I.A SOJIMATIO.X
ie malin inêiiie de leur audience crié sur le port : Achetez... aclielez la bouUle-abaissc ! Une populace que ma famille a toujours comblée... Dans son dernier voyage à Alger pour racheter des captifs , vniii brave et bon frère Elzéar n'a-t-il pas ramené de Barbarie cinq habitants de la Ciolat? Mon frère le commandeur, il y a trois ans, n'a-t-il pas donné la chasse avec sa galère noire à cinq ou six ebebeks qui, croisant sur la côte, empêchaient leurs courses et qui ont fui devant la capitane du commandeur comme une nuée de moineaux devant un faucon ? Et ce sont ces gens-là qui m'accusent!... Au diable... qu'ils m'envoient leur greffier, et ils verront comment je raccueillerai... j'ai justement une lanière neuve à mon fouet... Mais assez parlé de ces misères. Donne-moi ton bras , ma fille. Il fait un temps superbe , nous allons nous promener ; viens avec nous. Honorai.
— Votis m'excuserez... mon père... j'ai besoin chez moi... et je ne pourrai vous accompagner...
— Tant pis... alors, va-t'en vite... pour revenir plus vile encore... Je ne crains rien <ie ces imbéciles moutons parqués dans la Ciotat , mais s'ils faisaient quelques lentalives sur mes madragues... j'aurais besoin de toi... pour m'erapècher, dans mon premier mouvement, d'en faire pendre plusieurs par Lararaée, au-dessus de mes filets, en manière d'épouvantaiis.
Puis le baron , cédant à son caractère mobile et impétueux, changea de ton et dit gaiement à l'abbé : Or , si je faisais pendre quelques-uns de ces insolents,
ce serait grave, car je ne sache pas que vous ayez quelque recette pharamineuse contre la pendaison ?
— Je vous demande pardon, monseigneur, on m'a dit récemment, je n'oserais l'affirmer... qu'en faisant boire au palient , avant son exécution , une grande quantité d'eau ferrée... qui, pour ainsi dire, enveloppe, baigne le principe vital et se fond avec lui... et que si, d'autre part, le patient porte sur la peau nue quelques grosses pierres magnétiques ou d'aimant, la force dudit aimant est telle, que, malgré l'agitation de la pendaison, il retient dans le corps le principe vital saturé de fer, vu son irrésistible puissance d'attraction sur ce métal.
— Notre-Dame!... voilà un merveilleux remède; eh ! qui vous l'a enseigné ?
— Un pauvre homme qui a bien peu de souci de son âme, mais qui connaît beaucoup de belles recettes; c'est le bohémien qui a guéri le lévrier de monseigneur.
— Le chanteur... maujour! je conçois qu'il s'occupe de pendu et de pendaison , il pense à l'avenir ; chacun prêche pour son saint, n'est-ce pas, l'abbé? ce qui n'empêche pas ce vagabond d'être un habile homme, dit Raymond V, jamais meilleur maréchal n'a levé le pied d'un cheval de chasse.
En entendant parler du vagabond. Reine rougit de nouveau ; Honorât put à peine réprimer un mouvement de dépit.
Raymond V continua :
— Dame Dulceline en est enchantée ; elle dit que, grâce à lui, elle aura une crèche des plus magnifiques pour la Noël... Mais tu Tas entendu chanter, ma fille, qu'en dis-tu? Car je suis un mauvais juge, je ne connais d'autres chants que ceux de l'abbé et nos vieux refrains provençaux ; est-il vrai que ce vagabond ait une voix surprenante ?
Voulant mettre fin à une conversation qui lui était pénible par tant de motifs, Reiue répondit à son père :
— Sans doute , il chante fort bien ; je l'ai à peine entendu. Mais si vous le voulez , mon père , nous irons nous promener; il est déjà deux heures, et les jours sont courts.
Le baron descendit, suivi de sa fille. En passant dans la cour, il vit, par une porte de remise enir'ouverte , l'antique et lourd carrosse dont il se servait pour aller assister, à l'église paroissiale de la Ciotat , aux fêtes solennelles de l'année , quoiqu'il eût sa chapelle à la Maison-Forte.
Sachant l'espèce d'irritation qui régnait contre lui dans la petite ville, l'opiniâtre et hardi baron, à la vue de ce carrosse , eut l'ingénieuse idée de vouloir braver la colère publique en se rendant le lendemain môme à l'église avec une certaine pompe.
L'étonnement de Reine fut donc extrême lorsqu'elle entendit son père ordonnera Laramée défaire tenir le carrosse prêt pour le lendemain matin à midi, heure de la grand'messe.
t86 LE COMHANDKUr. D;: MALTE.
A toutes les questions de sa fille , le baron ne ré" pondit que par un silence obstiné.
Maintenant, revenons à des acteurs moins importants.
En sortant avec Luquin de la chambre de sa maîtresse , Stéphanelte avait dédaigné de répondre aux soupçons jaloux du capitaine , et s'était renfermée dans sa dignité et dans sa chambre. Les fenêtres de cette chambre donnaient sur la cour.
Par les fenêtres , la jeune fille vil à la fois et les préparatifs du carrosse , et Luquin Trinquetaille se promener de long en large d'uh air agité.
Fut-ce curiosité de savoir par quel exiraordinaire événement le baron s'iipprêtait à sortir en carrosse... fut-ce pour se ménager une entrevue avec le capitaine, toujours est- il que la jeune fille descendit dans la cour.
Elle s'adressa d'abord à maître Laramée *
— Monseigneur va-t-il donc sortir en carrosse ?
— Tout ce que je sais , c'est que monseigneur m'a ordonné de faire préparer cette véritable arche de Noé. Et, à propos d'arche de Noé, ajouta maître Laramée d'un air sournois et ironique , si vous aviez un brin d'o|ivier dans votre joli petit bec rose , vous devriez le porter en signe de paix à ce brave capitaine marinier que vous voyez là arpenter la cour avec ses longues jambes, d'un air de possédé... On le dit en guerre ouverte avec la Bohême , et l'olivier est un symbole de paix qui flattera le digne capitaine Luquin.