‹ Le commandeur de Malte (volume 5)Chapitre 40 sur 48 · TOME I. m · texte numérisé non relu

TOME I. m

206 LE COMM\NI)i:iJK DE MALTE.

— Mort... mort... à Raymond V!

En voyani la fureur de la populace, le greffier et le consul commencèrent à craindre d'avoir élé trop loin, et de ne pouvoir plus contenir les ressentiments qu'ils avaient si imprudemment déchaînés.

— Mes amis... mes enfants! cria Talebard-ïalcbardon en s'adressanl aux plus exaltés , soyez modérés. Courez aux madragues... soit... mais ne faites aucune tentative sur la Maison-Forte... .sur la vie du baron.

— Pas de pitié!... pas de pitié! vous l'avez dit vous-même, consul ; Raymond V veut lirer sur la ville, sur le port , faire pis que le duc d'Épernon et ses Gascons.

— Oui... oui... détruisons la tanière du vieux loup ! et clouons-le à sa porte.

— A la Maison-Forte !. . .

— A la Maison-Forte !

Ces cris furieux accueillirent les tardives paroles de modération que le consul voulut faire entendre.

Les moins déterminés des habitants se pressaient aux abords de la maison de ville pour entrer dans la salle du tribunal où siégeaient déjà les prud'hommes.

"Les autres, divisés en deux bandes, se préparaient, malgré les supplications des consuls, à aller détruire les madragues et attaquer la Maison-Forte des Anbiez, lorsqu'un incident extraordinaire frappa la ioule de stupeur et la rendit muette et immobile.

niAl'lTRE XVI.

Li; JUGEMliîST.

L'ctonnenienl i;éiié:al élah bien naturel.

On vit s'avancer lentement par la rue des Minimes, en se dirigeant vers la place , le lourd carrosse de cérémonie de Raymond V.

Quatre de ses gens, armés et à cheval, précédés par Laramée, ouvraient la marche; puis venait le carrosse à dais d'un velours rouge cramoisi un peu passé; le train ainsi que la caisse, sans glaces, mais largement armoriée , étaierit orange et incarnai , couleur de la livrée du baron.

Quatre vigoureux chevaux de labour, attelés avec des traits de corde , taisaient péniblement avancer

cette voiture informe et massive, au fond de laquelle trônait majestueusement Raymond V.

En face de lui était Honorât de Berrol.

A l'intérieur de ce coche , deux sortes de petits tabourets se fixaient aux portières. Sur l'un d'eux se tenait l'abbé Mascarolus, portant sur ses genoux un sac de papiers. L'intendant du baron occupait l'autre siège.

L'imparfaite construction de cet énorme carrosse ne comportait pas de place pour le cocher. Un charretier, revêtu pour ce jour d'une casaque à la livrée du baron , se tenait à la tête de chaque paire de chevaux et conduisait cet attelage à peu près comme celui d'un chariot de ferme.

Enfin, derrière la voiture venaient quatre autres hommes à cheval et armés.

Quoique grossier, cet équipage et ce train inspiraient une profonde admiration aux habitants de cette petite ville ; la vue d'un coche , tel imparfait qu'il fût, leur était toujours chose nouvelle et curieuse.

INous l'avons dit : la foule resta muette.

On le savait, Raymond V ne se servait de ce carrosse que lors des occasions les plus solennelles ; une vive curiosité suspendit un moment des sentiments plus violents.

On se demandait tout bas où se dirigeait le carrosse : Élait-ce à l'église? Était-ce à la maison de ville?

Cette dernière supposition devenait probable , car

Raymond V, après avoir tourné le coin de la rue des Minimes, prit le chemin de Fédifice où se tenaient assemblés les prud'hommes pêcheurs.

Bientôt enfin les doutes se changèrent en certitude, lorsque on entendit la grosse voix de maître Laramée s'écrier : — Place... place à monseigneur qui se rend au tribunal des prud'hommes !

Ces mots , passant de bouche en bouche, arrivèrent aux oreilles des consuls et du greffier , dont le désappointement et le dépit furent extrêmes.

— Que nous aviez-vous donc dit, greffier? s'écrièrent les assistants qui l'eniouraient, voici Raymond V. . . il se rend au tribunal des prud'hommes !

