‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 35 sur 48 · I.\ SUMMATIUM. 1S · texte numérisé non relu

I.\ SUMMATIUM. 1S

— Il ne s'agit pas de cela , maîlre Laraïuée , dit Stépbanetie d'un ion sec. Où donc monseigneur va-t-il avec ce carrosse? Est-ce aujourd'hui, est-ce demain qu'il s'en doit servir?

— Demain saura aujourd'hui, et après-demain saura demain, mademoiselle, dit brusquement le majordome choqué de l'air impérieux de Sléphanette; et il ajouta entre ses dents : — Voilà la colombe transformée en pie-grièche.

Pendant cette conversation, Luquin Trinquetaille s'était approché de Sléphanette. Le capitaine avait tâché de prendre uu air à la (ois digne , froid et suprêmement dédaigneux.

— Ma chère petite, dit -il à Stéphanette d'un ton dégagé , ne trouvez-vous pas que c'est une jolie couleur... la couleur de feu?

Stéphanette tourna la tête en regardant derrière elle, et dit .à Luquin :

— Votre chère petite? Si c'est à Jeannette la lavandière que je vois là-bas que vous adressez cette question, il faut parler plus liaut.

— Ce n'est pas à Jeannette que je parle, entendezvous ! s'écria Luquin en perdant patience. . . Jeannette , toute lavandière quelle est, n'aurait pas l'audace... l'etiVonlerie de donner un ruban à un vagabond bohémien.

— Ah! nous y voilà..., dit la malicieuse fille. Décidément ce ruban fait sur vous l'effet d'une banderole écarlale sur ww lauroau de la Camari'nc.

— Puissé-je être un taureau de la Camargue, et à doubles cornes, ce vagabond en sentirait la pointe. Mais il n'importe , ce mécréant payera cber son insolence ; que je meure si je ne lui coupe pas les oreilles pour les clouer au mât de ma tartane...

— Ce serait plutôt de sa langue que vous devriez être jaloux , mon pauvre Luquin ; car jamais trouvère du bon roi René n'a plus tendrement chanté —

— C'est donc la langue que je lui arracherai. . . mille doubles diables!...

— Voyons , n'allez pas faire d'extravagances , Luquin. Le bohémien est aussi courageux, aussi adroit qu'un gendarme.

— Giand merci de votre pitié, mademoiselle!., mais je ne me bats pas avec un chien... je le bats.

— Oui ; mais le chien a quelquefois de bonnes dents qui mordent bien serré, je vous en préviens.

— Que je sois maudit ! si vous n'êtes pas la plus diabolique créature que je connaisse , s'écria Trinquetaille. Je crois , par saint Elme , mon patron , que je me battrais demain en champ clos contre cette face cuivrée, que vous diriez : Notre-Dame pour le bohème!...

— Sans doute, je le dirais.

— Vous le diriez ! ! !...

— Mais, oui. Ne faut-il pas être du parti du faible contre le fort, du petit contre le grand? Ne faudrait-il pas au moins encourager le pauvre homme qui irait affronter le bras redoutable et formidable du capitaine i\ela Sainlc-Epouvanle des Moresques?

— Sainte croix! vous plaisantez, Stéphanette, et je n'en ai nulle envie.

— Cela se voit bien.

— Oîi est ce vaurien , ce vagabond?

— Voulez-vous que j'aille m'en informer sur l'heure ? Aucune recherche ne me sera plus agréable.

— C'est trop fort ; vous vous jouez de moi. Eh bien, adieu ! Tout est rompu , entendez-vous , tout est rompu entre nous.

Stéphanette haussa les épaules , et dit : — Pourquoi dites-vous ces vanités-là ?

— Comment , des vanités !

— Sans doute, des imaginations.

— Des imaginations ! Ah ! vous croyez?... Des imaginations?... eh bieni vous verrez. Ne croyez pas me prendre avec vos càlineries... je les connais... larmes de crocodile.

— Ne dites pas cela , Luquin... Je vais vous forcer à vous mettre à genoux devant moi , et à me demander pardon de votre sotte jalousie.

— Moi... à genoux !... moi... vous demander pardon ! Ah ! ce serait joli... Ah! ah!... moi à genoux... devant vous?...

— A deux genoux , s'il vous plaît.

— Ah ! ah ! l'idée est plaisante , sur ma parole!...

