CHAPITRE XVII
Après la séance , dans laquelle , en sa qualité de syndic des prud'hommes pêcheurs , il avait prononcé la condamnation de Raymond V, le guetteur du cap de l'Aigle regagna sa loget te, momentanément confiée aux soins du brave Luquin Trinquctaille.
Peyroû était triste ; les derniers mots du baron des Anbiez, au sujet du commandeur, avaient éveillé en lui de pénibles souvenirs.
A mesure qu'il gravit les escarpements du promontoire , son cœur se dilata. Trop habitué à la solitude l>ourse plaire dans la société des hommes, le guetteur ne se trouvait heureux qu'au faîte de son rocher , d'où
il écoutait , avec une sorte de pieux recueillement les lointains mugissements de la mer et les terribles éclats de la tempête.
Rien de plus absolu , de plus impérieux , que l'habitude de risolement , surtout chez les êtres qui trouvent d'inépuisables ressources dans la sagacité de leur observation , dans les fantaisies variées de leur imagination.
Ce fut avec un profond sentiment de satisfaction que le guetteur mit le pied sur l'esplanade du cap de l'Aigle.
Il s'approcha de sa logette, et y trouva le digne Luquin profondément endormi.
Le premier mouvement de Peyroû fut de parcourir l'horizon d'un regard inquiet, puis de l'interroger à l'aide de sa lunette. Heureusement il n'y vit rien de suspect ; aussi sa physionomie fut-elle plutôt gaie que sévère, lorsque, secouant rudement le capitaine de la Sainle-E pouvante des Moresques, il lui dit d'une voix forte :
— Alerte... alerte... aux pirates! !...
Luquin fit un bond , se redressa sur ses pieds et se frotta les yeux.
— Eh bien! mon garçon, lui dit le guetteur, voici donc déjà celte grande activité endormie? A vous entendre , une dorade ou un mulet ne ferait pas un saut dans la mer que vous ne le signaliez. Ah! jeune homme... jeune homme... Proiin paillou, paoii gran beaucoup de paille , peu de grain) (i).
(1) Ce proverbe équivaut à : Beaucoup do bruit pour rien.
Luquin regardait le guetteur d'un air ébahi ; à peine il pouvait rassembler ses esprits; enfin, trébuchant comme un homme ivre , il dit en étendant les bras : — C'est vrai, maître Peyroû, je dormais là comme une gourmette en gabie (i). J'ai pourtant tenu mes yeux ouverts de toutes mes forces.
— C'est pour cela , mon garçon , que le sommeil y sera entré plus facilement. Mais me voici, vous pouvez redescendre dans la ville. 11 y aura déjà plus d'une bouteille vidée sans vous à la taverne de l'Ancre d'or.
Luquin n'était pas tout à fait revenu à lui , il regardait encore le guetteur d'un air stupide.
Celui-ci , sans doute pour tirer complètement le capitaine de sa torpeur, ajouta : — Allons! allons! Stéphanette, votre fiancée sera engagée pour danser par Tezarol , le iamaneur , ou par le patron Bernard, et vous n'aurez pas sa main de toute la journée !
Ces mots firent un effet magique sur le capitaine ; il s'affermit sur ses longues jambes, se secoua, chercha son équilibre en frappant plusieurs fois du pied par terre , et dit au guetteur :
— Tenez , maître Peyroû , si je n'étais pas sûr de n'avoir bu qu'un verre de sauve-chrétien avec le bohémien du diable , pour faire ma paix avec lui , comme l'a voulu Sléphanette... (lâche faiblesse dont je n'ai pas ])u medéfendre), ajouta le capitaine, je croirais vraiment que je suis ivre.
[\l Mousse en vigie. On appelait les mousses Gourmettes sur la MOdilcrranée.
— C'est singulier... vous n'avez bu qu'un verre de sauve-chrétien... avec le bohémien , et vous êtes tout engourdi ?
— Un seul verre et à demi encore , car ce qu'on boit avec un pareil mécréant paraît amer.
— Ce bohémien est donc toujours à la Maison-Forte? demanda Peyroû d'un air pensif et sérieux...
