‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 38 sur 48 · LES PRUD HOMMES DE MER · texte numérisé non relu

LES PRUD HOMMES DE MER

La place de la maison de ville était séparée du port par une petite rue étroite.

Une foule bruyante de' citadins, de pêcheurs , de matelots, d'artisans, de gens de la campagne, se pressaient sur cette place et assiégeaient déjà la porte de la maison de ville , alin d'assister à la séance des prud'hommes.

Les bourgeois, endoctrinés par le greffier, circulaient dans les groupes et y répandaient la nouvelle que Raymond V méprisait assez les droits du peuple pour refuser d'y comparaître devant les prud'hommes.

Maître ïalebard-ïalebardon , un des consuls, gros homme, pansu, coloré, au regard fin et rusé, portant son chaperon de feutre et sa robe officielle , occupait avec le greffier le centre d'un des groupes animés dont nous avons parlé , groupe composé de gens de toutes conditions.

— Oui , mes amis , disait le consul , Raymond V traite les chrétiens comme il traite les chiens de sa vénerie... L'autre jour, il a menacé de son fouet le respectable maître Isnard que voici, après l'avoir mis aux prises avec deux des plus méchants taureaux de la (laniargue ; il a fallu un miracle pour que ce digne officier de l'amirauté de Toulon échappât au péril efl'royable qui menaçait ses jours, dit le consul d'un air important.

— Un véritable miracle dont je rendis grâce à Notre-Dame de la Garde , ajouta dévotement le greffier. Je n'ai jamais vu de taureaux si furieux.

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— Par saint Elme, mon patron ! dit un matelot, j'aurais bien donné mon écharpe neuve pour être témoin de celte course. Je n'ai vu de combats de taureaux qu'à Barcelone.

— Sans compter que les greffiers-toréadors sont rares, dit un autre marin.

Maître Isnard , vivement choqué d'inspirer si peu d'intérêt, reprit d'un air dolent : — Je vous assure , mes amis, que c'est une terrible et formidable chose que d'être en butte aux fureurs de ces féroces animaux.

■ — Puisque vous avez été poursuivi par des taureaux, demanda un honnête tailleur, dites-nous donc, monsieur le greffier, s'il est vrai que les taureaux en colère ont la queue roulée sur elle-même et s'ils ferment les yeux quand ils frappent?

— Maître Talebard-Talebardon haussa les épaules et répondit sévèrement au questionneur :

— Vous croyez donc, coupe-drap, qu'on s'amuse à regarder la queue et les yeux d'un taureau quand il vous charge?

— C'est vrai... c'est vrai, répondirent quelques assistants.

— Toujours est-il , reprit le consul , voulant apitoyer la foule sur le greffier et l'irriter contre le baron, toujours est-il que cet officier de la justice du roi a failli être victime de la méchanceté diabolique de Raymond V.

— Raymond V a détruit deux portées de louveteaux

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qui ravageaient tout dans notre métairie, sans compter qu'il nous a fait cadeau des têtes du loup et de la louve, qui sont clouées à notre porte , dit un paysan en secouant la tête.

— Raymond V n'est pas mauvais maître : si la récolte manque , il vous vient en aide ; il m'a remplacé deux bœufs de labour que j'avais perdus par les maléfices.

— C'est vrai, quand on tend la main au seigneur des Anbiez, on ne la retire jamais vide, dit un artisan.

— Et lors de la dernière descente des pirates à cette place où nous sommes, lui et ses gens ont bravement combattu les mécréants; sans lui, moi, ma femme et ma fille nous étions enlevés par ces démons, dit un citadin.

— Et les deux fils du bonhomme Jacquin ont été rachetés et ramenés de Barbarie par le bon père Elzéar , frère de Raymond V; sans lui ils seraient encore à la chaîne à damner leur âme , reprit un autre.

— Et l'autre frère, le commandeur, qui a l'air aussi sombre que sa galère noire , reprit un patron de barque marchande, n'a-t-il pas tenu en respect ces païens pendant plus de deux mois que sa capitane est restée mouillée dans le golfe?... Allez. ..c'est une bonne et noble famille que celle des Anbiez.

— Après tout, cet homme de loi n'est pas d'ici, et il montra le greffier. Qu'est-ce que ça nous fait qu'il soit ou non embroché d'un coup de corne ?

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— C'est vrai.. . c'est vrai, il n'est pas d'ici, reprirent plusieurs voix.

— Raymond V est un bon vieux ij;entilhomme qui ne refuse jamais une livre de poudre et une livre de plomb à un marinier pour défendre sa barque, dit un matelot.

— Il y a toujours une bonne place au feu de la Maison-Forte, un bon verre de sauve-cbrétien et une pièce d'argent pour ceux qui s'y présentent , dit un mendiant.

— Et sa fille ! un ange ! . . . une Notre-Dame pour les pauvres gens! dit un autre.

— Mais qui diable nie tout cela? s'écria le consul. Raymond V tue les loups, parce qu'il aime la chasse ; il ne regarde ni à une pièce d'argent, ni à une livre de poudre, ni à un verre de vin , parce qu'il est riche, très-riche ; mais il agit ainsi perfidement pour cacher ses desseins.

— Quels desseins ? demandèrent quelques assistants.

— Le dessein de ruiner notre commune ! de ravager notre ville ! de faire enfin pis que les pirates ou le duc d'Épernon avec ses Gascons, dit le consul d'un air mystérieux.

11 eût annoncé quelque tentative possible que sans doute il n'eut pas été cru. Ces paroles effrayantes excilant la curiosité de la foule, il fut écouté avec faveur.

— Expliquez-nous donc cela. .., notre consul, dit-on tout d'une voix.