— Allons, allons, à l'instant même... ici... à cette place.

— Mademoiselle , vous êtes folle.

— M. Luqiiiii , dans votre iniérêî, faites-le donc , je vous prie...

— ïarare!

— Prenez garde...

— ïa, ta, la, la, la, dit le capitaine en chantonnant entre ses deiits , et en se levant en mesure sur la pointe des pieds, pour retomber sur ses talons.

— Une fois, deux l'ois; vous ne voulez pas vous mettre à genoux , et me demander pardon de votre folle jalousie?...

— J'aimerais mieux , voyez-vous , m'étrangler de mes propres mains.

— Luquin, vous savez que je veux ce que je veux. Si vous refusez ce que je vous demande, c'est moi qui vous dirai adieu... Et je ne reviendrai pas , moi , songez-y.

— Allez, allez; vous rencontrerez peut-être le bohémien sur la route.

Sléphanetle ne dit pas un mol, se retourna brusquement et s'éloigna.

Luquin fut assez brave pendant quelques instants, puis son courage faiblit; enfin, voyant que la jeune lille marchait d'un pas ferme, délibéré, sans retourner la têle, il la suivit, et d'une voix suppliante :

— Stéphanctte!

La jeune fi!!e doubla ie pas.

— Stéphauetle... Sléphanelte , soyez donc raisonnable , vous savez bien que je vous aime.

Elle marcha toujours.

— Enfin , mille diables ! est-ce qu'il est possible que je vous demande pardon de ma jalousie , quand j'ai vu que...

Elle doubla le pas.

— Stéphanetle, eb bien! voyons... En vérité vous m'ensorcelez... vous me faites faire tout ce que vous voulez.

Elle ralentit un peu son pas.

— Au fait, non, mille fois non, c'est absurde, je suis plus faible qu'un enfant.

Stéphanetle sembla courir.

Il fallut que le capitaine de la Sainte-Epouvante des Moresques fît jouer ses longues jambes de héron pour l'atteindre, en disant d'une voix étouffée : — Eh bien I voyons, diabolique créature que vous êtes... on fera ce que vous voudrez... me voici à genoux... seulement arrèiez-vous un moment... eh bien! oui... j'ai eu tort... ètes-vous satisfaite?... Est-il possible d'être aussi lâche ! murmura Luquin en manière de parenthèse. Et il reprit : — Eh bien ! oui... j'ai eu tort d'être jaloux... de... ce... mais au moins , arrêtez-vous... je ne puis pas courir après vous en marchant sur mes genoux... puisque j'ai eu tort, vous dis-je.

Stéphanetle ralentit peu à peu sa marche et s'arrêta tout à fait , et dit à Luquin sans tourner la tête.'

— A genoux.

— Mais j'y suis... j'y suis... Heureusement pour ma dignité d'homme, ce pan de muraille me cache aux yeux de ce vieux bavard de majordome , dit Euquin.

192 LE COMiMANDEUR DE MALTE.

— Répétez comme moi.

— Oui , mais au moins retournez la tête , Sléphanette, que je vous voie, ça me donnera du courage.

— Répétez... répétez d'abord ; voyons, dites : J'ai eu tort d'être jaloux de ce pauvre bohémien.

— Hum!... j'ai eu tort d'être jaloux... de... ce... hum ! de ce gueux de bohémien...

— Ce n'est pas cela... de ce pauvre bohémien.

— De ce pauvre bohémien. . . répéta Luquin avec un profond soupir.

— Il était tout simple que Stéphanette lui donnât un ruban.

— Il était... hum !... il était tout simple que Stéphanette lui... hum... Ces mots semblaient étrangler le capitaine qui toussait fortement. . . hum ! . . . hum!

— Vous êtes bien enrhumé , mon pauvre Luquin... répétez donc : Il était tout simple que Stéphanette lui donnât un ruban.

— Lui donnât un ruban.

— Très-bien... car j'ai son cœur. Et tout ceci n'est qu'une folie de jeune fille, et je sais bien , moi, qu'elle n'aime que son Luquin , dit rapidement Stéphanette.

Puis, sans donner à son fiancé le temps de se relever et de répéter ces douces paroles , Stéphanette se retourna vivement pendant qu'il était encore à genoux, lui donna un baiser sur le front , et disparut par un passage de la cour, avant que le digne capitaine , aussi ravi que surpris , ait pu faire un pas.

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