— Toujours, maître Peyroù ; puisque tout le monde en est affolé! depuis monseigneur jusqu'à l'abbé Mascarolus! Il en est de même des femmes... depuis mademoiselle Reine jusqu'à la vieille Dulceline, sans parler de Stéphanette, qui lui donne des rubans, couleur de feu... Des rubans couleur de feu! s'écria Luquin avec indignation, c'est un ruban tissé par le cordier qu'il lui faudrait , à ce misérable ! Mais que voulez-vous ? toutes les femmes en ont la tète tournée... Et pourquoi ? Parce que le vagabond racle , tant bien que mal, d'une manière de vieille guitare, dont le son enroué ressemble fort, selon moi , au cri des poulies de ma tartane , lorsqu'on hisse la grand'voile.
— Le bohémien n'est-il pas arrivé à la Maison-Forte le jour où Raymond V a fait poursuivre le greffier par un taureau ?
— Oui, maître Peyroù, et ce fut un jour fatal que celui où ce chien errant mit le pied dans la Maison- Forte...
— C'est étrange! dit le guetteur en se parlant à luimême. Alors je me serai trompé.
Ah! maître Peyroù, il méprend souvent bien envie
d'emmener ce vagabond sur la grève de l'anse aux Engoulevents , et là d'échanger avec lui quelques coups de pistolet, jusqu'à tant que sa mort ou la mienne s'ensuive.
— Allons... allons, Luquin, vous êtes fou, la jalousie vous égare, et vous avez tort. Stéphanette est une bonne et honnête fdle, c'est moi qui vous le dis... Quanta ce vagabond...
Puis s'inlerrompant, comme si ce qu'il voulait dire dût rester secret pour Luquin, il ajouia : — Allons, allons, mon garçon, ne perdez pas ici voire temps avec un vieux bonhomme , tandis que .votre jeune et jolie tiancée vous attend. Ne la négligez pas. Soyez souvent auprès d'elle et mariez-vous le plus tôt possible. A boueno taire, bouen labouraire (à bonne terre, bon laboureur) .
— Tenez, maître Peyroû, vous me mettez du baume dans le sang, dit le capitaine, vous êtes presque sorcier. Tout le monde vous respecte, vous aime ; vous prenez le parti de Stéphanette, il faut qu'elle le mérite.
— Par Notre-Dame de la Garde, sans doute elle le mérite. N'est-elle pas encore venue, avant votre départ pour Nice , me demander si vous pouviez sans crainte entreprendre ce voyage?
— C'est vrai , maître Peyroù , et grâce à vous et à vos mouches cababstiques que j'ai mises sur mes bou- 'ets , grâce aussi à votre huile de syrakoë , non moins cabalistique, dont j'ai enduit les batteries de mes mous-
quels et de mes pierriers, j'ai donné une furieuse chasse à un forban qui s'était approché... trop indiscrètemeni de la Sainte- Epouvante des Moresques et des bâtiments marchands qu'elle escortait. Ah ! vous êtes un grand homme, maître Peyroû.
— Et ceux qui écoutent mes conseils sont des gens sages et sensés, ajouta le guetteur en souriant ; or les gens sages ne laissent jamais leur fiancée s'ennuyer!...
Après avoir de nouveau remercié le guetteur, Luquin Trinquetaille, bien décidé à profiter de ses avis relativement à Stépîianette, se rendit en loiitc hâte à la Maison-Forte.
En se retrouvant seul, Peyroû fit un soupir de contentement , comme s'il se fût retrouvé maître de son petit royauCiC.
Quoiqu'il recueillît avec aménité tous ceux qui le venaient consiiUer, il ne voyait pas leur départ sans un secret plaisir.
Il entra dans aa logette et jeta un profond soupir après avoir contemplé quelque temps le riche meuble d'ébène qui semblait toujours éveiller en lui de pénibles souvenirs ; puis, attendant la nuit, il s'enveloppa dans son épais caban.
Bien abrité du vent de tramontane qui soufflait toujours, Peyroû alluma sa pipe et jeta un regard mélancolique sur l'immense horizon qui se déroulait à sa vue.
