I.\ SUMMATIUM. 1S
— Il ne s'agit pas de cela , maîlre Laraïuée , dit Stépbanetie d'un ion sec. Où donc monseigneur va-t-il avec ce carrosse? Est-ce aujourd'hui, est-ce demain qu'il s'en doit servir?
— Demain saura aujourd'hui, et après-demain saura demain, mademoiselle, dit brusquement le majordome choqué de l'air impérieux de Sléphanette; et il ajouta entre ses dents : — Voilà la colombe transformée en pie-grièche.
Pendant cette conversation, Luquin Trinquetaille s'était approché de Sléphanette. Le capitaine avait tâché de prendre uu air à la (ois digne , froid et suprêmement dédaigneux.
— Ma chère petite, dit -il à Stéphanette d'un ton dégagé , ne trouvez-vous pas que c'est une jolie couleur... la couleur de feu?
Stéphanette tourna la tête en regardant derrière elle, et dit .à Luquin :
— Votre chère petite? Si c'est à Jeannette la lavandière que je vois là-bas que vous adressez cette question, il faut parler plus liaut.
— Ce n'est pas à Jeannette que je parle, entendezvous ! s'écria Luquin en perdant patience. . . Jeannette , toute lavandière quelle est, n'aurait pas l'audace... l'etiVonlerie de donner un ruban à un vagabond bohémien.
— Ah! nous y voilà..., dit la malicieuse fille. Décidément ce ruban fait sur vous l'effet d'une banderole écarlale sur ww lauroau de la Camari'nc.
— Puissé-je être un taureau de la Camargue, et à doubles cornes, ce vagabond en sentirait la pointe. Mais il n'importe , ce mécréant payera cber son insolence ; que je meure si je ne lui coupe pas les oreilles pour les clouer au mât de ma tartane...
— Ce serait plutôt de sa langue que vous devriez être jaloux , mon pauvre Luquin ; car jamais trouvère du bon roi René n'a plus tendrement chanté —
— C'est donc la langue que je lui arracherai. . . mille doubles diables!...
— Voyons , n'allez pas faire d'extravagances , Luquin. Le bohémien est aussi courageux, aussi adroit qu'un gendarme.
— Giand merci de votre pitié, mademoiselle!., mais je ne me bats pas avec un chien... je le bats.
— Oui ; mais le chien a quelquefois de bonnes dents qui mordent bien serré, je vous en préviens.
— Que je sois maudit ! si vous n'êtes pas la plus diabolique créature que je connaisse , s'écria Trinquetaille. Je crois , par saint Elme , mon patron , que je me battrais demain en champ clos contre cette face cuivrée, que vous diriez : Notre-Dame pour le bohème!...
— Sans doute, je le dirais.
— Vous le diriez ! ! !...
— Mais, oui. Ne faut-il pas être du parti du faible contre le fort, du petit contre le grand? Ne faudrait-il pas au moins encourager le pauvre homme qui irait affronter le bras redoutable et formidable du capitaine i\ela Sainlc-Epouvanle des Moresques?
— Sainte croix! vous plaisantez, Stéphanette, et je n'en ai nulle envie.
— Cela se voit bien.
— Oîi est ce vaurien , ce vagabond?
— Voulez-vous que j'aille m'en informer sur l'heure ? Aucune recherche ne me sera plus agréable.
— C'est trop fort ; vous vous jouez de moi. Eh bien, adieu ! Tout est rompu , entendez-vous , tout est rompu entre nous.
Stéphanette haussa les épaules , et dit : — Pourquoi dites-vous ces vanités-là ?
— Comment , des vanités !
— Sans doute, des imaginations.
— Des imaginations ! Ah ! vous croyez?... Des imaginations?... eh bieni vous verrez. Ne croyez pas me prendre avec vos càlineries... je les connais... larmes de crocodile.
— Ne dites pas cela , Luquin... Je vais vous forcer à vous mettre à genoux devant moi , et à me demander pardon de votre sotte jalousie.
— Moi... à genoux !... moi... vous demander pardon ! Ah ! ce serait joli... Ah! ah!... moi à genoux... devant vous?...
— A deux genoux , s'il vous plaît.
— Ah ! ah ! l'idée est plaisante , sur ma parole!...
— Allons, allons, à l'instant même... ici... à cette place.