— Il n'est donc pas résolu à faire litière de nos privilèges?

— 11 s'y rend... il s'y rend sans doute, reprit maître Isnard ; mais il s'y rend avec une suite de gens armés ; qui sait ce qu'il va dire et répondre aux pauvres prud'hommes de mer ?

— Il veut sans doute les intimider, reprit le consul.

— Rendre son refus de reconnaître leur juridiction plus méprisant encore en venant le leur signifier luimême , reprit le greffier.

— Une suite armée ? dit un assistant. Et que feraient ces huit carabins contre nous?

— Le consul a raison... Il vient peut-être insulter les prud'hommes, dit un habitant plus défiant.

— Allons donc... Raymond V, tout audacieux qu'il est, n'oserait pas cela, reprit un troisième.

— Non , non , il reconnaît nos privilèges , le digne et bon seigneur , crièrent quelques voix. Nous avions tort de nous en défier.

En un mot , par un de ces brusques revirements, si communs dans les émotions populaires, l'esprit public redevint presque subitement favorable à Raymond V, et bostile au greffier.

Maître Isnard, pour mettre sa responsabilité et peutêtre sa personne à couvert, ne craignit pas d'exposer son malheureux clerc à la colère du peuple.

Revenant de leur bosiilité passagère contre le baron, plusieurs hahilants prenaient déjà un air menaçant en reprochant au greffier de les avoir trompés.

— C'est cet étranger, disaient-ils, qui nous a excités contre Raymond V.

— Ce bon et digne seigneur qui est toujours tout à tous î . . .

— Oui, oui, c'est vrai, il nous a dit que Raymond V en voulait à nos privilèges , et il les respecte aji contraire...

— Sans doute... et monseigneur a bien fait de te livrer aux taureaux de !a Camargue! s'écria un marin en montrant le poing au greffier.

— Permettez, mes amis , dit le greffier en remarquant avec peine l'absence du consul qui s'était prudemment esquivé pour se rendre à la maison de ville, se porter partie plaignante contre le baron. Permettez, dit le greffier , quoique rien ne puisse me faire présiiincr des bonnes intentions de Raymond V, je n'hé-

site pas à déclarer qu'elles peuvent être Ijonnes en effet ! peut-être mon clerc se sera-t-il mépris , peutêtre aura-t-il exagéré la portée des réponses du baron des Anbiez.

— Voyons, clerc, dit il , en se retournant vers le scribe d'un air sévère et superbe, ne mentez pas... Ne ra'avez-vous pas trompé ? Rappelez bien vos souvenirs. Peut-être vous êtes-vous effrayé à tort ? Je vous sais très-couard 1 Que vous a dit le baron? Maugrebleu ! clerc, malheur à vous si vous m'avez trompé et si par votre sottise j'ai moi-même trompé ces estimables citadins!...

Ouvrant des yeux énormes , confondu de l'audace du greffier , le malheureux clerc ne put que répéter d'une voix tremblante: — Monseigneur ne m'a rien dit... Il m'a fait asseoir à sa table ; toutes les fois que j'ai voulu lui parler de la sommation des prud'hommes , maître Laramée venait avec un grand verre de vin d'Espagne, que j'étais, révérence parler, obligé d'avaler d'un trait.

— l^Iaugrebleu ! s'écria le greffier d'une voix tonnante! comment! ce sont là les mauvais traitements dont vous vous plaigniez ! Pardonnez-lui , messieurs, il était certainement ivre , et je vois avec douleur qu'il nous a trompés sur les desseins de Raymond V. Courons à la maison de ville, nous assurer par nous-mêmes de la réalité des faits; car voici que le carrosse de Raymond V y est arrêté.

Ce disant et sans i)aiailrc entendre les murmures

menaçants de la foule, le greffier hâta le pas, accompagné de son malheureux clerc qui, dans la retraite, reçut quelques bourrades évidemment adressées à maître Isnard.

La grand'salle de la maison de ville de la Ciotat formait un long parallélogramme , éclairé par de hautes et étroites fenêtres , aux carreaux encadrés de plomb.

Sur les murs opposés aux fenêtres , murs nus et blanchis à la chaux , on voyait quelques pavillons pris aux barbaresques.

