction... et monseigneur...

— Assez, l'abbé... assez, dit brusquement le baron; s'ils ont l'impudence de me citer... je n'aurai pas la faiblesse d'obéir à leurs citations... quand même elle me serait faite en vertu des lettres patentes de tous les rois que l'abbé vient de nous décliner... Aux patentes, moi, j'apporterai des titres et des privilèges concédés par d'autres rois à ma maison pour les ser-

vices que leur a rendus ma famille. Mes madragues et mes filets resieront où ils sont , et par le diable ! j'en ferai faire bonne garde.

— Monsieur, permettez-moi , dit Honorât.

— Monsieur ? Eh ! pourquoi diable m'appelles-lu monsieur? s'écria le baron en interrogeant Honorât.

Celui-ci jeta un douloureux regard sur Reine , comme pour lui faire comprendre que , grâce à elle , il ne pouvait plus désormais donner ce tendre nom à Raymond V.

Honorât reprit d'une voix émue : — Eh bien ! puisque vous le désirez... mon père...

— Ah çà ! qu'est-ce qu'il a donc? demanda le baron à sa fille d'un air étonné. Eh ! sans doute , je veux que tu m'appelles ion père... puisque tu es... ou plutôt puisque lu seras mon fils dans quelques jours.

Reine rougit, baissa les yeux et resta muette.

— Eh bien! voyons, parle donc maintenant, dit le vieux gentilhomme à Honorât , qu'avais-tu à médire?

— D'après ce que j'ai su , reprit celui-ci , les consuls, exciiés par le greffier Isnard, ont manifesté quelques sentiments hostiles contre vous, mon père : ne craignez-vous pas que les bourgeois et que les pêcheurs se joignent à ces méchantes gens ? s'ils vous voient refuser de paraître. . . et. . .

— Moi... craindre ces drôles... mais je m'en moque comme d'un éperon cassé ! s'écria impétueusement le vieux gentilhomme. J'ai de père en fils le droit de poser des madragues et des filets dans l'anse de Cas-

trembaou , je persisterai dans mon droit , quand tous les pêcheurs de la côte d'ici à Sifour s'y opposeraient.

— Le fait est, monseigneur , dit l'abbé, que, bien qu'ils puissent être contestés , vous avez des droits. Vos titres et privilèges de pêche remontent à l'an 1 22 i , le quatorzième jour des calendes de février , régnant Philippe , roi de France , lequel titre a été enregistré par Bertrand de Cornillon...

— Eh 1 qu'ai-je besoin de l'autorité des Bertrand et des Corniilon! s'écria le baron ; le fait vaut le droit... et j'ai la force par-dessus le droit... Maiijour! a-t-on vu pareille chicane? Quels bélîtres 1 !... moi qui les ai toujours soutenus et défendus ! Ah ! qu'ils viennent encore s'adresser à moi !

— Ah! mon bon père!... ils vous trouveraient encore ce qu'ils vous ont toujours trouvé... généreux et bon...

— Je le crois bien, comment pourrais-je me venger de ces butors, si ce n'est en leur montrant qu'un gentilhomme est d'une meilleure souche qu'eux ?

— Ah ! je reconnais bien là monseigneur, dit l'abbé. S'il voulait seulement faire examiner ses litres par les prud'hommes...

— Comment! faire examiner? J'ai chassé à coups de fouet un greffier envoyé par un duc et pair, maréchal de France , et j'irais me soumettre à l'arbitrage de ces vieilles jaquettes goudronnées, qui descendront de leur misérable barque pour monter à leur tribunal. . . j'irai nie découvrir devant de vieux drôles qui auront

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