— Mademoiselle , vous êtes folle.
— M. Luqiiiii , dans votre iniérêî, faites-le donc , je vous prie...
— ïarare!
— Prenez garde...
— ïa, ta, la, la, la, dit le capitaine en chantonnant entre ses deiits , et en se levant en mesure sur la pointe des pieds, pour retomber sur ses talons.
— Une fois, deux l'ois; vous ne voulez pas vous mettre à genoux , et me demander pardon de votre folle jalousie?...
— J'aimerais mieux , voyez-vous , m'étrangler de mes propres mains.
— Luquin, vous savez que je veux ce que je veux. Si vous refusez ce que je vous demande, c'est moi qui vous dirai adieu... Et je ne reviendrai pas , moi , songez-y.
— Allez, allez; vous rencontrerez peut-être le bohémien sur la route.
Sléphanetle ne dit pas un mol, se retourna brusquement et s'éloigna.
Luquin fut assez brave pendant quelques instants, puis son courage faiblit; enfin, voyant que la jeune lille marchait d'un pas ferme, délibéré, sans retourner la têle, il la suivit, et d'une voix suppliante :
— Stéphanctte!
La jeune fi!!e doubla ie pas.
— Stéphauetle... Sléphanelte , soyez donc raisonnable , vous savez bien que je vous aime.
Elle marcha toujours.
— Enfin , mille diables ! est-ce qu'il est possible que je vous demande pardon de ma jalousie , quand j'ai vu que...
Elle doubla le pas.
— Stéphanetle, eb bien! voyons... En vérité vous m'ensorcelez... vous me faites faire tout ce que vous voulez.
Elle ralentit un peu son pas.
— Au fait, non, mille fois non, c'est absurde, je suis plus faible qu'un enfant.
Stéphanetle sembla courir.
Il fallut que le capitaine de la Sainte-Epouvante des Moresques fît jouer ses longues jambes de héron pour l'atteindre, en disant d'une voix étouffée : — Eh bien I voyons, diabolique créature que vous êtes... on fera ce que vous voudrez... me voici à genoux... seulement arrèiez-vous un moment... eh bien! oui... j'ai eu tort... ètes-vous satisfaite?... Est-il possible d'être aussi lâche ! murmura Luquin en manière de parenthèse. Et il reprit : — Eh bien ! oui... j'ai eu tort d'être jaloux... de... ce... mais au moins , arrêtez-vous... je ne puis pas courir après vous en marchant sur mes genoux... puisque j'ai eu tort, vous dis-je.
Stéphanetle ralentit peu à peu sa marche et s'arrêta tout à fait , et dit à Luquin sans tourner la tête.'
— A genoux.
— Mais j'y suis... j'y suis... Heureusement pour ma dignité d'homme, ce pan de muraille me cache aux yeux de ce vieux bavard de majordome , dit Euquin.
192 LE COMiMANDEUR DE MALTE.
— Répétez comme moi.
— Oui , mais au moins retournez la tête , Sléphanette, que je vous voie, ça me donnera du courage.
— Répétez... répétez d'abord ; voyons, dites : J'ai eu tort d'être jaloux de ce pauvre bohémien.
— Hum!... j'ai eu tort d'être jaloux... de... ce... hum ! de ce gueux de bohémien...
— Ce n'est pas cela... de ce pauvre bohémien.
— De ce pauvre bohémien. . . répéta Luquin avec un profond soupir.
— Il était tout simple que Stéphanette lui donnât un ruban.
— Il était... hum !... il était tout simple que Stéphanette lui... hum... Ces mots semblaient étrangler le capitaine qui toussait fortement. . . hum ! . . . hum!
— Vous êtes bien enrhumé , mon pauvre Luquin... répétez donc : Il était tout simple que Stéphanette lui donnât un ruban.
— Lui donnât un ruban.
— Très-bien... car j'ai son cœur. Et tout ceci n'est qu'une folie de jeune fille, et je sais bien , moi, qu'elle n'aime que son Luquin , dit rapidement Stéphanette.
Puis, sans donner à son fiancé le temps de se relever et de répéter ces douces paroles , Stéphanette se retourna vivement pendant qu'il était encore à genoux, lui donna un baiser sur le front , et disparut par un passage de la cour, avant que le digne capitaine , aussi ravi que surpris , ait pu faire un pas.