Nous l'avons dit, du sommet du c;q> do l'Aigle ou
découvrait parfailemenl, à l'ouest de cette pointe , la Maison-Forte de Raymond V.
Il était environ trois heures, le guetteur crut apercevoir au loin un navire ; il prit sa longue-vue , suivit longtemps des yeux ce point d'abord incertain, et qui devint de plus en plus distinct.
Il reconnut bientôt un lourd bâtiment de commerce dont l'aspect n'offrait rien de menaçant.
En suivant la manœuvre et la marche de ce navire à l'aide de sa lunette , il la braqua machinalement sur la masse assez imposante de la Maison-Forte de Raymond V, et sur une partie de la grève absolument découverte qui touchait aux rochers où s'élevait le château.
Il distingua bientôt Reine des Anbiez , montée sur sa haquenée et suivie de maître Laramée. La jeune fille allait sans doute au-devant du baron sur la route de la Ciotat.
Quelques blocs de rochers surplombaient et masquaient la grève; Peyroû perdit de vue pendant quelque temps mademoiselle des Anbiez.
A ce moment le guetteur entendit un bruit assez fort, sentit l'air agité au-dessus de lui ; son aigle s'abattit à ses pieds. Elle venait réclamer, sans doute, sa nourriture accoutumée, car elle poussa quelques cris rauques et impatients.
Le guetteur caressa l'oiseau avec distraction , un nouvel incident venait d'éveiller l'attention du vieillard.
Sa vue était si perçante qu'en cherchant l'endroit de la côte où devait reparaître mademoiselle des Anbiez , il distingua confusément dans le creux d'un rocher un homme qui semblait s'y cacher avec précaution.
Braquant aussitôt sa lunette sur cet homme, il reconnut le bohémien.
A son grand étonnement , il le vit tirer d'un petit sac un pigeon blanc et lui attacher au cou un sachet dans lequel il glissa une lettre.
Evidemment le bohémien se croyait à l'abri de tout regard. Grâce à la forme , à l'élévation du rocher où il s'était blotti , on ne pouvait , en effet , l'apercevoir ni de la côte , ni de la Maison-Forte.
Il fallut la prodigieuse élévation du cap de l'Aigle , qui dominait tout le rivage de la baie, pour que maître Peyroù pût découvrir le bohémien.
Après avoir regardé de côté et d'autre avec inquiétude , et comme s'il craignait d'être remarqué malgré ses précautions , le vagabond assura de nouveau le sachet autour du cou du pigeon et le laissa s'envoler.
Sans doute l'intelligent oiseau savait la direction qu'il devait prendre.
Une fois en liberté il n'hésita pas ; il s'éleva presque perpendiculairement au-dessus du bohémien , puis se dirigea rapidement vers l'est. Par un mouvement aussi vif que la pensée, Peyroù prit son aigle et tâcha de lui faire apercevoir le pigeon qui déjà ne paraissait plus que comme un point blanc dans l'espace.
Pendant quelques secondes, l'aigle ne parut pas
LA LONGLE-VUE. 250
voir l'oiseau ; mais, poussant tout à coup un cri rauque, il ouvrit violemment ses larges ailes et se mit à la poursuite de Témissaire du bohémien.
Soit que le malheureux pigeon fût averti par son instinct du danger qui le menaçait, soit qu'il entendît les cris farouches de son ennemi, il redoubla de vitesse et fila avec la rapidité d'une flèche.
Une fois il tenta de s'élever au-dessus de l'aigle , peut-être pour tâcher de lui échapper en disparaissant dans les nuages sombres et bas qui voilaient l'horizon; mais l'aigle, d'un seul coup de son aile puissante, atteignit à une telle hauteur , que le pigeon , ne pouvant lutter avec son adversaire, se laissa rapidement tomber à quelques pieds de la surface de la mer, et rasa le sommet des vagues alors irès-élevées.
Brillante le suivit encore dans celte nouvelle manœuvre.
Le guetteur était partagé entre le désir de voir se terminer la lutte de l'aigle et du pigeon et la curiosité d'examiner la contenance du bohémien.