— Maître Isnard, qui est homme de loi, va vous

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expliquer ce tissu de ténébreux et pernicieux desseins, dit Ïaiehard-Talebardon.

Le greffier s'avança iFun air contrit, leva les yeux au ciel, et reprit :

— Votre digne consul , mes amis , ne vous dit rien que de niallieureusement trop véridique. ^ous en avons des preuves.

— l)es preuves!... répétèrent quelques assistants en se regardant les uns les autres.

— Écoutez-moi bien... Le roi, notre maître, et monseigneur le cardinal n'ont qu'une seule pensée , le bonheur des Français.

— Mais nous ne sommes pas français, nous autres ! dit un Provençal, fier de sa nationalité, le roi n'est pas notre maître, il est notre comte.

— Vous parlez d'or, mon compère, écoutez-moi donc, reprit le greftîer. Le roi, notre comte, ne voulant point que ses communautés provençales restassent exposées au pouvoir despotique des nobles et des ■seigneurs, nous a ordonné de les désarmer. Son Eminence ne s'est que trop souvenue des violences du duc d'Épernon, des seigneurs de Baux, de Noirol, de Trayiez et de tant d'autres. Il a donc voulu ôler à la noblesse le moyen de nuire au peuple et à la bourgeoisie. Ainsi, par exemple. Son Éminence voulait (ces ordres souverains seront tôt ou tard exécutés), voulait, dis-je, désarmer la Maison-Forte de Raymond V des fauconneaux et des canons qui dominent l'entrée de votre port et qui peuvent empêcher le moindre bateau pêcheur d'en sortir.

— Mais qui peuvent aussi empêcher les pirates d'y entrer , dit un matelot,

— Sans doute , mes amis , sans doute, le feu brûle ou purifie; la flèche tue l'ami ou l'ennemi, selon la main qui tient l'arbalèle. Je n'aurais eu aucun soupçon sur Raymond V , s'il ne m'avait dévoilé lui-même ses perfides intentions... Laissons de côté sa cruauté à mon égard. . . Je suis heureux d'être le martyr de notre sainte cause.

— Vous n'êtes pas martyr , puisque vous êtes en vie, dit l'incorrigible matelot.

— Je suis en vie... sans doute à cette heure, reprit le greffier, mais le Seigneur sait à quel prix, par quels périls, j'ai acheté celle vie... et quels sont les dangers que je dois affronter encore ; mais ne parlons pas de moi.

— Non , non , ne parlons pas de vous , ça nous est égal ; dites-nous comment vous avez la preuve des mauvais desseins de Raymond V contre la ville, reprit un curieux.

— Rien de plus évident , mes amis : il a fait encore fortifier son château; pourquoi? Pour résister aux pirates, dira-t-on. Mais jamais les pirates n'oseront attaquer une pareille forteresse où ils n'auraient que des coups à gagner. Il a fait de sa maison une espèce de place forte dont les canons peuvent couler bas vos bâtiments et ravager votre port. Savez-vous pourquoi? Pour vous tyranniser à son profit et fouler impunément les couhunos provençales. Tenez, un exemple, il a.

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contre toutes les lois, établi des filets de pêche en dehors de ses limites.

— C'est vrai, reprit Talebard-Talebardon, vous savez qu'il n'en a pas le droit. Quel tort cela fait à notre pêche , souvent notre seule ressource !

— Pour cela, c'estévident, dirent quelques assistants. Les madragues de Raymond V nous font du tort, surtout maintenant que la pêche diminue; mais si c'est son droit ?

— Mais si ce n'est pas son droit? s'écria le greffier.

— On le saura aujourd'hui , reprit un assistant , puisque le procès va être jugé par les prud'hommes de mer.

Le greffier échangea un coup d'œil d'intelligence avec le consul et répondit :

— Sans doute , le tribunal des prud'hommes est tout-puissant pour décider la question; mais c'est justement à ce propos que mes doutes sont venus. Je crains bien que Raymond V ne veuille pas s'en rapporter à ce tribunal populaire. Il est capable de refuser de se rendre à cette sommation , faite après tout par de pauvres gens, à un haut et puissant baron...

— C'est impossible... c'est impossible... ce sont nos droits à nous... Le peuple a les siens, la noblesse les siens; franchise pour tous! s'écrièrent plusieurs voix.

— Je tiens Raymond V pour un bon et généreux seigneur, dit un autre; mais je le regarderais comme un traître , s'il refusait de reconnaître nos priviléses.

— Non , non , c'est impossible, répétèrent plusieurs voix.

— Il viendra...

— Il va venir devant les prud'hommes...

— Dieu le veuille! dit le greffier en échangeant un nouveau coup d'œil avec le consul. Dieu le veuille , mes amis; car, s'il méprisait assez nos coutumes pour agir autrement , on pourrait penser qu'il n'a mis sa maison en étatdedéfensesi formidable que pourbraver les lois?

— Encore une fois , c'est impossible, ce que vous dites là, greffier: Raymond V ne peut pas plus nier l'autorité des prud'hommes qu'il ne peut nier Taulorité du roi , dit un assistant.

— Mais d'abord, il nie l'autorité du roi ! s'écria maître îsnard triomphant et, puisqu'il faut tout dire , je crois même, d'après ce que m'a appris votre digne consul, qu'il nie non-seulement le pouvoir royal , mais encore communal; en un mot, qu'il se refuse positivement à comparaître devant les prud'hommes , et qu'il veut conserver ses filets et ses madragues au détriment de la pèche générale.

Un sourd murmure d'étonnement et d'indignation accueillit celle nouvelle.

— Parlez , parlez , consul , esl-ce vrai ?

— Raymond V est trop brave seigneur pour cela.

— S'il était vrai pourlant..

— Ce sont nos droits après tout...

Telles lurent les différentes interpellations qui se croisèrent rapidement.

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