Des solives saillantes de hois brut rayaient le plafond. A rextrémité de cette vaste salle et en face de la grand' porte d'entrée qui occupait l'autre côté , on voyait élevé sur une estrade le tribunal des prud'hommes de mer.

C'était une longue table grossièrement équarrie.

Les juges étaient au nombre de quatre , présidés par le guetteur du cap de l'Aigle qui avait momentanément résigné ses fonctions entre les mains de Luquin ïrinquetaille.

Selon la coutume, ces pêcheurs portaient les chausses , le pourpoint et le manteau noirs avec un rabat blanc ; ils étaient coidés d'un chapeau à larges bords. Le moins âgé des juges avait au moins cinquante ans.

Leur attitude était simple , grave ; leurs figures hâlées , à longs cheveux blancs ou gris , éclairées à la Rembrandt par un brusque rayon de lumière , jaillissant d'une des fenêtres dont on a parlé, se dessinaient

vigoureusement sur le clair-obscur qui régnait au fond de la salle.

Ces cinq vieux marins , élus par leur corporation le jour de la Saint-Étienne , juslitiaient le choix de leurs compagnons. Braves, honnêtes, pieux, ils représentaient certainement Félite de la population marilime de la ville et du golfe.

Le tribunal et la place réservée à ceux qui comparaissaient devant lui étaient séparés de la foule par une grossière barrière de bois.

« La juridiction des prud'hommes était fort simple. « Celui qui dit porter quelque plainte , trouvant les « susdits prud'hommes à leur siège, re(juiert d'être « ouï , mais auparavant doit avoir consigné deux sols i huit deniers dans la bourse commune , et après , il € mande celui contre qui il a formé une plainte ; ledit « est obligea la même consignation, et après, l'un « et l'autre sont ouïs, et sur leurs discours, le plus i ancien des susdits prud'hommes prononce le juge- « ment avec le conseil de ses collègues (i). t

Le secrétaire de la communauté appelait d'une voix forte les plaignants et leurs adversaires.

Jamais séance n'avait excité à ce point la curiosité publique.

Avant l'arrivée de Raymond V, la plupart de ceux qui remplissaient la salle ignoraient encore si le baron

(1) Voir Voyage et inspection (le M. (le Segiieran , cité plus loin. — Correspondance de Sourdis , publiée par ordre du roi par M. E. Sue. Vol. III.

se rendrait ou non (îevant le tribunal; d'autres étaient persuadés de son refus. Le plus petit nombre enfin espérait qu'il respecterait les privilèges des comnuinaulés.

Mais lorsqu'on sut, par quelques curieux du dehors, que le carrosse de cérémonie du gentilhomme était sur la place, on remarqua dans la foule un mouvement d'étonnement et d'intérêt.

Il fallut que le greffier de la communauté élevât la voix pour réclamer le silence , et que Peyroù le guetteur fît , comme syndic des prud'hommes , une sévère admonition qui fut, on doit le dire, respectueusement écoutée.

Le tribunal réglait alors quelques différends de peu d'importance; mais l'indépendance des juges était si grande , qu'ils mettaient autant de soins , autant de lente circonspection à rendre et à formuler leur arrêt, que si l'un des premiers seigneurs de la Provence n'eût pas attendu le moment de comparaître devant eux.

La multitude était compacte , serrée , lorsque Raymond V se présenta à la porte ; il eut beaucoup de peine à pénétrer dans la grand'salle avec Honorât de Berrol .

— Place... place à monseigneur, dirent à demivoix quelques citadins empressés.

— Les prud'hommes m'ont-ils appelé, mes enfants? dit afléctueusement Raymond V.

— Non , monseigneur.

— J'attendrai donc ici , comme vous et avec vous.

11 sera temps de me faire place lorsqu'il ftmdra m'avancer au pied du tribunal.

Ces simples paroles, dites avec autant de bonté que de dignité , firent un effet prodigieux sur les assistants; la vénération qu'inspirait ce gentilbomme, tout à l'heure si menacé, fut telle que la foule forma une sorte de cercle respectueux autour du baron.