Grâce à sa lunette , il vit ce dernier, dans un état d'agitation extraordinaire , suivre avec anxiété les cliances diverses de perte ou de salut qui restaient à son messager.
Enfin le pigeon tenta un dernier effort ; reconnaissant sans doute que le terme de son voyage était trop éloigné pour pouvoir l'atteindre, il voulut revenir sur ses pas et regagner la côte , afin d'échapper à son terrible ennemi.
240 I-E COMMA>DrUR DE MALTE.
Malheureusement ses forces le trahirent , son vol devint pesant, en s'approchant trop près des vagues il fut inondé d'eau et d'écume.
L'aigle profita de l'instant où le pigeon reprenait péniblement un essor embarrassé pour fondre sur lui avec la rapidité de la foudre ; il le saisit dans ses fortes serres , s'éleva rapidement dans la direction du promontoire et vint avec sa proie se réfugier dans son aire, situé sur un rocher peu éloigné de la logette du guetteur.
Celui-ci se leva vivement pour lui arracher l'oiseau : il ne put y parvenir. Le naturel sauvage de Brillante reprit le dessus , elle hérissa ses plumes , poussa des cris aigus , et se montra disposée à défendre vigoureusement sa proie déjà sans vie.
Peyroii craignit qu'en imtant l'aigle , elle n'allât s'abattre dans quelque rocher inaccessible ; il la laissa donc tranquillement dévorer le pigeon , ayant remarqué que le sachet qu'il portait au cou était composé de deux petites plaques d'argent, et attaché au moyen d'une chaînette de même métal.
Le guetteur n'avait donc pas à craindre la destruction de la lettre qu'il y savait renfermée.
Pendant que l'aigle dévorait en paix l'émissaire du bohémien , Peyroii revint à la porte de sa logette , reprit sa longue-vue , et interrogea en vain les roches de la côte pour découvrir le vagabond : il avait disparu .
En se livrant à cette nouvelle investigation , le guet-
LA LO>fiUE-Vt'K. 'i4l
tour vil sur la plaj^e le carrosse de Raymond V ; le baron avait pris la monture de Laramée , chevauchait à côté de Reine , et regagnait sans doute avec elle la Maison-Forte.
Croyant que l'aigle avait fini sa curée , !e guetteur se dirigea vers son aire.
Brillante n'y était plus, mais , parmi les plumes et les os du pigeon, il vil le sachet, l'ouvrit et y trouva une lettre de quelques lignes écrites en caractères arabes.
Malheureusement, Peyroii ne connaissait pas cette langue. Seulement , dans ses fréquentes campagne contre les barbaresques , il avait remarqué dans les lettres de marque de ces corsaires la configuration du mot rm, qui signifie capitaine, et qui suivait toujours le nom du commandant des bâtiments.
Dans la lettre qu'il venait de surprendre , il retrouva trois fois le mot reïs...
Il pensa que le bohémien pouvait être le secret émissaire de quelque pirate barbaresque dont le navire , embusqué dans une des baies désertes de la côte, attendait, sans doute, un signal convenu pour débarquer. Le bohémien avait dû quitter ce navire pour venir à la Maison-Forte , en emportant son pigeon , et l'on sait avec quelle intelligence ces oiseaux retrouvent les lieux qu'ils ont coutume d'habiter.
En relevant la tête pour jeter un nouveau coup d'œil à l'horizon , le guetteur vit au loin , sur la ligne azurée qui séparait le ciel de la mer , des voiles triangulaires
d'une liauleiir démesurée , qui lui semblèrent suspecles ; il braqua sa lunette ; un nouvel examen le confirma dans la pensée que le cbebek en vue pouvait appartenir à quelque pirate.
il suivit pendant quelque temps la manoeuvre du bâtiment.
Au lieu de s'avancer vers la côte , le cbebek semblait courir des bordées , et louvoyer malgré la violence croissante du vent , comme s'il eût attendu un pilote ou un signal.
Le guetteur tâchait de relier dans sa pensée l'envoi du pigeon à l'apparition de ce navire de mauvais augure, lorsqu'un léger bruit lui fit lever la tête.
Le bohémien était devant lui.