Un officieux ayant à grand'peine été dire au greffier que Raymond V venait d'entrer dans la salle , qu'il serait convenable de faire passer sa cause avant celle des autres , le greffier profita d'un moment d'intervalle pour soumettre celte observation à Peyroû le syndic.

Celui-ci répondit simplement : — Greffier , d'après votre liste, quel nom doit-on appeler maintenant?

— Celui de Jacques Brun, lamaneur, contre Pierre Baïf, tréguier (i).

— Appelez-donc Jacques Brun contre Pierre Baïf. Peyroù devait beaucoup à la famille du baron ; il

était profondément attaché à cette maison. En agissant ainsi , il ne voulait pas faire montre de ses droits et en exagérer l'importance , il obéissait à cet esprit de justice et d'indépendance qu'on retrouvait si fréquemment alors dans les institutions populaires.

Ce fut sans hésitation , sans croire le moins du monde choquer Raymond V , que le guetteur dit d'une voix ferme et haute :

— Greffier, appelez un autre plaignant.

(1) Voilier.

2 te LE COMMANDEUR DE MALTE.

La contestation de Jacques Brun , le lamaneur , et du tiéguier Pierre Baif était peu importante ; elle fut promptement mais attentivement jugée par les prud'hommes au milieu de la préoccupation générale, car la cause du baron venait immédiatement après.

Malgré la présence du seigneur des Anbiez, on ne savait encore ce qu'il répondrait au tribunal. Involontairement on songeait aux insinuations de maître Isnard. Ce dernier prétendait toujours que le baron était capable de venir manifester d'une manière éclatante son mépris pour ce tribunal populaire.

Enfin le greffier appela d'une voix un peu troublée : • — Maître Talebaixl-Talebardon , consul de la ville de Ciotat , contre Raymond V, baron des Anbiez.

Un long murmure d'impatience satisfaite circula dans la salle.

— Maintenant , mes enfants , dit le vieux gentilhomme à ceux qui l'entouraient , faites place, je vous prie, non pas au barons mais au plaideur qui va devant ses juges.

L'enthousiasme inspiré par ces mots de Raymond V prouva que , malgré sa soif instinctive d'égalité , le peuple sait toujours un gré immense aux gens^d'un rang élevé qui se soumettent à la loi commune.

La foule reflua de chaque côté sur elle-même , fit une large avenue au milieu de laquelle Raymond V s'avança d'un pas grave et majestueux.

Le vieux gentilhomme portail le somptueux costume du temps : un pourpoint à aiguillettes , un manteau

court (le velours brun richement rubanné d'or ; ses larges chausses de pareille étoffe formaient une sorte de jupe, qui descendait au-dessous du genou ; ses bas de soie écarlate disparaissaient dans l'entonnoir de ses petites bottes de cordouan armées de longs éperons dorés; un riche baudrier soutenait son épée, et les plumes blanches de son feutre noir retombaient sur son collet de dentelles de Flandre.

La physionomie du vieux gentilhomme, habituellement joyeuse , montrait à ce moment une grande expression de noblesse et d'autorité.

A quelques pas du tribunal , le baron ôta son chapeau qu'il avait jusqu'alors conservé, quoique la foule fût découverte. On ne put s'empêcher d'admirer la dignité des traits et du maintien de ce noble vieillard à longs cheveux blancs et à moustaches grises.

Maître Talebardon arriva bientôt.

Malgré son assurance habituelle et quoiqu'il eût le greffier Isnard sur ses talons, il ne put vaincre son émotion et il évita soigneusement les regards du baron.

Peyroii se leva ainsi que les autres pêcheurs, il était couvert.

— Bernard Talebard-Talebardon... approchez, dit-il.

Le consul entra dans l'enceinte.

— Raymond V, baron des Ânbiez , approchez. Le baron entra dans l'enceinte.

— Bernard Ïalebard-Talebardon , vous requérez au nom de la communauté de la Ciolat d'être ouï par

EUGÈNE SUE. — TOMF. I. 10

les prud'hommes de mer contre Raymond V , baron des Anbiez.

— Oui , syndic , reprit le consul.

— Consignez deux sols huit deniers dans la bourse commune et parlez.

Le consul mit quelques pièces de monnaie dans une sorte de tronc de bois grossier , et , s'avançant près du tribunal , exposa ses griefs en ces termes :

— Syndic et prud'hommes, depuis un temps immémorial la pêche de l'anse du Cameroû a été partagée entre la communauté de la ville et le seigneur des Anbiez; ledit seigneur pouvait poser ses filets et ses madragues depuis la côte jusqu'aux roches appelées les Sept-Pierres de Castrembaoû qui forment une espèce de ceinture à cinq cents pas environ de la côte. La communauté avait le droit de pèche depuis les Sept-Pierres de Castrembaoii jusqu'aux deux pointes de la baie ; devant vous, syndic et prud'hommes, j'affirme sur serment que cela est la vérité, et j'adjure Raymond V , baron des Anbiez, ici présent et appelé par moi, de dire si telle n'est pas la vérité?

Se retournant vers le gentilhomme, Peyroù lui dit :

— Raymond V , baron des Anbiez , ce que dit le plaignant est-il vrai? La pèche a-l-elle été toujours

, ainsi partagée entre les seigneurs des Anbiez et la communauté de la ville de la Ciotat?

— L;! pèche a toujours été partagée ainsi , je le reconnais, (lit le baron.

La parfaite convenance que le baron mit dans sa

réponse ne laissa plus le moindre doute sur sa soumission à la compétence du tribunal.

Un murmure de satisfaction circula dans la salle.

— Continuez, reprit Peyroû ens'adressantau consul.

— Syndic et prud'hommes, ditTalebard-Talebardon, malgré nos droits et la coutume , au lieu de se borner à poser ses filets depuis la côte jusqu'aux rochers des Sept-Pierres de Castrembaoû , Raymond V, baron des Ânbiez, fait poser ses filets en dehors desdites roches des Sept-Pierres , vers la haute mer , et , conséquemment , porte atteinte aux droits de la communauté que je représente. Il pêche dans la partie réservée à ladite communauté. Ces faits, que j'affirme sous serment, sont d'ailleurs à la connaissance de tout le monde et de vous-mêmes , syndic et prud'hommes.

— Le syndic et les prud'hommes ne sont pas en cause ici, répondit sévèrement le guetteur au consul. Puis , se tournant vers le gentilhomme, il lui dit :

— Raymond V, baron des Anbiez, reconnaissezvous avoir jeté vos filets en deçà des Sept-Roches, et (levers la haute mer , dans la partie de l'anse réservée à la communauté de la Ciotat?

— J'ai , en effet , fait jeter mes filets en deçà des Sept-Roches, dit le baron.

— Plaignant, que venez-vous demander à Raymond V , baron des Anbiez? reprit le syndic.

— Je requiers, dit Talebard-ïalebardon, je requiers le tribunal de défendre au seigneur des Anbiez de pêcher désormais , ou d'élablir des madragues en dehors

(les roches de Castrembaoii ; je requiers que ledit seigneur soit tenu de payer à ladite communauté, à titre dédommages et de restitution, la somme de 2,000 livres tournois ; je requiers qu'il soit notifié audit seigneur, que, s'il pose encore des filets et des madragues vers la partie deFanse dont la pèche ne lui appartient pas , il soit permis à ladite communauté de retirer et de détruire , par la force , lesdits filets et lesdites madragues ^ rendant le seigneur des Anbiez seul responsable des désordres qui pourraient suivre cette exécution.

En entendant le consul formuler aussi nettement sa demande contre Raymond V , les spectateurs jetèrent les yeux sur ce dernier.

Il demeura calme , impassible , au grand étonnement du public.

Le caractère impérieux et 'àolent du baron était si connu que sa résignation inspira auiant d'admiration que d'étonnement.

Peyroû , s' adressant au vieux seigneur , lui dit d'un ton solennel :

— Raymond V , baron des Anbiez , qu'avez- vous à répondre au plaignant? Acceptez-vous comme justes et loyales ses réquisitions contre vous ?

— Syndic et prud'hommes, répondit le baron en s'inclinant d'un air respectueux, oui, cela est vrai , j'ai foit placer mes filets en dehors des Sept-Roches de Castrembaoû ; mais , pour expliquer ma conduite, je vous dirai ce que vous savez tous...

— Raymond V, baron des Anbiez, nous ne sommes pas en cause, dit gravement Peyroù.

Malgré son empire sur lui-même , malgré son attachement pour le guetteur, le vieux gentilhomme se mordit la lèvre , mais reprit bientôt avec le même calme :

— Je vous dirai, syndic et prud'hommes , ce que chacun sait : depuis quelques années , la mer a tellement baissé que la partie de l'anse dans laquelle j'ai le droit de pèche est maintenant à sec. Le geuêt marin y pousse.! outranca , et mon lévrier Eclair y a forcé un lièvre l'autre jour ; franchement , syndic et prud'hommes, pour exploiter la partie de l'anse qui m'appartient , j'ai plutôt besoin maintenant de chevaux et de fusils que de canots et de filets,

La réponse du baron, son air de bonne humeur, égayèrent l'auditoire , les prud'hommes eux-mêmes ne purent s'empêcher de sourire.

Le baron continua :

— Le retrait de la mer a été si considérable , que c'est à peine s'il y a six pieds d'eau à l'endroit des Sepl-Roches, où finit ma pêcherie, et où commence celle de la communauté. J'ai donc cru pouvoir poser mes filets et mes madragues à cinq cents pas au delà des Sept-Roches, puisqu'il n'y avait plus d'eau eu deçà, pensant qu'à mon exemple , et suivant le mouvement de la mer, la communauté se retirerait de cinq cents pas vers la haute mer.

Le ton de modcratioa du baron , ses raisons vérila-

blement plausibles , firent une assez grande impression sur les spectateurs , quoique la plus grande partie d'entre eux fissent cause commune avec le consul , qui représentait , à vrai dire, l'intérêt de la ville. S'adressant au consul, le syndic lui dit :

— Talebard-Talebardon , qu'avez- vous à répondre.

— Syndic et prud'hommes, je répondrai que l'anse de Caslrenibaoû n'a pas plus de six cents pas à partir des Sept-Roclies, et que si le seigneur des Anbiez s'en adjuge cinq cents, c'est à peine s'il restera cent pas à la communauté pour jeter ses filets ; or chacun sait que la pêche du thon n'est profitable que dans la baie. Sans doute les eaux , en se retirant , ont laissé à sec presque tout le domaine de pêche du seigneur des Anbiez, mais ce n'est pas par le maléfice de la communauté. Ainsi donc , la communauté n'en doit pas souffrir.

Depuis longtemps cette grave question était en litige, nous l'avons dit ; les droits et les avis étaient tellement partagés, que, par égard pour le baron, les consuls se fussent arrangés à l'amiable, sans les perfides conseils de maître Tsnard, le greffier.

Les honnêtes marins qui composaient le tribunal témoignaient presque toujours d'un rare bon sens ; leurs jugements, ordinairement basés sur la pratique d'une profession qu'ils exerçaient depuis leur enfance, étaient droits et simples.

Dans cette occasion néanmoins, ils se sentaient quelque peu embarrassés.

— Qu'avez-vous à répondre , Raymond V , baron des Anbiez? reprit Peyroii.

— J'ai à répondre, prud'hommes et syndic, que ce n'est pas non plus moi qui ai dit aux eaux de se retirer ! Par mes titres , je possède le droit de pêche sur la moitié de la baie; vu la retraite des eaux , je puis parcourir à pied sec mon domaine piscatorial, comme dit mon chapelain ; or je ne dois pas , je crois , être victime d'un incident de force majeure.

— Raymond V, dit un des prud'hommes, vieux triton à cheveux blancs, y a-t-il sur vos titres que vous aurez le droit de pêche depuis la côte jusqu'aux Sept- Roches ? ou bien que vous aurez le droit de pêche sur une étendue de cinq cents pas?

— Il y a sur le titre que mon droit s'étend depuis la côte jusqu'aux Sept-Roches, répondit le baron.

Le vieux marin dit quelques mois à l'oreill ede son voisin.

Peyroû se leva et dit : — Nous avons assez entendu , nous allons juger.

— Syndic et prud'hommes , reprit le baron , quel que soit votre jugement, je m'y soumets d'avance.

Peyroii se leva et dit à voix haute : — Talebard-Talebardon, Raymond V, baron des Anbiez, votre cause est entendue. Nous , prud'hommes et syndic , nous allons délibérer.

Les cinq pêcheurs se levèrent et se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils semblaient discuter d'un air animé , pendant que la foule attendait leur arrêt

dans un profond et respectueux silence ; le seigneur des Ânbiez causait à voix basse avec Honorai de Berrol, aussi vivement frappé de cette scène.

Après une demi heure environ de discussion, le syndic et les prud'hommes reprirent leurs places , restèrent levés et couverts pendant que Peyroù lisait dans un grand registre la formule suivante qui précédait toujours l'arrêt de ce tribunal.

j Cejourd'hui , vingtième jour de décembre de

<i l'année 4632 , étant assemblés dans la maison de

« ville de Ciotat , nous syndic et prud'hommes pê-

« cheurs , ayant fait comparaître devant nous Tale-

« bard-Talebardon, consul de la ville , et Raymond V,

« baron des Anbiez, et ayant ouï les susdits en leur

« accusation et défense, nous établissons ce qui suit :

n La demande de Talebard-Talebardon nous paraît

i juste. D'après les titres de Raymond V, son droit

« de pêche ne s'étend pas indifféremment sur un

« espace de cinq cents pas, mais sur l'espace com-

i pris entre la côte et les Sept-Roches deCaslrem-

« baoù. Les eaux se sont retirées de la partie qui lui

s appartient, c'est la volonté du Toul-Ptiissant, Ray-

« mond doit s'y soumettre. Si , comme dans le golfe

« de Martigue , la mer avait au contraire augmenté

« en s'avançant sur la côte, la pêcherie de Raymond V

1 aurait aussi augmenté et la communauté n'aurait

•( pas outre-passé pour cela les Sept-Roches , limites

i de sa pêcherie . le coatiaire arrive , cela est mal-

« heureux sans doule pour le seigneur des Anbiez , « mais la communauté ne peut pas renoncer à sa i pêcherie. Dieu avance ou relire les eaux comme il « lui plaît, nous devons accepter ce qu'il nous envoie. « Notre conscience et notre raison veulent donc que a désormais Raymond V n'établisse plus ni filets, ni '( madragues en dehors des Sept Roches ; mais nous u voulons aussi , pour prouver la reconnaissance de la « ville envers ledit Raymond V, qui a toujours été pour « elle un bon et courageux protecteur , nous voulons « qu'il ait droit à dix livres de poisson , par chaque « centaine de livres de poisson qui se péchera dans <i la baie. Nous connaisscis la bonne foi de nos frères Il les pêcheurs , nous sommes sûrs qu'ils rempliront « honnêtement cette condition. Les viguiers et autres « officiers de la ville sont tenus de faire exécuter notre « jugement prononcé contre Raymond V, baron des 8 Anbiez. Dans le cas où ledit seigneur des Anbiez « s'opposerait audit jugement , il serait condamné à <( cent livres d'amende dont un tiers serait applicable 4 au roi , l'autre tiers à l'hôpital du Saint Esprit, et « l'autre tiers à la susdite communauté. La connais- « sauce des susdits déhts et différends de pêche étant « par lettres patentes de Henri Second interdite au « parlement et à tous autres magistrats , voulant leur 4 majesté que les procès qui seraient portés par 1 devant eux pour le fait de la pêche , soient ren- « voyés aux susdits prud'hommes pour en connaître « et en juger ; en conséquence de quoi on a tou-

« jours déclaré les appelants des jugements des sus- « dits prud'hommes non-recevables en leur appel. « Fait à la maison de ville de la Ciotat, etc. i

La raison et le bon sens de cet arrêt furent merveilleusement appréciés par la foule ; elle applaudit le jugement à plusieurs reprises , en criant :

— Vivent les prud'hommes pêcheurs ! Vive Uaymond V!

La séance levée , la foule s'écoula.

Raymond V resta quelques moments dans la salle et dit au guetteur du cap de l'Aigle, en lui tendant la main:

— Bien jugé , mon vieux Peyroû.

— Monseigneur , de pauvres gens comme nous ne sont ni scribes , ni clercs , mais le Seigneur inspire les simples de sa justice.

— Brave homme... dit Raymond V en le regardant avec intérêt, veux-tu venir dîner avec moi à la Maison- Forte ? .

— Ma logette m'attend, monseigneur, et Luquin Trinquetaille s'y ennuie.

— Allons, allons, j'irai t'y voir... avec mes frères; ils arriveront bientôt.

— Avez-vous des nouvelles de M, le commandeur? demanda Peyroù.

— J'en ai de Malte ; elles sont bonnes , et annoncent toujours son retour ici pour la Noël; mais dans sa lettre... il paraît plus triste que jamais.

Le guetteur baissa la tête et soupira.

• — Ah ! Peyroù , dit le baron, que cette mélancolie dont j'ignore la cause est lâcheuse et fatale...

— Bien fatale, répondit le guetteur, absorbé dans sa pensée.

— Tu en sais la cause, toi, au moins, dit Raymond V avec une sorte d'amertume , comme s'il eût souffert de la réserve de son frère.

— Monseigneur... dit Peyroù.

— Rassure-toi. Je ne te demande pas de me dévoiler ce triste secret, qui n'est pas le lien... Allons, adieu... brave homme... Après tout , maintenant j'aime autant que notre différend ait été jugé par toi.

— Monseigneur, dit Peyroii, qui semblait vouloir échapper au souvenir que les questions du baron sur le commandeur venaient d'éveiller en lui, le bruit avait couru que vous ne vous rendriez pas à noire tribunal.

— Oui , d'abord j'avais résolu de n'y pas aller ; Talebard-Talebardon était conveim d'un arrangement amiable ; dans mon premier mouvement de colère , j'avais songé à vous envoyer tous au diable !

— Monseigneur, ce n'est pas le consul seul qui s'est décidé à appeler la cause devant nous.

— Je l'ai pensé ; c'est pour cela que je me suis ravisé; au lieu d'agir en fou, j'ai agi avec la sagesse d'une barbe grise. C'est ce drôle de l'amirauté deToulon que j'ai fouaillé , qui a excité le consul , n'est-ce pas ?

— On ledit, monseigneur.

— Tu avais raison , Honorât , dit le baron en se retournant vers M. de Berrol.

— Allons, à bientôt, Peyroii.

En sortant de la grand'salle , le baron trouva sur la place de la maison de ville son carrosse entouré par la foule.

Salué avec acclamation, il fut profondément louché de cet accueil.

Au moment où il allait monter en voilure , il avisa maître Isnard, le greffier, dans l'embrasure d'une porte.

L'homme de loi semblait désolé du résultat de la séance. Ses perfides desseins se trouvaient ainsi déjoués.

— Hé! maître greffier, cria le baron à demi monté sur le marchepied de sa voiture, retournes-lu bienlôl à Marseille?

— J'y retournerai bientôt, monseigneur, répondit-il d'un air bourru.

— Eh bien , tu diras au maréchal de Vitry que , si je l'ai menacé de coups de fouet , c'est que tu m'apportais de sa part des ordres insultants pour la noblesse provençale ; lu vois qu'au contraire je me suis rendu avec soumission par devant le tribunal populaire , dont je respecte les arrêts. Quant à la différence de ma conduite dans ces deux circonstances , greffier, tu l'expliqueras au maréchal... Je résisterai toujours par la force aux ordres iniques des tyranneaux du cardinal tyran... mais je respecterai toujours les droits et les privilèges des antiques communautés provençales. La noblesse est au peuple comme la lame est à la poignée. Les communautés sont à nous comme nous

sommes à elles ; entends-tu , drôle î Dis bien cela à ton Vitry...

— Monseigneur, ces paroles... dit vivement le greffier.

Mais Raymond V, Tinlerrompant , s'écria :

— Dis-lui, enfin , que si je garde ma maison fortifiée, c'est pour pouvoir être utile à la ville, comme je l'ai déjà été ! Quand le berger n'a plus de chiens, le troupeau est bientôt dévoré; et, maujour! les loups ne sont pas loin...

En disant ces dernières paroles , Raymond V monta dans sa voiture, et partit lentement, aux acclamations mille fois répétées de la foule.

Le vieux gentilhomme , malgré sa franchise et sa rudesse , avait fort habilement et fort politiquement rangé la population de son côté , dans la prévision d'une collision possible avec le pouvoir du maréchal.

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